Cependant, malgré tous les efforts des druides, l’ancien cul

LA

MYTHOLOGIE

DU RHIN

PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie

Rues de Fleurus, 9, et de l’Ouest, 21

LA

MYTHOLOGIE

DU RHIN

PAR X.-B. SAINTINE

ILLUSTRÉE PAR GUSTAVE DORÉ

PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14

1862

Droit de traduction réservé

I

[Illustration]

I

ÉPOQUE PRIMITIVE.--Premiers colons du Rhin.--Des savants à

l’école.--De la langue sanscrite et du bas-breton.--UN DIEU

FAINÉANT.--Divinités microscopiques.--CULTE DES ARBRES.--Des arbres

de naissance et des arbres de mort.

Quoique né en Suisse, dans le pays des Grisons, quoique côtoyant ou

traversant une partie de la France, et allant ensuite, après un long et

magnifique parcours, s’absorber dans les nombreux canaux de la

Hollande, le Rhin est un fleuve essentiellement allemand.

Dans les siècles les plus reculés, avant de planter des villes sur ses

bords, toutes les peuplades germaniques y ont tour à tour planté leurs

tentes, y ont abreuvé leurs troupeaux, y ont livré leurs interminables

combats, sans que le cliquetis de leurs épées et le bruit de leurs

trompes de guerre aient pu un instant attirer l’attention de

l’impassible histoire, qui dormait alors de son plus profond sommeil.

[Illustration]

Malgré son silence, qui devait se prolonger longtemps encore, on peut

le supposer à coup sûr, le Rhin était déjà la grande voie de

communication des peuples allemands entre eux, comme du reste de

l’Europe avec l’Allemagne. Par le Rhin lui sont venus le commerce et la

civilisation, mais aussi les invasions de toutes les espèces. Nous ne

parlerons avec quelque détail que des invasions religieuses, les seules

qui soient de notre sujet.

[Illustration]

Dans les âges primitifs, le midi de l’Europe était seul habité; la

partie nord ne présentait que des forêts inextricables, aussi vieilles

que le monde, et où les pas de l’homme n’avaient pas encore tracé un

premier sentier: sombres et froides solitudes sylvestres espacées de

marécages, où les arbres se disputaient le terrain, les plus forts

étouffant les plus faibles pour se faire une place au soleil; désert

boisé parcouru seulement par des bandes d’animaux sauvages qui se

poursuivaient et se dévoraient entre eux; ombrages séculaires où des

volées d’oiseaux timides et palpitants cherchaient de vains refuges

contre les troupes voraces des oiseaux de proie.

Ainsi, même en l’absence de l’homme, la guerre existait déjà, elle

existait partout, dans ces régions où il était du destin de ce grand

destructeur de s’en faire un jeu, une fête, une nécessité, une gloire!

Nul regard humain ne s’était ouvert sur les magnificences de ces

contrées ignorées?

Puis, un jour, une peuplade de sauvages s’y établit avec ses troupeaux.

Après elle, en vint une autre, plus guerrière, mieux armée, qui chassa

les premiers occupants, et prit leur place, déjà défrichée.

Après celle-ci, une autre, puis une autre encore.

Il en fut de même pendant une longue série d’années et de siècles; et

tous ces flots humains descendaient de l’extrême nord, marquant chacune

de leurs étapes par de sanglantes batailles; et c’est ainsi que les

vaincus, forcés, l’épée dans les reins, de faire une marche en avant,

tour à tour pourchassés et pourchassant, allèrent peupler ces pays

incultes et déserts, qui furent depuis la Belgique, les Gaules,

l’Angleterre, la Bretagne, poursuivant leur course de plus en plus, du

Rhin à la Méditerranée, s’épanouissant de droite à gauche, de l’est à

l’ouest, franchissant les Pyrénées et les Alpes, pour s’emparer, dans

leur fuite conquérante, de l’Ibérie d’un côté, et des plaines lombardes

de l’autre.

[Illustration]

Ces vaincus, ces vainqueurs, ces envahisseurs, ces envahis, ces premiers

pionniers, ces premiers défricheurs d’un monde inconnu, étaient tous

issus d’une même famille et ne portaient qu’un même nom, le nom de

_Celtes_.

Mais d’où était sorti ce long chapelet de familles, de peuplades, de

nations, s’égrenant ainsi, par jets successifs, sur la plus grande

partie de notre continent? D’où venaient à l’Europe, naguère morne et

silencieuse, ces flots de visiteurs inattendus, affluant tous des

régions hyperboréennes? Quoi! à ces lointaines époques, les flancs

glacés du pôle étaient-ils donc doués d’une si prodigieuse fécondité?

répondez, hommes de la science!... La question est grave, peut-être même

indiscrète; car sur ce point litigieux qui interroger? l’histoire? Elle

n’existait pas; les monuments écrits ou sculptés? les anciens Celtes

n’avaient songé à cultiver ni l’écriture ni la sculpture.

Devant ce mutisme universel que pouvaient nos savants? rien! si ce n’est

de s’avouer impuissants, vaincus.... Eh bien, non! Des savants ne se

résignent pas à de semblables aveux. A défaut d’autres monuments, les

Celtes avaient laissé une langue, un jargon, encore en usage aujourd’hui

dans quelques parties de l’ancienne Bretagne, ainsi que dans le pays de

Galles, en Angleterre.

D’illustres académiciens, la plupart Allemands, n’hésitèrent pas à

rentrer à l’école pour apprendre le bas-breton. De quel dévouement la

science n’est-elle pas capable!

Après de longs travaux d’analyse et d’élimination pour séparer ce qui

appartenait à la langue primitive de ce qui avait pu s’y ajouter depuis,

nos érudits se trouvèrent face à face avec le sanscrit, idiome sacré des

brahmes, idiome générateur de la vieille langue germanique, de la

vieille langue celtique, par conséquent du bas-breton.

L’affaire était jugée, jugée scientifiquement et catégoriquement, sans

appel. Les Celtes, nos ancêtres, étaient Indiens: nous descendons tous

d’indiens émigrants, poussés sans doute par une puissante pression,

soit politique soit religieuse, peut-être par de grandes famines

périodiques, hors de cet immense et intarissable réservoir de peuples.

[Illustration]

Au premier abord, la chose a pu nous étonner nous autres bourgeois,

artistes, poëtes, romanciers ou dramaturges, assez généralement tous

gens de petit savoir; mais les doctes ont prononcé; Bénarès et

Quimper-Corentin ont fraternisé; les brahmes de Bénarès parlent le

bas-breton, tout comme les Bas-Bretons de Quimper parlent le sanscrit.

Nous avons une Bretagne indienne et une Inde bretonnante.

Aujourd’hui, grâce à la linguistique comparée, le rapprochement de deux

syllabes de race différente constate l’alliance de deux peuples;

l’hybridité vaut parenté.

Bienheureux sont les savants! A trois mille ans de distance ils peuvent

converser avec les morts, et les morts n’ont pas de secrets pour eux. Un

seul mot laissé par une nation disparue leur suffirait pour reconstruire

l’histoire de cette nation.

[Illustration]

Mais il me reste à leur adresser une autre question, bien plus

importante pour moi. Quelles étaient les croyances religieuses de ces

premiers habitants de l’Europe?...

M. Simon Pelloutier, pasteur de l’Église réformée de Berlin, d’origine

française, et l’un des hommes qui ont le plus et le mieux étudié les

religions primitives des Celtes, nous l’apprend. Ces peuples, avant

l’arrivée des druides, adoraient, ou, plutôt, honoraient les astres, le

soleil, la lune, les étoiles, sorte de sabéisme qui, cependant,

n’excluait pas l’existence d’un dieu, créateur, mais non régulateur de

toutes choses.

Ce dieu, bien imparfait, selon moi, engourdi, somnolent, inexplicable,

sans forme définie, n’ayant ni des yeux pour voir, ni des oreilles pour

entendre, était incapable de sentiments, de pitié ou de colère; les vœux

et les prières des hommes ne pouvaient arriver jusqu’à lui. Invisible,

intangible, incompréhensible, flottant dans l’espace, qu’il remplissait,

qu’il animait sans y songer, tout-puissant quoiqu’inactif, faisant par

son approche seule naître les îles et les continents, flamboyer les

soleils et les étoiles, ce divin fainéant avait créé le monde sans

daigner se donner la peine de le gouverner.

Le gouvernement des astres, à qui l’avait-il confié? M. Pelloutier

lui-même ne l’a jamais bien su. Quant à celui de la terre, il en avait

commis le soin à une foule innombrable de petites divinités subalternes,

dieux et sous-dieux de très-petite espèce, sans formes comme lui,

invisibles comme lui; mais plus que lui, actifs, remuants, doués de

toute l’énergie qu’il n’avait pas voulu garder pour lui-même; et ils

suppléaient par le nombre, par la force collective, à leur faiblesse

individuelle, bien présumable, vu l’incroyable exiguïté de leur taille,

qui permettait à un millier d’entre eux de s’abriter commodément sous la

feuille d’un noisetier.

Aussi, aux différents départements qui leur étaient assignés

présidaient-ils non par centaines, mais par myriades, par millions de

myriades, faisant, sous leur impulsion, sous leur élan, bruire l’air

dans toute son étendue, dirigeant le cours des ruisseaux et des fleuves,

surveillant les terres et les forêts, pénétrant dans les profondeurs du

sol à travers la moindre fissure, s’y frayant une sortie par le cratère

des volcans, qui, dans ce temps, formaient une ceinture du Rhin au

Taunus, y brillant un instant sous forme de pluie d’étincelles, ou se

rabattant vers la plaine en colonnes de fumée noirâtre.

La physique d’alors avait établi ce principe incontestable: le mouvement

ici-bas ne peut se produire que de deux façons, ou par la volonté des

êtres animés, ou par le choc de ces petits dieux microscopiques.

Si les flots se gonflaient ou jaillissaient en cataractes, si le

feuillage des bois s’agitait sous le vent, si la fleur se courbait sur

sa tige, c’étaient ces dieux infimes, invisibles, toujours agissants,

qui les forçaient à se mouvoir, qui provoquaient les éclaboussures de la

cataracte, les tourbillons du vent à travers les arbres; eux, qui

passaient sur la fleur, et la contraignaient de plier la tête; eux qui,

rasant le sol avec rapidité, soulevaient la poussière du chemin; eux,

qui déroulaient les cheveux de la jeune fille se rendant à la fontaine;

qui faisaient vaciller sur son épaule la cruche de terre durcie au

soleil; eux, qui crépitaient dans la flamme du foyer; eux encore qui

mugissaient avec la tempête ou dans les éruptions de la montagne de feu.

En songeant à ce que devait être tout ce petit monde de

dieux-moucherons, fendant l’air par essaims, allant, venant, luttant,

virant de droite et de gauche, bourdonnant, tourbillonnant partout sur

votre tête comme sous vos pieds (je demande pardon à leurs divinités de

les comparer à d’humbles insectes, nés de la fange, et soumis comme nous

aux infirmités et à la mort), mais ne songe-t-on pas involontairement à

ces beaux vers de Lamartine, dans _Jocelyn_:

Chaque fois que nos yeux, pénétrant dans ces ombres,

De la nuit des rameaux éclairaient les dais sombres,

Nous trouvions sous ces lits de feuille où dort l’été,

Des mystères d’amour et de fécondité.

Chaque fois que nos pieds tombaient dans la verdure

Les herbes nous montaient jusques à la ceinture,

Des flots d’air embaumé se répandaient sur nous,

Des nuages ailés partaient de nos genoux;

Insectes, papillons, essaims nageants de mouches,

Qui d’un éther vivant semblaient former les couches,

Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant,

Comblaient l’air, nous cachaient l’un à l’autre un instant,

Comme dans les chemins la vague de poussière

Se lève sous les pas et retombe en arrière.

Ils roulaient; et sur l’eau, sur les prés, sur le foin,

Ces poussières de vie allaient tomber plus loin;

Et chacune semblait, d’existence ravie,

Épuiser le bonheur dans sa goutte de vie,

Et l’air qu’ils animaient de leurs frémissements

N’était que mélodie et que bourdonnements.

Tels étaient donc les dieux reconnus par les premiers et naïfs riverains

du fleuve; ces dieux bien dignes d’une société naissante.... Cependant,

le dirai-je? Et pourquoi ne le dirais-je pas puisque M. Simon

Pelloutier, de Berlin, mon guide jusqu’ici, a négligé de nous en

instruire? Au fond de cette mythologie soi-disant primitive, puérile, en

apparence seulement, il me semble voir se tordre un monstre hideux, tout

à la fois menaçant et ricanant. Ce dieu Chaos, insoucieux et nonchalant,

doué de fécondité, mais sans l’amour de son œuvre, n’est-ce pas la

matière s’organisant d’elle-même? Cette poussière de dieux de bas étage,

je les ai nommés microscopiques; j’aurais pu les désigner mieux sous le

titre de moléculaires, de corpusculaires; ce sont des atomes, des

monades. Il y a évidemment ici moins une croyance religieuse à l’état de

germe, qu’un symbole de philosophie matérialiste, fruit d’une

civilisation antérieure, civilisation dégradée et décrépite.

J’en ai douté d’abord, je commence à le croire, les savants ne s’y sont

pas trompés; oui, ces premiers Celtes descendaient de l’Inde, de l’Inde

déjà en décadence morale, et, dans leurs bagages de voyageurs, ils en

avaient emporté, par mégarde, ce lambeau de cosmogonie symbolique, dont,

à coup sûr, eux-mêmes ne comprenaient pas la triste signification.

Au bout de quelques années, de quelques siècles peut-être (ici nous

n’avons pas à ménager le temps), toujours s’obstinant à prendre au

sérieux ce dieu égoïste, perdu dans la contemplation de soi-même au sein

d’un ciel froid et vide, n’abandonnant pas l’espérance d’établir

quelques relations entre eux et lui, à défaut du Créateur, les Celtes

s’adressèrent à la création, lui demandant un intermédiaire qui écoutât

leurs plaintes ou leurs actions de grâces et pût les transmettre plus

haut.

On le sait, ils avaient d’abord à cet effet pris conseil du soleil et de

la lune; mais ils n’avaient pas eu à se louer d’eux.

Placés trop loin de leurs clients pour entendre leurs plaintes, ou

préoccupés de leur labeur quotidien, ces astres participaient vis-à-vis

des hommes à la parfaite indifférence de leur maître commun.

Irrités de ce manque d’égards, nos dévots songèrent à se choisir

d’autres intercesseurs moins occupés, qu’ils pussent non-seulement

toucher du regard, mais de la main, et qui, autant que possible,

restassent en place, afin qu’on fût toujours sûr de les trouver à

domicile.

Ils s’adressèrent aux fleuves et aux montagnes, mais les fleuves

n’avaient d’immobile que leurs rivages; comme le soleil, comme la lune,

ils poursuivaient leur course; quant aux montagnes, refuge des loups,

des ours et des serpents, ce qui était déjà une mauvaise recommandation,

les neiges ou les brumes les voilaient sans cesse aux regards des

suppliants.

De guerre lasse, on finit par s’adresser aux arbres, et, comme il arrive

toujours, on reconnut que c’était par là qu’il eût fallu commencer.

L’arbre était le médiateur le plus favorable; placé entre ciel et terre,

il tenait à la terre par ses racines, et sa tige, semblable à une flèche

empennée de verdure, se dressait vers le ciel comme pour s’y élancer.

Le culte des arbres, probablement, fut une première tentative de vie

sédentaire, opposée à la vie nomade que les Celtes avaient menée

jusqu’alors, de gré ou de force; il s’établit en peu d’années dans tous

les pays en deçà comme au delà du Rhin.

Les arbres ne manquaient pas; chacun eut le sien. Ne pouvant l’emporter

avec soi, on s’habitua à vivre près de lui.

L’homme pouvait y adosser sa cabane; le troupeau y dormir à l’ombre.

Les oiseaux y venaient d’eux-mêmes. Chantaient-ils? c’était un signal de

plaisir; y suspendaient-ils leurs nids? une invitation au mariage.

L’arbre qui produisait des fruits parlait de bien-être, d’abondance et

de fêtes; des fêtes de la récolte, de celles du pressurage, où

assisteraient les amis, tenant à la main la corne de bœuf débordant d’un

liquide mousseux.

Bientôt, à la naissance d’un enfant on planta l’arbre natif, qui devait

être son compagnon et son conseiller pendant toute sa vie.

Plus tard, un massif représenta une famille.

Les soins religieux à rendre à l’arbre, c’était de l’émonder, de le

diriger dans sa maîtresse branche, de nettoyer son écorce de toute herbe

parasite, d’écarter de sa base les animaux nuisibles, les fourmis, les

rats, les serpents. Ces soins continus devaient nécessairement aider aux

progrès de la culture.

Les sectateurs des arbres firent plus. A de certains jours consacrés,

ils suspendirent à leurs branches des bouquets d’herbes et de fleurs;

leur portant à boire, et même à manger. Le fétichisme s’en mêlait déjà.

L’homme a-t-il jamais su se préserver de l’excès?

Quand le vent murmurait à travers le feuillage, le fervent propriétaire

écoutait attentivement, essayant d’interpréter le langage mystique de

son cèdre ou de son poirier, et une causerie en règle s’établissait

entre eux.

Qu’un orage s’élevant secouât vigoureusement l’arbre, présage fâcheux;

que sous la rafale une de ses branches fût brisée, pronostic certain

d’une catastrophe prochaine; que la foudre le frappât, signe infaillible

de mort pour le propriétaire; et celui-ci se résignait, fier d’avoir

enfin forcé son dieu fainéant de correspondre directement avec lui.

Si un enfant mourait, on l’enterrait sous son arbre, encore arbrisseau.

Il n’en était pas de même quand il s’agissait d’un homme.

[Illustration]

Les Celtes usaient de divers et étranges moyens vis-à-vis des dépouilles

humaines pour les faire disparaître. Dans tel pays, on les brûlait, et

l’arbre natif fournissait le bois du bûcher; dans tel autre, le

_Todtenbaum_ (l’arbre de mort), creusé par la hache, servait de cercueil

à son propriétaire. Ce cercueil, on l’enfouissait sous terre, à moins

qu’on ne le livrât au courant du fleuve, chargé de le transporter, Dieu

sait où! Enfin, dans certains cantons existait un usage,--usage

horrible!--qui consistait à exposer le corps à la voracité des oiseaux

de proie; et le lieu de cette exposition lugubre, c’était le sommet, la

cime de ce même arbre planté à la naissance du défunt, et qui cette

fois, par exception, ne devait pas tomber avec lui.

Or, que voyons-nous dans ces quatre moyens si tranchés de restituer les

dépouilles humaines aux quatre éléments, à l’air, à l’eau, à la terre et

au feu? quatre genres de funérailles, de tout temps, et même encore

aujourd’hui, pratiqués aux Indes, parmi les sectateurs de Brahma, de

Bouddha ou de Zoroastre. Les Guèbres de Bombay, comme les derviches

noyeurs du Gange, en savent quelque chose. Donc voilà quatre preuves

pour une en faveur du système qui donne aux Celtes une origine indienne.

Quant à moi, je le déclare, cette quadruple preuve achève de me

convaincre.

On doit croire que l’usage des arbres de mort et des noyades posthumes

dura séculairement dans la vieille Gaule comme dans la vieille Germanie.

Vers 1560, des ouvriers hollandais, occupés à fouiller un atterrissement

du Zuyderzée, rencontrèrent, à une grande profondeur, plusieurs troncs

d’arbres miraculeusement conservés par pétrification. Chacun de ces

troncs avait été habité par un homme, dont il conservait quelques

débris, eux-mêmes presque fossilisés. Évidemment, c’était le Rhin, ce

Gange de l’Allemagne, qui les avait charriés jusque-là, l’un portant

l’autre.

[Illustration]

En 1837, en Angleterre, du côté de Solby (Yorkshire), plus récemment

encore, dans le grand-duché de Bade, au mont Lupfen, à la date de 1846,

des arbres _todtenbaum_, de même conservés par la vertu spéciale du sol,

ont été rencontrés avec leur habitant.

Ces preuves, authentiquement données, de l’usage de livrer les arbres de

mort, soit aux fleuves, soit à la terre, est-il indispensable d’en

produire d’autres à l’appui pour la combustion des corps, pratiquée

partout dans la vieille Europe?

Au surplus, moi mythologue, suis-je tenu de prouver quoi que ce soit.

Laissons donc là les arbres de naissance, les arbres de mort, les

arbres fétiches, que, du reste, nous devons retrouver bientôt, et

hâtons-nous de passer à une époque mythologique autrement importante.

Les druides viennent d’apparaître dans la Gaule et dans la Germanie.

[Illustration]

II

[Illustration]

II

DES DRUIDES ET DE LEUR DOCTRINE.--Ésus.--Le chêne sacré.--Le

tilleul de Pforzheim.--Une plante de l’opposition.--Du gui et de

l’_anguinum_.--L’oracle de Dodone.--Chevaux immaculés.--LES

DRUIDESSES.--Un électeur en retard.--Institution philanthropique

des sacrifices humains.--Seconde époque des druides.

Non par leurs dogmes, mais par leurs rites, les druides, ces grands

importateurs de la première vérité religieuse dans les Gaules, comme

dans la Germanie, peuvent être soumis à l’appréciation mythologique.

D’abord d’où étaient sortis les druides? Disciples des mages,

venaient-ils de la Perse? Quelques-uns l’ont prétendu. Initiés à ses

mystères par la vieille Isis, arrivaient-ils de l’Égypte? Quelques

autres l’ont avancé. Enfin, n’avaient-ils pas été poussés vers nos

régions par une dernière vague humaine descendue de l’Inde, à la suite

d’une nouvelle compression? C’est l’opinion de plusieurs.

Embarrassé de choisir entre ces trois hypothèses, pourquoi

n’essayerais-je pas de les concilier toutes les trois? La route de

l’Inde à la Germanie et à la Gaule est longue; on peut bien admettre

quelques étapes entre le lieu de départ et le lieu d’arrivée, entre

l’embarcadère et le débarcadère, comme nous dirions aujourd’hui.

Les druides, ainsi que les autres Celtes, étaient partis de l’Inde, mais

par un trajet non direct, et n’avaient abordé en Europe qu’après divers

stationnements et transbordements en Égypte ou en Perse.

Ceci admis, reconnaissons-le hautement, si les premiers venus parmi les

Celtes n’avaient emporté avec eux, des bords de l’Indus et du Gange, que

quelques rêves d’un naturalisme malsain, propagés hors du temple par la

foule des faux docteurs, c’est dans le temple même, c’est-à-dire dans

les confidences suprêmes de l’initiation, que les druides avaient connu

la vérité, la vérité vraie au sujet de la divinité.

Leur doctrine reposait sur cette triple base:--un Dieu

unique;--L’immortalité de l’âme;--Récompense ou châtiment dans une autre

vie.

Ces croyances salutaires, aussi anciennes que le monde, fondement de la

morale humaine, avaient de tout temps été adoptées par les sages.

Plus tard, les Grecs, quelque fiers qu’ils fussent de leur philosophie

platonicienne, n’hésitaient pas à déclarer qu’ils en avaient puisé le

germe chez des peuples barbares, les Celtes, les Galates, c’est-à-dire

les druides. Un père de l’Église, Clément d’Alexandrie, reconnaît

hautement que ces mêmes Celtes ont marché dans la voie droite de la

religion, du moins quant aux dogmes.

Quel nom les druides donnaient-ils à l’Être suprême? ils le nommaient

_Ésus_, c’est-à-dire _le Seigneur_, ou le désignaient par ce simple

appellatif, _Teut_ (Dieu). C’est par Teut que les peuples de la Germanie

sont devenus les Teutons, les fils, les sectateurs de Teut; aujourd’hui

encore, en langue allemande, ils ne portent que la dénomination de

_Teutsch_, _Teutschen_.

Trois maximes d’un grand laconisme composaient à elles seules presque

tout le catéchisme des druides:--Sers Dieu.--Abstiens-toi du mal.--Sois

vaillant.

A la fois guerriers et pontifes, les druides, dans l’exercice de leur

sacerdoce militaire, déployaient toute la force, toute la rigueur, toute

l’autorité que peut comporter cet étrange accouplement de mots.

Réunissant tous les pouvoirs dans leurs mains, parlant au nom de Dieu,

commandant les armées, gardiens du trésor public, exerçant les fonctions

de juges, même celles de médecins, ils châtiaient à la fois l’hérésie et

l’insubordination, et mettaient fin aux procès comme aux maladies,

toutefois plus souvent par la mort du malade que par celle de l’accusé.

D’après leur législation, libérale et philanthropique malgré sa rigueur

apparente, un jury, composé de notables, connaissait des crimes

importants; l’idée d’un jury fait supposer facilement l’admission de

circonstances atténuantes; aussi le coupable en était-il presque

toujours quitte pour une forte amende s’il était riche, pour l’exil s’il

était pauvre.

Cependant, malgré tous les efforts des druides, l’ancien culte des

arbres n’avait pu être entièrement anéanti; ils résolurent d’en adopter

un, à l’exclusion de tous les autres, un seul, qui ralliât autour de lui

les hommages dispersés des populations. Cet arbre officiel, sorte

d’autel verdoyant où Dieu venait se manifester à ses prêtres, ce fut un

chêne, un chêne robuste et vigoureux, le roi des forêts.

Aujourd’hui le chêne sacré est reconnu et honoré; c’est vers lui que les

dévots, la nuit, des torches à la main, se rendent processionnellement

pour déposer leurs offrandes.

Cette coutume a bientôt envahi toute la Celtique.

Autour de ce chêne, les druides établirent des enceintes sacrées, où se

fixèrent leurs familles, car ils étaient mariés; seulement, ils ne

pouvaient avoir qu’une femme; parmi les autres chefs, la polygamie était

usuellement pratiquée.

[Illustration]

Néanmoins, si le chêne eut la prééminence sur les autres arbres, il ne

fut pas exclusivement adopté partout. Soit antagonisme religieux, soit

simplement question de terroir, quelques provinces de la Gaule ou de

l’Italie lui préférèrent le hêtre ou l’orme. Dans la Gaule

particulièrement, l’orme avait le pas sur le chêne; la France chrétienne

continua même de planter un orme devant chaque nouvelle église qu’elle

édifiait, pour y attirer Dieu plus sûrement; et, jusqu’à la fin du moyen

âge, c’est sous un orme que se rendait la justice. De là notre vieux

proverbe, qui n’avait pas le sens railleur qu’on y attache aujourd’hui:

_Attendez-moi sous l’orme!_ n’était rien moins alors qu’une belle et

bonne assignation à comparoir devant le juge.

[Illustration]

Le frêne aussi eut ses partisans parmi les populations de l’extrême

Nord, et ce fut sur les branches élevées d’un frêne que vint s’abattre

ce nuage sombre qui renfermait le terrible Odin et son cortége de dieux.

Voici donc le culte des arbres revenu. Ce culte a longtemps, a toujours

persisté en Allemagne. Il y existe encore; mais ce n’est plus au chêne,

à l’orme, au hêtre ou au frêne que s’adressent les hommages, surtout

ceux de la jeunesse, c’est au tilleul. Les dévots du tilleul y poussent

leur ferveur jusqu’au fanatisme, et leur fanatisme jusqu’au meurtre.

J’avais refusé de le croire. Ce matin, j’ouvre mon journal: j’y lis, à

la date du 30 décembre 1860, qu’un jeune homme de Pforzheim, palatinat

du Rhin, a tenté d’assassiner le bourgmestre au moyen d’un révolver,

dont les quatre canons étaient chargés chacun d’une balle de plomb.

Arrêté sur-le-champ, le coupable déclara n’avoir personnellement aucune

haine contre ledit magistrat, mais celui-ci, abusant de son autorité,

venait de faire abattre des tilleuls, _auxquels les Pforzheimois portent

un culte_, et il avait voulu le punir de cette profanation.

[Illustration]

Le journal ajoute: «Ce jeune homme appartient à une famille honorable,

ses antécédents sont purs, et jamais il n’a manifesté rien qui pût faire

supposer en lui un dérangement mental.»

En quoi donc le tilleul mérite-t-il plus que les autres arbres d’exciter

aujourd’hui, en plein dix-neuvième siècle, des sentiments de sympathie

aussi violents? C’est que la jeune Allemagne l’a proclamé l’arbre des

amoureux, _sa feuille ayant la forme d’un cœur_.

Si je ne craignais de m’attirer une mauvaise affaire, si je ne

ressentais une horreur naturelle pour toutes les armes à feu, et

spécialement pour les révolvers à quatre coups, je ferais observer que

les anatomistes protestent contre cette prétendue forme de la feuille

susdite qui, se terminant par une pointe aiguë, ressemble, en réalité,

moins à un cœur qu’à l’as de cœur; mais ici la convention triomphe de

l’anatomie, qui ne doit jamais se mêler aux choses de l’amour.

Le chêne des druides, quoique prêtant moins aux comparaisons galantes,

avait fini par exciter des sentiments presque aussi fanatiques. Les

processions et les offrandes se multipliaient autour de lui; les jeunes

filles l’ornaient de guirlandes de fleurs, entremêlées de bracelets et

de colliers; les guerriers suspendaient à ses branches les plus

précieuses dépouilles conquises par eux dans les combats. Un vent

d’orage aidant, les autres arbres des enceintes semblaient s’incliner

humblement devant lui.

Et cependant, il avait un ennemi, un ennemi personnel, acharné.

S’implantant sans façon sur ses rameaux sacrés, jusque sur sa tige

auguste, une petite plante abjecte, obscure, misérable, vivait à ses

dépens, se nourrissait de sa séve, absorbait sa substance, au point de

le menacer dans son libre accroissement, poussant l’insolence jusqu’à

voiler sous son feuillage terne et glauque le brillant feuillage de

l’arbre fétiche.

Cette plante hostile et impie, c’était le gui, le gui du chêne.

(_Guythil._)

Des gens moins habiles, moins prévoyants que les druides, pour

débarrasser l’arbre de cet hôte incommode et nuisible, se seraient

contentés simplement de l’escalader, et d’un coup de serpe l’auraient

séparé de son parasite. C’eût été là une manœuvre irrévérencieuse autant

que maladroite. Qu’aurait pensé le peuple? Le peuple n’aurait pas manqué

de dire que l’arbre divin, frappé d’impuissance, n’avait pas la force de

se débarrasser lui-même de sa vermine.

[Illustration]

Les druides firent mieux. Ils en usèrent envers le gui comme on en use

assez volontiers chez nous envers un membre de l’opposition devenu

redoutable; ils lui donnèrent une place dans le sanctuaire. Déclaré

plante officielle et sainte, le gui fut spécialement attaché au culte.

Ce n’est point sournoisement, et avec une vile serpette de fer qu’on le

détacha de l’arbre, c’est à la vue de tous, au milieu des réjouissances

publiques, au bruit des cantiques, au moyen d’une faucille d’or que le

_Guythil_, tranché à sa base, fut soigneusement recueilli sur des voiles

de lin. Ces voiles, sanctifiés par lui, ne devaient plus servir à un

usage profane.

Chez les Teutons du Rhin, on tirait de la plante une espèce de glu,

réputée infaillible comme contrepoison, infaillible pour combattre la

stérilité chez les femmes, infaillible pour chasser les maladies et

conjurer les maléfices, et aussi pour prendre les petits oiseaux.

Dans les Gaules, après dessiccation, on le mettait en poudre pour en

remplir de jolis sachets, qu’on se distribuait, comme étrennes, au

premier jour de l’an. De là, ce cri resté longtemps populaire dans nos

provinces: «Au gui l’an neuf! (_Aguilanneuf!_)»

[Illustration]

La science moderne n’a pu découvrir dans le gui qu’un purgatif; ainsi,

c’était un purgatif, et un purgatif violent, que nos pères échangeaient

autrefois entre eux en guise de bonbons d’étrennes.

L’intronisation de cette plante parasite dans le sanctuaire ne laissa

pas que d’être un bienfait pour tous. Le gui du chêne sacré devenant une

valeur commerciale, les contrefacteurs (il y en avait déjà sous les

druides) prirent soin de le recueillir sur les autres chênes, même sur

les autres arbres où il se produisait, pommiers, poiriers, ormes,

noyers, frênes, tilleuls ou mélèzes. Bientôt, dans les vergers aussi

bien que dans les bois, on eut à s’applaudir de la supercherie, sur

laquelle les druides fermèrent les yeux. Mais ils profitèrent de la

leçon.

[Illustration]

Une foule de reptiles dangereux s’étaient multipliés dans les cantons du

Rhin, où nécessairement ils devaient être une cause d’accidents

continuels pour des gens qui vivaient au grand air, et logeaient presque

tous à la belle étoile. A l’époque de leur engourdissement, ces

reptiles, s’entrelaçant les uns aux autres, collés ensemble par un

suintement visqueux, composaient une espèce de pelote, nommée _œufs_, ou

plutôt _nœuds de serpents_ chez les Celtes, et que les Romains

appelèrent _anguinum_.

Comme le gui, l’_anguinum_ entra dans la pharmacopée des druides; il

figura même dans leurs cérémonies religieuses, et fut bientôt assez rare

pour devenir un objet précieux que les riches seuls se procuraient à

prix d’or. S’ils s’étaient d’abord laissé entraîner à des usages

superstitieux, réprouvés par leur conscience, ensuite les druides

avaient su tirer parti de ces mêmes superstitions pour le bien général.

Par malheur, les nœuds de serpents, le chêne et son parasite ne

pouvaient suffire longtemps aux partisans des innovations.

La voie des concessions, quelque étroite qu’en soit l’entrée, doit

toujours aller en s’allongeant et en s’élargissant.

L’ancien parti du culte des arbres (il était nombreux encore, actif

surtout, comme tous les anciens partis) se plaignit qu’on eût supprimé

les compagnons, les oracles de la famille, en faveur d’un chêne, si ce

chêne unique, privilégié, ne jouissait même pas de la faculté de les

mettre en communication avec Ésus, le dieu du ciel.

Ces exigences ne manquaient pas de logique; il y fallut satisfaire.

Les druides se partagèrent en trois classes:

LES DRUIDES proprement dits (Eubages, dans la Gaule), à la fois

philosophes et savants, magiciens même au besoin, car alors la magie

n’était que la forme extérieure de la science; ils étaient chargés

d’entretenir les principes de la morale et d’étudier les secrets de la

nature: LES DEVINS, qui, au moindre souffle du vent, savaient

interpréter le langage du chêne sacré par le murmure du feuillage, le

froissement des branches, un craquement dans l’arbre, le retard ou la

précocité de sa végétation. Enfin, LES BARDES, poëtes rivés à l’autel.

Tandis que les bardes chantaient autour du chêne, les devins lui

faisaient rendre des oracles. Ces oracles se multiplièrent non-seulement

en Europe, mais jusque dans l’Asie Mineure, où une colonie celte, au

dire d’Hérodote, institua celui de Dodone, par droit de conquête; la

Grèce naissante rendit hommage à un chêne, que Strabon assure avoir été

un hêtre; on ne peut disputer des arbres ni des couleurs; mais Homère

l’a déclaré chêne, et, pour nous, chêne il restera.

Ce nouveau mouvement, imprimé au culte puritain des druides, ne devait

pas s’arrêter là.

Une fois habitués à correspondre avec Teut par un arbre, les Celtes

s’étonnèrent, quand les arbres pouvaient parler, de voir les êtres

animés rester muets, complétement privés de tout don de présage.

Quelques chefs, se mettant en campagne et péniblement affectés dans leur

dévotion de ne pouvoir emporter le chêne sacré avec eux, s’imaginèrent

de consulter les tressaillements subits de leur cheval, ses

hennissements dans un moment de surprise ou d’effroi, car pour avoir sa

valeur augurale il fallait que le mouvement de l’animal fût involontaire

et spontané. Cette croyance s’établissant peu à peu, tout homme, se

préparant à voyager ou à guerroyer, enfourchait son augure, bien

convaincu que, en cas de besoin, il pouvait le consulter le long de sa

route, en soumettant, bien entendu, les pronostics aux savantes

interprétations du devin.

[Illustration]

Le collége des druides ne tarda pas à s’alarmer de ces oracles

voyageurs, nécessairement sujets à se contredire entre eux.

Comme il avait autrefois institué un seul arbre officiel, il ne

reconnut qu’à certains chevaux, élevés sous ses yeux dans les enceintes

sacrées, le don spécial de fournir des présages authentiques.

Ces chevaux, à la robe blanche et immaculée, nourris aux frais du trésor

public, n’étaient soumis à aucun travail, à aucune des entraves de la

selle et du licou. Fiers et indomptés, la crinière au vent, ils erraient

en toute liberté à travers les hautes futaies. Grâce à leurs mouvements

plus libres, par conséquent plus sûrs au point de vue de la

pronostication, ces chevaux-prophètes, qui faisaient presque partie du

clergé druidique, jouirent longtemps dans tous les pays celtes d’une

autorité incontestable, qui, un beau jour cependant, se trouva

contestée.

D’autres êtres animés leur firent concurrence, et ces adversaires des

chevaux, le dirai-je? ce furent les femmes. Les femmes se trouvèrent

douées tout à coup, au plus haut degré, du don de seconde vue,

d’inspiration, d’intuition, de divination.

Forcés par le sentiment public de se prononcer, les druides admirent

chez elles (c’est Tacite qui nous l’apprend) quelque chose de plus

instinctif, de plus divin que chez les hommes, et même que chez les

chevaux. Leur organisation facilement impressionnable les prédisposant

au don de prophétie: «c’est qu’en effet les femmes agissent plus

volontiers par un instinct naturel et irréfléchi que par prudence et par

raison.»

Cette dernière et malséante explication n’est pas de Tacite, ni de moi,

grand Dieu! Elle appartient en propre à M. Simon Pelloutier, déjà nommé.

Que chacun réponde de ses œuvres.

Les druides firent pour les femmes ce qu’ils avaient fait pour les

chevaux, ce qu’ils avaient fait pour le gui et pour les arbres. Ils ne

reconnurent pour vraies prophétesses que celles qui déjà subissaient le

plus près d’eux possible les influences du chêne sacré: c’est-à-dire

leurs épouses et leurs filles.

Le système de la centralisation des pouvoirs ne date pas d’hier.

[Illustration]

Il y eut alors des druidesses comme il y avait des druides. Les druides

tenaient école de jeunes gens; là le maître disait à ses disciples le

mouvement des astres, la forme et l’étendue de la terre, les diverses

productions de la nature, l’histoire des ancêtres, reproduite, sous

forme de poëmes, par les bardes; ils leur apprenaient tout, excepté à

lire et à écrire. La mémoire y suffisait. De leur côté, les druidesses

ouvrirent des écoles de jeunes filles; elles enseignèrent à celles-ci le

chant, la couture, les pratiques du culte, la connaissance des simples,

et même la poésie; leur faisant apprendre par cœur des vers spécialement

composés pour elles. Ces vers, d’un lyrisme douteux, nous devons le

penser, les initiaient à l’art de faire le pain, de préparer la bière,

et autres petits détails de cuisine et de ménage.

Les druidesses exerçaient aussi la médecine. Cette triple prérogative de

femmes-docteurs, d’institutrices, de prophétesses, finit par les

rehausser à tel point dans l’esprit de la nation que les prêtres de

Teut, forcés d’abandonner leurs sanctuaires, ne craignaient point de

leur en confier la garde. Dans de certaines cérémonies, elles

présidaient même de droit.

Qu’une d’elles se signalât par la fréquence, la lucidité, la sûreté de

ses inspirations, comme dans leur temps les célèbres Aurinia, Velléda,

Ganna, que les empereurs romains ne dédaignaient pas de faire consulter

par ambassadeurs, alors le collége orgueilleux des druides, courbant le

front, l’installait à sa tête. Durant cette dictature féminine, arbitre

des destinées de la nation, elle décidait de la paix ou de la guerre,

pressait ou retenait le mouvement des armées.

César raconte qu’ayant demandé à des prisonniers germains pourquoi

Arioviste, leur chef, n’avait pas encore osé lui présenter la bataille,

il lui fut répondu que les druidesses, après avoir examiné les remous et

les tourbillons du Rhin, avaient déclaré qu’il ne devait point engager

l’action avant l’époque de la nouvelle lune.

Comme on le pense bien, l’interrogateur profita de l’avis, et la

nouvelle lune ne s’était levée que pour voir les Germains en déroute

complète.

[Illustration]

Mais le Rhin n’a pas encore rendu d’oracles, et le temps n’est pas venu

où Ganna, Velléda, Aurinia daigneront accorder audience aux ambassadeurs

de Rome.

Nous avons voulu seulement tracer en quelques lignes le développement

futur de cette nouvelle institution des druidesses, dont nous ne

parlerons guère plus qu’à son déclin.

Déjà, cependant, leur pouvoir et leur crédit naissants croissaient de

jour en jour. Les Teutons étaient-ils enfin satisfaits?... Non. Malgré

l’habileté de leurs devins et de leurs druidesses, ils trouvèrent que

le chêne sacré par les frémissements de son feuillage, les chevaux par

leurs tressaillements, leurs bonds désordonnés, leurs hennissements plus

ou moins prolongés et stridents, n’offraient ni des signes révélateurs

assez sûrs ni un spectacle assez émouvant. Il leur parut bon, il leur

parut convenable de consulter les animaux, non plus dans leurs

manifestations extérieures, mais jusque dans leurs entrailles

palpitantes, ce qui ne pouvait manquer de donner aux cérémonies

religieuses un aspect plus sérieux, certain ragoût de meurtre, capable

du moins d’éveiller l’attention d’un peuple guerrier.

Les druides cédèrent encore, mais presque découragés. Qu’était-elle

devenue cette grande religion philosophique, se contentant de la prière

et de la méditation, et qu’ils avaient cru, un peu à la légère il est

vrai, pouvoir acclimater au milieu de ces barbares?

Au pied du chêne, jusque-là pur de sang, ils consentirent à immoler les

animaux nuisibles d’abord, des loups, des lynx, des ours; vinrent

ensuite les animaux utiles, nourriciers de l’homme, les brebis, les

génisses, puis, enfin, jusqu’à son compagnon de guerre, le cheval.

Les chevaux immaculés, entourés jusqu’alors d’une si haute considération

superstitieuse, ne furent même pas épargnés.

Et à chacun des degrés de cette échelle sanglante, toujours résistant,

toujours débordés, les druides laissaient échapper une dernière

concession, espérant par là retenir encore quelque temps un pouvoir

qu’ils sentaient près de défaillir entre leurs mains.

Exaltés par le succès, les progressistes en vinrent à demander pourquoi

la plus digne offrande à faire à Dieu ne serait pas le sang d’un homme?

L’homme, parmi les êtres créés, n’était-il pas le plus noble, le plus

parfait? Peut-être, poussant l’argument plus loin encore, espéraient-ils

prouver que parmi les hommes, les plus agréables à Dieu, les plus dignes

d’être choisis, c’étaient les druides eux-mêmes. Mais il ne faut pas

demander trop à la fois. Cette suprême conséquence d’un même principe,

ils la tenaient en réserve, n’exigeant pour l’heure qu’une victime

vulgaire, la première venue, pourvu que ce fût un homme.

Certes, devant cette requête abominable, devant cet assassinat proposé

au nom du ciel, les héritiers, les descendants de ces sages pontifes qui

avaient détruit les premières et inoffensives superstitions des anciens

Celtes, se voilant la face, reculant d’horreur, retrouvant leur vieille

énergie, allaient faire parler à la fois le ciel et les enfers, le chêne

sacré, les devins, les druidesses, les chevaux immaculés, en appeler à

la nation tout entière, et lancer l’anathème sur la tête des infâmes

pétitionnaires: il n’en fut rien. Au contraire, ils se hâtèrent de

légitimer par leur saint acquiescement cette immolation sauvage. On

aurait pu les soupçonner même d’en avoir, en dessous main, inspiré

l’horrible pensée.

O prêtres hypocrites, philosophes menteurs, tigres déguisés en pasteurs

de peuples!... Calmons ces emportements. En agissant ainsi, peut-être

obéissaient-ils moins à un instinct de cruauté qu’à une haute pensée de

politique, et même de philanthropie, oui, de philanthropie:

expliquons-nous.

Chez les Celtes alors la vie de l’homme était comptée pour peu de chose;

on la prodiguait dans les batailles, on la prodiguait dans les duels.

Les Gaulois, à l’époque de leurs grandes assemblées nationales, pour

forcer les électeurs à l’exactitude, avaient pour coutume de mettre à

mort le dernier arrivé; celui-là payait pour tous les retardataires. Je

ne proposerais pas de rétablir un pareil usage aujourd’hui; mais enfin,

c’était un moyen, moyen infaillible, économique, et qui, sans frais,

remplaçait avantageusement les jetons de présence.

De leur côté, les Teutons, non dans leurs assemblées électorales, mais à

la guerre, vainqueurs impitoyables, se faisaient un jeu de massacrer

tous leurs prisonniers.

Ces massacres cessèrent dès que les druides se furent fait un monopole

des sacrifices humains.

Devenu sanguinaire, le bon Ésus réclamait les captifs, comme victimes

expiatoires réservées à son autel; malheur à qui aurait osé frapper à

son détriment! Celui-là, les enceintes sacrées se fermaient devant lui;

déclaré impie, sacrilége, il cessait d’être compté au nombre des

citoyens, et risquait même de remplacer le mort qui, par sa faute,

manquait à l’holocauste.

Les choses ainsi réglées, quand les prisonniers lui avaient été livrés

sains et saufs, le grand prêtre choisissait ceux qui devaient être

égorgés, se contentant parfois d’un seul. C’était le plus souvent un des

chefs ennemis; on l’immolait avec son cheval de guerre, pour rehausser

la pompe cérémoniale, et aussi pour que la quantité du sang versé fît

passer sur le petit nombre des victimes.

Après avoir scrupuleusement interrogé les flancs entr’ouverts du cheval

et du cavalier, le sacrificateur, la barbe et les vêtements souillés de

sang, levant vers le ciel une main rougie à la même source, terrible,

suant le meurtre, respirant le carnage, déclarait son dieu satisfait:

son dieu en avait assez; et l’on réservait le reste des captifs pour un

autre jour, qui ne devait pas venir.

Un nouvel emploi venait donc d’être créé, celui de sacrificateur. Dans

la Germanie, comme dans la Gaule, des deux côtés du Rhin, les druides se

le réservèrent: dans d’autres pays de la Celtique, chez les Scandinaves,

chez les Scythes, ce triste emploi, des femmes mêmes l’exercèrent;

l’Iphigénie en Tauride est là pour l’attester.

Quoi qu’il en soit de cette sanglante innovation, elle profita aux

prisonniers; mais ceux qui en tirèrent encore le meilleur bénéfice, ce

furent les druides. Leur pouvoir, fortement ébranlé, secousse par

secousse, se raffermit tout à coup. L’opposition n’avait tenu compte ni

de leurs remontrances ni de leurs prières, elle s’arrêta devant leur

couteau.

De ce moment date la SECONDE ÉPOQUE DES DRUIDES.

Le couteau druidique joua un long rôle, dans lequel il ne me convient

pas de le suivre. César avait conquis et pacifié les Gaules; les

successeurs d’Auguste lançaient leurs décrets impériaux contre tous les

druides, sacrificateurs d’hommes, que ce même couteau continuait de se

lever sur la Germanie.

[Illustration]

III

[Illustration]

III

VISITE A LA TERRE DES AÏEUX.--Les deux rives du Rhin.--Pierres

druidiques.--La noce et l’enterrement.--Culte nocturne.--Un vitrier

demi-dieu.--Le duel de société.--Une compatriote

d’Aspasie.--Boudoir d’une dame celte.--Récit du barde.--Teutons et

Titans.--Tremblement de terre.

Quiconque a déjà voyagé avec moi doit le savoir, je suis sujet à

m’égarer en route, ou du moins à prendre LE CHEMIN DES ÉCOLIERS. Il me

plaît aujourd’hui de détourner mes yeux et mes pas de cette enceinte

sacrée des druides, transformée en abattoir, et où la main qui bénit est

aussi la main qui égorge.

J’ai besoin de respirer un air moins chargé des parfums ou plutôt des

fétidités du sacrifice. Là-haut, sur cette colline, dont un soleil

couchant éclaire les cimes blondes, je respirerai plus à l’aise.

M’y voici.

Devant moi, le Rhin étale ses deux rives, que ne relie encore aucun

pont, pas même un bac, essayant de les rapprocher l’une de l’autre.

Des deux côtés, sous d’épais massifs d’osiers et de roseaux

gigantesques, dans ses criques vaseuses, le Rhin abrite une multitude de

petites barques sournoises, barques de pêcheurs inoffensifs dans le

jour, mais qui, réunies le soir, s’emplissent de pillards et de

corsaires allant à la proie sur la rive opposée et s’aventurant même au

besoin jusqu’à la mer du Nord. Pour le moment, rien ne bouge; les

pêcheurs sont rentrés, les corsaires ne sont pas encore sortis. Je porte

mes regards plus loin.

Sur la rive gauche campent les Celtes gaulois, aux yeux bleus, à la peau

blanche, à la chevelure dorée et ondoyante. Presque nus, ils semblent

avoir pour principal vêtement ce haut bouclier, presque de la longueur

de leur corps, à l’ombre duquel ils marchent, à l’ombre duquel ils

dorment, et qui les garantit tout aussi bien des traits du soleil que de

ceux de l’ennemi. Tout à coup, je les entends, la bouche collée contre

un des bords de ce même bouclier, pousser des cris aigus, répétés au

loin, de distance en distance, le long du fleuve. A ces cris, qui leur

servent de télégraphie sans doute, répond le bruit strident des

trompettes.

La mythologie du Rhin · 第 1 / 16 段