Quels sont ces autres soldats aux cheveux noirs, au teint de bronze?

Symétriquement alignés, ils s’avancent couverts de cuirasses brillantes

et portant des bannières surmontées d’un aigle d’or aux ailes

demi-éployées. Après dix ans de combats, César est donc parvenu à se

rendre maître des Gaules jusqu’à la frontière du Rhin? Je n’en saurais

douter; à leur vue, les Gaulois abaissent le fer de leur lance en signe

de bon accord, et laissent passer.

[Illustration]

Une fois près du rivage, la petite phalange romaine s’arrête; sous sa

protection, quelques hommes, vêtus d’une simple tunique, sans autres

armes que des tablettes, un style et des cordeaux pour mesurer le

terrain, se mettent en devoir de dresser un plan, le plan d’une ville ou

d’un fort....

Sentinelles de la Germanie, prenez garde à vous!

Du haut de ma colline, embrassant un étroit horizon sur la rive droite,

je vois divers groupes d’hommes disséminés dans les bois ou dans la

plaine, travailler sous la surveillance d’un druide; celui-ci je le

reconnais à sa longue robe et à la branche feuillue qu’il tient à la

main; les uns fouillent la terre pour déraciner les arbres qui la

stérilisent en l’obscurcissant; les autres la sillonnent du soc de la

charrue. Ces travailleurs, dans leurs mouvements, semblent tous atteints

d’une même gêne, dont, de si loin, je ne puis apprécier la cause.

[Illustration]

Pour y réfléchir plus à l’aise je cherche où m’asseoir. A mi-côte

j’entrevois un petit banc de pierre. A mesure que je l’approche,

l’objet grandit et s’élève bientôt de telle sorte qu’il me faudrait une

échelle pour prendre possession de mon siége.

[Illustration]

Ce siége prétendu, c’est un monument, un monument druidique composé de

deux roches verticales, reliées à leur sommet par une roche horizontale.

En France, en Angleterre, en Allemagne, il existe encore de ces _pierres

levées_, dolmens ou menhyrs; les pierres levées étonnaient déjà

Alexandre de Macédoine dans sa traversée de la Scythie. En Bretagne, à

Carnac, quelques-unes, d’une seule pièce, se dressent solitaires au bord

de la route, comme pour raconter au voyageur l’histoire du passé, ou

s’alignent devant lui, innombrables, dessinant sur le sol des cercles

peut-être emblématiques. Mais le voyageur ne comprend plus leur langage.

Était-ce l’autel, était-ce le dieu, ou simplement la borne posée sur une

tombe? Dans le premier cas, Carnac serait un Olympe; dans le second, un

cimetière.

Je tournais autour de la triple pierre pour mieux en prendre

connaissance, quand j’aperçus près de moi un troupeau de brebis, puis un

berger.

Le berger, couvert d’une saie en lambeaux, avait les pieds enveloppés de

bandelettes de cuir; sur son front une blessure, qui n’avait pas eu le

temps de se cicatriser, mi-béante encore, ajoutait à son air farouche.

Son regard flamboyait en se portant tour à tour et sur la pierre

druidique et sur un autre objet, jusqu’alors échappé à ma vue. C’était

la garde d’une épée implantée en terre.

[Illustration]

Cette poignée d’épée, cette roche superposée sur son double appui,

était-ce là de nouvelles concessions des druides?

D’après leurs idées spiritualistes, Dieu ne pouvant se revêtir d’une

forme visible semblable à la nôtre, ils l’avaient figuré tant bien que

mal par un symbole. Ainsi les sacrifices humains ne leur suffisaient

déjà plus pour maintenir leur doctrine!

Tandis que j’examinais avec une curiosité croissante cet étrange gardeur

de moutons, une jeune fille, grande et belle, les épaules et les pieds

nus, dans cette même partie de la colline, gardait aussi son troupeau,

tout en s’occupant à recueillir des plantes médicinales. Près de

s’éloigner, elle offrit au berger de panser sa plaie; il refusa d’un air

hautain: en se retirant, souriante, elle lui jeta une fleur au visage.

Cette fleur, il ne la ramassa pas; cette jolie fille, il ne salua son

départ que d’un regard de dédain.

[Illustration]

Ah! plus de doute, ce malheureux, comme les abatteurs d’arbres, comme

les laboureurs de la plaine, est au nombre des prisonniers de guerre

sauvés par les druides et utilisés par eux. Ses cheveux rasés, sa

blessure saignante, le carcan qu’il porte à son cou en témoignent assez

clairement. S’il n’a pas répondu à l’avance, à la fois empreinte de

pitié et de coquetterie de la ramasseuse d’herbes, c’est que celle-ci

n’a éveillé en lui qu’un souvenir douloureux: sa fiancée absente ou sa

femme qu’il ne reverra plus! Si son regard s’est tourné terrible et

fulgurant vers la pierre druidique et vers la tête d’épée, ne serait-ce

pas que l’une et l’autre marquent des lieux de sacrifice? Là il se croit

destiné à mourir peut-être?... Qui sait? peut-être aussi le guerrier de

sa tribu, déjà immolé, était-il son meilleur ami, son frère?...

Mais je me suis réfugié ici pour échapper à des idées pénibles de sang

et de meurtres; cherchons ailleurs nos distractions.

Plus bas, aux derniers replis du coteau, se montrent quelques cabanes ou

plutôt quelques toitures aplaties, écrasées, à peine exhaussées de

terre. Sont-ce là des maisons, des étables ou des caves?

Sur la rive gauche, Gaulois et Romains ont disparu derrière une brume du

fleuve. Sur la rive droite, laboureurs ou bûcherons, les captifs,

appuyés sur leur cognée ou sur leur charrue, semblent demander au soleil

si la journée n’est pas bientôt finie.

Le vent fraîchit; le pâtre rassemble son troupeau et, toujours sombre,

gagne le sentier de la colline qui s’abaisse vers le village.

[Illustration]

Je le suis, sans savoir quelle force inconnue m’entraîne de ce côté.

Quelque druide magicien me tient-il si bien sous le charme que, sans

oublier qui je suis, d’où je viens, ni quel siècle m’a vu naître,

j’assiste ainsi, invisible pour tous, à ces scènes étranges, depuis

longtemps effacées, et que, parmi les vivants, il n’aura été donné qu’à

moi, à moi seul, de contempler de près? Essayons de mettre à profit

cette bonne fortune si rare, même par le temps qui court.

Ce village rez terre où me voici parvenu est occupé par une colonie de

Francs-Saliens, déjà échelonnés le long du Rhin. L’œil fixé sur la rive

gauloise, ils se préoccupent pour le moment bien plus de l’invasion des

Romains en Germanie que de leur propre invasion dans les Gaules.

Un vif sentiment d’intérêt vient tout à coup de naître en moi. Qui

d’entre nous, Français du dix-neuvième siècle, peut dire que le sang de

ses veines n’a pas circulé jadis dans celles de ces terribles hommes du

Nord, Francs ou Gaulois? Nous sommes tous originaires de la rive gauche

ou de la rive droite, même des deux rives, qui se sont rapprochées

enfin, par la guerre d’abord, par la fraternité ensuite, comme certains

écoliers tapageurs ne se sentent pris d’affection l’un pour l’autre

qu’après de bonnes gourmades données ou reçues.

C’est donc d’une visite à nos grands ancêtres paternels (car les Francs

nous ont laissé leur nom) qu’il s’agit aujourd’hui pour moi. On

pourrait s’émouvoir à moins.

Les cahutes du village que je parcours (si tant est que ce soit un

village), séparées entre elles par des pacages, par des cultures,

débordent au loin dans la plaine, comme isolées les unes des autres. Là

viendront peut-être un jour s’asseoir ou Cologne ou Mayence, sans

occuper plus d’espace, même avec leurs faubourgs.

Des vergers, enclos d’ajoncs et tout peuplés de pommiers en fleurs; des

bois de sapins, sombres et noirs; des mares, dont les eaux verdâtres

sont contenues à grand’peine par un léger épaulement de terre, bordent

la route, obstruée çà et là par une roche vive qui court à fleur de sol,

ou par des arbres abattus et à peine ébranchés. Dans les pâtis, on

entend le reniflement des buffles, encore essoufflés de leur travail de

la charrue; le hennissement des chevaux se répète d’un bout à l’autre du

pays et va en décroissant à mesure que le soleil se rapproche de

l’horizon; de maigres génisses, aux longues cornes en spirale, passent

de temps à autre leur tête au-dessus de la clôture des vergers pour

tondre d’un dernier coup de dent les pousses tendres des ajoncs, et de

petits bœufs de race inférieure, regagnant leur gîte en même temps que

les moutons, se contentent comme eux de brouter l’herbe du chemin,

tandis que des bandes de porcs se roulent dans les fanges des bas côtés.

Le paysage tient à la fois de la Bretagne et de la Normandie; mais à ce

paysage les chaumières manquent. Pour rencontrer une habitation humaine

il faut s’exhausser au-dessus des enclos de haies et abaisser ses yeux

vers la terre.

[Illustration]

A l’entre-croisement d’une route, les claquements d’un fouet se font

entendre: porcs, moutons et petits bœufs sont chassés pour livrer

passage à une sorte de procession d’hommes et de femmes, tous graves,

silencieux, recueillis, presque consternés.

C’est une noce.

Deux jeunes époux viennent de faire bénir leur mariage devant le chêne

sacré. Vêtue de noir, une couronne de feuillage sombre sur la tête, la

mariée marche au milieu des siens, courbée en deux comme sous le poids

de pensées accablantes. Une matrone, placée à sa gauche, lui met sous

les yeux une nappe blanche; c’est un linceul; le linceul dans lequel

elle sera ensevelie un jour. A sa droite, un druide entonne un chant, au

rhythme solennel, où sont longuement énumérés tous les tourments, toutes

les angoisses qui l’attendent dans son ménage:

«Sur toi, jeune épouse, sur toi seule retombe dès ce jour le fardeau de

la communauté;

«Tu veilleras au fourneau, à la provision de vivres et de bois, à la

préparation de la lampe et des torches de résine;

«Tu laveras le linge à la fontaine et confectionneras les vêtements;

«Tu prendras soin de la vache, même du cheval, si ton maître l’exige;

«Toujours pleine de respect, tu le serviras, debout, à l’heure de ses

repas;

«S’il lui plaît de prendre d’autres épouses, tu accueilleras tes

nouvelles compagnes avec aménité;

[Illustration]

«Si besoin est, tu prêteras même ton sein à leurs enfants, toujours par

soumission à la volonté du karl (du maître);

«S’il s’emporte contre toi, s’il te frappe, tu adresseras tes prières à

Ésus, le dieu unique, sans accuser ton mari toutefois, les torts ne

pouvant être de son côté;

«S’il témoigne du désir de t’emmener à la guerre, tu l’y suivras, pour

porter ses bagages, entretenir ses armes en bon état et veiller sur lui

en cas de blessures ou de maladie; «Le bonheur est dans

l’accomplissement du devoir: sois heureuse, ma fille.»

[Illustration]

A l’audition de ce menaçant épithalame, assez semblable à celui que les

ménétriers bretons du Croisic et du bourg de Batz adressent encore

aujourd’hui aux nouvelles mariées, à la vue de ce linceul, de ces

vêtements de deuil et de tout ce funèbre cortége nuptial, je me sentais

profondément attristé, lorsque des rumeurs de bon présage, des cris, des

acclamations de joie se firent entendre.

Un autre cortége coupait en sens inverse le carrefour. Dans celui-ci

toutes les figures souriaient et s’épanouissaient....

C’était un enterrement.

Il en était ainsi chez nos pères; ils se réjouissaient devant la mort,

qui affranchit l’homme de tous ses maux; ils n’avaient que des pleurs à

lui donner quand il poursuivait son temps d’épreuves.

[Illustration]

Cependant, au crépuscule du soir la nuit a succédé. De petites lumières,

semblables à des feux follets, errent à travers les bois et les

campagnes, en prenant des routes diverses. Ce sont les dévots qui, un

flambeau ou une lanterne à la main, se rendent aux lieux consacrés par

le culte public, ou par leurs croyances particulières.

Les uns, et c’est le plus grand nombre, se dirigent vers la forêt de

chênes, où se tiennent les druides; les autres, masquant de leur mieux

la lumière de leur lanterne, vont, deci delà, vers les taillis de sapins

et de hêtres, ou vers le fleuve, ou vers la colline, naguère blonde,

maintenant d’un brun foncé. Qu’y vont-ils faire? Adresser leurs hommages

au Rhin, aux sources, à tous les cours d’eau, aux arbres, aux pierres

druidiques ou aux têtes d’épée. Quelle religion a pu échapper au

schisme!

Schismatiques ou non, les Celtes, germains ou gaulois, ont toujours

professé une religion essentiellement nocturne; ils divisent l’année en

mois lunaires, et ces mois, non par le nombre des jours mais par celui

des nuits. Et ils ont été véhémentement soupçonnés d’adorer le soleil!

Et j’ai failli partager cette erreur! Comme il est bon de tout voir par

soi-même!

[Illustration]

Plus curieux, pour le moment, d’observations de mœurs que de mythologie,

je poursuis mes premières investigations; n’est-il pas nécessaire,

d’ailleurs, de connaître la vie des gens pour être à même d’apprécier

justement les objets de leur culte?

En même temps que ces diverses lumières, semblables à des étoiles

filantes, sillonnent la surface du pays, certaines lueurs,

s’immobilisant, paraissent fixées au sol. Ce sont les lucarnes éclairées

des habitations. Ces habitations, je les ai déjà qualifiées d’étables ou

de caves; à l’exception de quelques-unes, je maintiens le mot.

Creusées dans la terre, humides, obscures, elles ont leur faîtage à

fleur de sol et revêtu de plaques de gazon ou d’un chaume aride rongé de

mousse; un couvercle plutôt qu’une toiture. On y descend par une sorte

de porte _à tabatière_, engagée à niveau dans cette toiture même. Le

jour n’y pénètre que par cette porte ouverte; par conséquent les

ténèbres y règnent pendant toute la saison des pluies et des neiges,

c’est-à-dire les trois quarts de l’année; les ténèbres! ces fléaux de la

joie, de la santé, de l’imagination, de tout bien-être humain; et quel

moyen de les conjurer: pas de fenêtres, pas de vitraux! O divin Apollon!

Toi dont l’arc est d’argent, dieu de Claros, écoute:

Certes, que de toi, la brillante personnification du soleil, de la

lumière, on ait fait un dieu de premier ordre, je suis loin d’y trouver

à redire; mais, avec non moins de raison, peut-être, de ce bienfaiteur

mystérieux qui inventa les fenêtres, les vitres, du premier vitrier

enfin, il eût été convenable de faire un demi-dieu; et il est resté un

simple mortel, et l’on n’a pas même retenu son nom! Les hauts emplois

ne sont pas mieux distribués dans le ciel que sur la terre!

[Illustration]

A défaut de la fenêtre, c’est par la lucarne que mon œil plonge au

milieu d’une de ces masures souterraines. L’aspect est loin d’en être

aussi misérable que je l’avais pensé. J’y vois des murs tapissés de

nattes, une aire salpêtrée; près de la lampe fumeuse qui descend de la

poutre du plafond, pendent, accrochés, un quartier de cerf, des paniers

remplis de provisions, des instruments de pêche et de chasse, filets et

traquenards; puis, des guirlandes d’herbes médicinales, comme à la

boutique d’un herboriste; et parmi ces bouquets de plantes, comme de

droit, le gui tient la place d’honneur.

Dans un autre de ces sous-sols, le luxe même semble s’être introduit.

Incrustées de cailloux du Rhin, aux couleurs nuancées, les parois y

étalent des faisceaux d’armes luisantes: l’angon à crochets, la framée,

les haches de silex ou de fer, les casse-tête à pointes aiguës, s’y

marient agréablement à des boucliers, à de larges carquois en cuir, à de

longues flèches, empennées d’un bout, dentelées de l’autre. On croirait

que pour compléter et pour adoucir en même temps l’éclat de ces

panoplies quelque peu menaçantes, la dame du logis y a entremêlé les

bijoux de son écrin celtique: il n’en est rien. Ces chaînes d’or, ces

colliers, où s’enchâssent l’onyx et les rubis, les guerriers d’un

certain rang ont pour habitude de les étaler sur leur poitrine dans les

combats, aussi bien comme objets de parure que comme armes défensives.

Au dire d’un historien sérieux, très-sérieux, même un peu gourmé, c’est

à cet usage de nos pères les Francs que nous devons aujourd’hui les

hausse-cols de nos officiers. Qui le croirait? moi, moi-même, j’ai porté

cet insigne barbare en qualité de lieutenant dans la garde nationale de

la banlieue de Paris!... Quant aux nattes de paille, ici on les foule

aux pieds; elles servent de tapis, non de tapisserie.

L’appartement, profond et spacieux, dont, à travers la lucarne, je

n’aperçois qu’une des pièces principales, cloisonné, divisé dans sa

longueur et dans sa largeur, s’ouvre de différents côtés sur d’autres

chambres, ou d’autres caveaux, comme on voudra l’entendre. Évidemment,

je suis devant le palais d’un des chefs du pays.

[Illustration: Un des chefs du pays.]

Dans la première habitation visitée par moi, j’avais trouvé les gens à

table, buvant la cervoise dans des cornes de bœufs sauvages, et causant

affaires: car chez nos grands ancêtres, comme chez nous, on ne traitait

bien les affaires qu’à table. On avait parlé d’échanges de béliers,

d’association pour une grande pêche, d’un coup de main à tenter sur la

rive gauloise, et un peu aussi des élections prochaines: le régime

municipal et même constitutionnel, Montesquieu l’affirme, étant déjà

connu et pratiqué en Germanie.

Dans la seconde habitation, celle aux panoplies, on ne parlait ni

d’élections ni de pêche, mais on y était de même à table; on n’y buvait

pas seulement la cervoise dans _la corne des braves_, mais aussi

l’hydromel et l’hypocras dans des tasses de cuir, ou dans des crânes

humains, blancs comme ivoire, soudés d’argent et naturellement façonnés

en coupes. Dieu merci, cet usage, les Francs ne nous l’ont pas laissé.

Ce soir-là, on y fêtait la bienvenue d’un jeune guerrier, déjà connu par

ses hauts faits et appartenant à une peuplade voisine et amie.

Le repas achevé, et quel repas! (je me garderai de le décrire, le récit

seul serait capable de donner une indigestion), on songea à prolonger

l’amusement de l’hôte illustre. Comment s’y prendre? Les petites

demoiselles franques ne cultivaient point encore le piano, et le noble

jeu de billard attendait son inventeur. On mit en avant des énigmes à

deviner. L’exercice ne parut lui en plaire que médiocrement. Au jeu des

cailloux, sorte de jeu d’osselets, il fut pris de somnolence. Les

devoirs de l’hospitalité exigeaient qu’on redoublât d’efforts pour

distraire le noble étranger, Chérusque ou Marcoman. On lui proposa _le

mouchoir_. Il redressa subitement la tête.

Le jeu du mouchoir, fort goûté alors, était une espèce de duel de

société. Deux adversaires bénévoles, sans autre motif que le désir de

s’amuser un instant et de complaire à la compagnie, saisissaient de leur

main gauche l’extrémité d’un mouchoir, et de la droite un couteau,

couteau de table, couteau de chasse ou de cuisine, peu importait, pourvu

que l’instrument fût aigu et bien affilé. Ah! c’est que nos bons aïeux

ne connaissaient ni les armes courtoises ni les fleurets mouchetés!

Imbus de cette étrange idée que combattre un contre un, ou mille contre

mille, est ici-bas le bonheur suprême, ils se faisaient volontiers un

divertissement de se couper la gorge, même avec leur meilleur ami.

La galerie s’était formée autour des assaillants. Après que ceux-ci

eurent juré par le cercle de leur bouclier, par l’épaule de leur cheval

et par la pointe de leur couteau que nulle animosité ne les excitait

l’un contre l’autre, à un signal donné, le jeu commença. Quelque temps

je vis le mouchoir se tendre, se replier, puis opérer un vif mouvement

de rotation; déjà de légères entailles entamaient la peau des deux

lutteurs; le sang coulait le long de leurs bras; mais pour si peu les

témoins affriandés ne songeaient guère à interrompre le divertissement.

Tout à coup, j’entendis un joyeux hourra trois fois répété; le bienvenu,

le bien choyé, l’hôte de la maison, venait de tomber à la renverse, le

couteau de son adversaire en pleine poitrine. Il était mort.

On n’avait trouvé que ce moyen de lui faire passer la soirée

agréablement. O hospitalité du bon vieux temps!

Ce joli jeu du mouchoir, quelque peu modifié, s’est conservé dans

certaines contrées du Nord. Le mouchoir s’est enroulé sur la lame pour

en diminuer la longueur. Dans les cabarets de la Hollande on dit ce jeu

utile à la santé; un coup de couteau a la chance de sauver de

l’apoplexie; il équivaut à une saignée.

Je m’étais enfui. Pendant une heure, j’errai au hasard, jetant un regard

ahuri à travers quelques lucarnes, au fond desquelles j’entrevoyais des

hommes, des femmes, des bœufs, des chevaux étendus pêle-mêle sur une

même litière. Encore un souvenir de la Bretagne!

Au milieu d’un de ces bouges, je crus reconnaître la jeune fille de la

colline; l’attitude du repos donnait à ses membres souples et délicats

un charme particulier; sous les éclairs crépitants de la lampe, elle

revêtait l’idéale beauté d’une nymphe endormie.

C’était une jeune Ionienne, une compatriote d’Aspasie; capturée enfant,

elle avait traversé vingt marchés d’esclaves, toujours, en dépit d’un

sort contraire, se développant dans sa grâce et dans son éclat. Sur les

bords de l’Ilyssus, on lui eût dressé des autels; sur les bords du Rhin,

elle gardait un troupeau de cochons.

[Illustration]

Ce n’était pas la seule de son sexe qui dût m’apparaître durant cette

nuit fantastique.

Bientôt, les sons d’un fifre aigu, mêlés à des vibrations de harpe,

attirent mon attention. Je me dirige de ce côté.

Dans une petite chambre enguirlandée de fleurs, une jeune femme

procédait à sa toilette. J’aurais dû fuir encore.... par pudeur, par

convenance cette fois.... Mais un historien consciencieux doit tout

braver pour arriver à la connaissance de la vérité exacte. N’était-ce

donc rien que de pouvoir, _de visu_, révéler au monde moderne ce

qu’était le boudoir d’une dame celte?

[Illustration]

Celle-ci, à demi dévêtue, assise sur un escabeau, les cheveux flottants,

tenait devant elle une plaque de métal poli, qui lui servait de miroir.

Une vieille, sa mère ou sa servante, je ne sais au juste (cependant il

me semblait que l’une et l’autre, comme ma jolie gardeuse de porcs,

avaient déjà frappé mon regard une première fois; où? j’aurais été bien

embarrassé de le dire); la vieille donc avait empoigné dans toute leur

épaisseur les cheveux de la jeune, qui lui emplissaient les mains; elle

les enduisait d’un mélange de suif, de cendres et de chaux, et, grâce à

cet affreux philocome, les beaux cheveux passaient graduellement du

blond cendré au roux le plus ardent, exigence d’une mode que je n’ai

point à juger ici, mais simplement à enregistrer. Après les lui avoir

lavés, peignés, lissés à plusieurs reprises, elle lui frotta les épaules

et le cou de beurre fondu et lui lava le visage et les bras avec de

l’écume de bière.

Ces petits soins de propreté achevés, elle plaça devant la jeune dame

une légère collation, vite servie et vite consommée; et tandis qu’elle

procédait ainsi à sa toilette, tandis qu’elle achevait ce festin de

passereau, dans la salle voisine on prolongeait outre mesure un repas de

cyclopes; les voix y retentissaient pleines et véhémentes; tout le monde

y parlait à la fois, et avec un tel vacarme qu’à peine pouvait-on encore

percevoir par intervalles le son du fifre; car c’était de cette salle,

invisible pour moi, que les notes criardes de l’instrument étaient

arrivées jusqu’à mon oreille.

Prévoyant la fin de l’orgie, la matrone se hâta de compléter son œuvre;

ouvrant un coffre de bois, elle en tira une paire de jolis brodequins

rouges, dont elle chaussa la jeune femme; jeta par-dessus sa robe

blanche une écharpe de pourpre, retenue à l’épaule gauche par une longue

épine de prunellier; elle lui cercla la tête d’une mince bandelette

écarlate, lui passa des bracelets et des colliers de petites baies,

semblables par la forme et la couleur à des grains de corail; enfin,

comme dernier agrément, elle lui maquilla les joues au moyen d’un

cosmétique où la brique, je le suppose, entrait pour une bonne part.

Quand la jeune lionne franque se vit ainsi ponceau, pourpre, garance,

écarlate, rouge des pieds à la tête, elle poussa un cri de triomphe,

surtout lorsque, suivi de ses convives, son mari entra dans sa chambre

et parut émerveillé, ébloui à la vue de la charmante épouse qu’il venait

d’_acheter_.

Acheter une femme, c’était déjà l’expression, expression longtemps

conservée en Allemagne, _Ein weib kaufen_. Il faut dire qu’alors la

fiancée n’apportait pas de dot; tout au contraire, c’était l’épouseur

qui payait une certaine redevance à la famille de la promise. Nous

devons beaucoup de nos usages à nos pères Celtes; quant à celui-ci, nous

n’avons pas jugé à propos de le conserver.

La mythologie du Rhin · 第 2 / 16 段