La pénurie actuelle des aliments fait que l'on s'ingénie à les mieux
utiliser et à les rendre aussi plus complètement assimilables par
l'organisme. Dans ce dernier ordre d'idée, on recommande la longue
mastication ou _fletchérisme_, du nom de Fletcher, médecin américain qui
la prôna, il y a déjà une quinzaine d'années. Ce système défraya alors
pas mal la chronique médicale et le Docteur Jacquet, entre autres, s'en
déclara partisan, dans une discussion à laquelle il donna lieu à
l'Académie de médecine de Paris, en 1907. Le fletchérisme a évidemment
du bon, puisqu'il prescrit de mâcher à fond les aliments avant de les
avaler, ce que les médecins et physiologistes n'ont sans doute cessé de
recommander depuis longtemps déjà, comme condition primordiale d'une
bonne digestion; mais il convient de se garder à son endroit de tout
enthousiasme irréfléchi et de tout esprit de système, forcément
exclusif.
Le Dr Blanc a publié sur ce sujet dans _l'Avenir Médical_ juin 1907, un
article judicieux que nous croyons intéressant de reproduire ici, parce
qu'il nous paraît mettre la question bien au point.
«Le Dr Jacquet, dit-il, a guéri par cette simple méthode, deux jeunes
filles, à la face huileuse, rouge en tout temps, cramoisie et brûlante
après les repas, comme à la moindre émotion, et fréquemment inondée de
sueur. Il y ajoute, il est vrai, le massage, mais ce n'est qu'un
adjuvant: le point capital est le «manger lent». Pourquoi le vorace, qui
avale sans prendre le temps de mâcher, est-il sujet aux maux les plus
divers? Nous sommes ici en face de plusieurs théories:
1° La plus ancienne admet que le vorace, du fait qu'il mange vite, mange
trop. Il se surcharge et digère imparfaitement, d'où les fermentations
intestinales. Ces fermentations amènent l'autointoxication. Si le sujet
est assez robuste pour s'assimiler la totalité des aliments, il devient,
selon la juste appellation des anciens, pléthorique. Gras, rouge et
sanguin, il a, du fait d'une combustion imparfaite, un excès d'urates et
des humeurs acides. A la longue, il se produit une congestion hépatique,
de l'altération des reins, des dégénérescences graisseuses, etc. Il
devient arthritique, rhumatisant, goutteux, diabétique et en même temps
névrosé, mélancolique, hypocondriaque. Si on mange lentement, on réduit
forcément sa ration et on l'utilise mieux. Les digestions deviennent
alors faciles, les microbes intestinaux diminuent; putridité et gaz
disparaissent; les matières fécales désodorisées séjournent plus
longtemps dans l'intestin (coprostase); elles sont moins abondantes et
le gros intestin diminue d'amplitude. On éprouve plus de plaisir à
manger; le goût pour une nourriture simple devient très marqué. En même
temps, on assiste à une transformation de la santé. De même, le
caractère du neurasthénique change, devient gai et optimiste. Car tous
ces fâcheux symptômes, et bien d'autres encore qu'il serait trop long
d'énumérer, étaient dus à l'autointoxication. Mieux encore, les
infirmités désagréables de la vieillesse qui en proviennent, seraient
supprimées? Lutter contre la voracité, c'est revenir à la si ancienne
théorie de Luigi Cornaro (1467-1566). Ce gentilhomme vénitien, après
avoir mené une vie dissolue, entreprit à l'âge de quarante ans, à la
suite d'une grave maladie, de suivre un régime sévère à l'instar des
moines ascètes. Diminuant peu à peu, chaque jour, sa ration de
nourriture, il la réduisit à 340 grammes d'aliments solides et 400
grammes de vin. Grâce à ce régime, sa santé se fortifia beaucoup. A 70
ans, il eut un accident terrible de voiture, avec fracture des membres
et du crâne. Les médecins portèrent un pronostic fatal. Pourtant Luigi
Cornaro guérit rapidement. Il voulut augmenter une fois sa ration, mais
il se rendit malade et reprit son régime frugal. Il guérit de ses
colères, reprit le calme de l'esprit et un caractère joyeux. Cornaro
écrivit, à 83 ans, un traité sur la méthode à suivre, pour avoir une vie
longue et sans infirmités; il publia encore trois ouvrages sur le même
sujet, et mourut à l'âge de 97 ans, certains disent même 103 ans.
2º Il y a quelques années, un Américain, _Fletcher_, incrimina le seul
fait de manger vite. Des aliments en morceaux trop volumineux, disait-il
ne sont pas attaqués par les sucs digestifs, ne peuvent se digérer et
fermentent. _Fletcher poussa son principe à l'extrême. Il ne fallait pas
seulement mâcher lentement, il fallait mâcher assez longtemps pour
transformer les aliments en une bouillie impalpable, bien imprégnée de
liquide salivaire_. Fletcher gardait même quelque temps dans sa bouche
le lait, le bouillon, le vin et tout liquide nutritif. _Le bol
alimentaire, ainsi finement divisé, s'alcalinisait sous faction de la
salive secretée_. Fletcher insiste sur l'importance de cette
alcalinisation: il arrive à l'obtenir, même avec des fruits acides,
comme la fraise et la groseille.
En somme, il n'a fait qu'exagérer et systématiser une recommandation
communément faite par les médecins à leurs clients dyspeptiques. Il
serait même allé trop loin. La _bradyphagie_, ou habitude de manger
lentement, a déjà fait des victimes en Amérique: _l'utilisation trop
complète des aliments provoque une atonie intestinale qui peut faire
plus de mal qu'une mastication insuffisante_. Le Dr Einhorn a signalé
des dyspeptiques qui guérirent complètement, quand ils se décidèrent à
manger plus vite.
3° Avec le Dr Jacquet, nous trouvons une troisième théorie réflexe:
C'est l'excès d'excitation viscérale, en particulier la lésion de la
muqueuse digestive, _sa surirritation_ qui, irradiant par
l'intermédiaire du système vago-sympathique aux centres, puis au
trijumeau et aux premières paires cervicales, actionne les tissus,
surmène les fonctions, les dérègle et les _force_, distend les
vaisseaux, échauffe, enlumine le visage et le fleurit de fleurs
malsaines; c'est cette surirritation aussi qui, excitant les glandes,
rend la peau suante et grasse. Mais les théories ont peu d'importance:
seuls les faits restent. Bien des gens deviennent malades du fait de
manger trop vite et de manger trop. Il faut qu'ils deviennent sobres et
mangent lentement, sans toutefois exagérer, comme l'a fait Fletcher. Le
bon sens met en garde contre ces théories absolues: _in medio stat
veritas_.»
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