DROITS DE LA FEMME LIBRE.

«ARTICLE 1ER. Dieu sera désormais du genre féminin, vu sa

toute-puissance et sa perfection.

«ART. 2. Les droits de la femme consistent à n'en point reconnaître

aux hommes.

«ART. 3. Toutes les femmes seront égales pour commander, et tous les

hommes égaux pour leur obéir.

«ART. 4. Toutes les places seront occupées par le sexe le plus

intéressant et le plus faible, sauf celles dont il ne voudra pas,

lesquelles appartiendront de droit au sexe le plus laid et le plus

fort.

«ART. 5. Tous les hommes se marieront et toutes les femmes resteront

filles, c'est-à-dire que les premiers seront enchaînés et n'auront que

des devoirs, tandis que les secondes seront libres et n'auront que des

droits.

«ART. 6. Les femmes auront seules les clefs des caisses publiques et

privées; on laisse aux hommes le privilége de les remplir!»

Des acclamations frénétiques accueillirent cet hexalogue qui

rétablissait d'une manière si équitable l'égalité humaine. Les cris de

_Vive notre libératrice! Vive mademoiselle Spartacus!_ se croisaient

avec mille exclamations d'enthousiasme; chaque auditrice annonçait déjà

tout haut ses prétentions. L'une voulait être préfette ou générale de

division, l'autre procureuse générale près la Cour d'appel, une

troisième inspectrice des remontes, une quatrième grande maîtresse de

l'Université. C'était une sorte de carnaval de l'esprit, dans lequel

toutes les ambitions se croisaient et se heurtaient en courant comme des

masques. Mlle Spartacus, enivrée de ce triomphe, avait relevé ses

lunettes sur son front et caressait de l'oeil les vingt manuscrits qui

gonflaient son sac de velours. Là était le véritable noeud de l'affaire;

elle avait d'abord voulu s'assurer la bienveillance de son auditoire,

mais la grande question était de faire agréer le sac avec son contenu.

Elle reprit donc aussitôt que l'enthousiasme de la foule put permettre à

sa voix de se faire entendre:

«Je prévoyais ces transports de joie, et j'y vois le nouveau gage d'un

triomphe assuré! Oui, chères complices, vous vous réunirez pour

vaincre la barbarie de ce sexe qui repousse ses adversaires sans

respect pour leur faiblesse, et n'a pas même la vulgaire générosité de

se laisser battre sans se défendre. Mais, pour arriver à ce résultat,

il faut que toutes les femmes secondent notre complot, qu'elles en

comprennent l'importance, qu'elles soient éclairées sur les moyens

comme sur le but; et, pour cela, des instructions sont indispensables.

«Or, ces instructions existent; j'y ai consacré, depuis dix ans, mes

facultés et mes veilles. Romans, poésies, traités philosophiques,

impressions de voyages, vaudevilles, j'ai successivement adopté toutes

les formes, pris toutes les allures. Ce sac renferme la matière de

quatre-vingt-douze volumes in-octavo, sans alinéa et sans interlignes,

destinés à ramener toutes les femmes à notre opinion. C'est la

révolution du monde en manuscrit; il ne reste plus qu'à en faire les

frais d'impression!

«Mais ces frais, en comprenant la juste rétribution du travail de

l'auteur, montent à un million deux cent mille francs, et ne peuvent,

par conséquent, être couverts que par l'association des parties

intéressées. J'ai donc l'honneur de vous proposer, au nom du bureau,

une souscription ouverte, séance tenante, dans l'intérêt de la cause,

pour l'impression immédiate de mes oeuvres complètes.

«Le nom des souscriptrices et le chiffre de leurs cotisations seront

inscrits par ma secrétaire, qui attend à la grande porte.»

A ces mots, Mlle Spartacus tira ses lunettes, salua l'assemblée et

sortit avec les membres du bureau.

Mais aucun applaudissement ne se fit entendre. L'idée de souscription

avait glacé les espérances et amorti les plus fiers courages. Des

murmures recommençaient à courir au-dessus des têtes agitées, comme la

brise sur les épis.

«C'est un piége, répétaient plusieurs voix, on nous a attirées dans un

coupe-gorge.

--Elle veut tout simplement nous forcer à imprimer ses rapsodies.

--Et à lui faire des rentes, afin de trouver un mari malgré ses lunettes

et son grand nez.

--C'est une folle.

--Une intrigante.

--Je ne donnerai rien.

--Ni moi.

--Ni moi.

--Ni moi.»

Mais, malgré ces affirmations, tous les yeux se portaient avec un

certain embarras vers la grande porte, où attendait _la_ secrétaire de

Mlle Spartacus. Passer devant un bureau de souscription sans rien donner

est toujours chose difficile, non à notre générosité, mais à notre

sottise. Que pensera-t-on de nous? ne nous accusera-t-on point de

dureté, d'avarice, de pauvreté? A cette dernière pensée, notre front

rougit, et nous portons vivement la main à la poche.

Ainsi allaient faire les femmes sages, bien à contre-coeur, lorsqu'elles

avisèrent une porte dérobée qui permettait d'éviter la grande entrée;

toutes s'y précipitèrent, tandis que la secrétaire et Mlle Spartacus,

qui était allée la rejoindre, attendaient toujours les souscriptrices.

Enfin, un laquais vint demander s'il pouvait éteindre: la salle était

vide!

La présidente eut besoin de s'en assurer par ses yeux; mais, quand elle

ne put douter davantage, elle laissa tomber ses lunettes, et, se voilant

la face avec ses deux gants de filoselle tricotée, elle s'écria, comme

Caton après la bataille de Philippes:

«_Diutius vixi!_»

Ce que la secrétaire traduisit par:

«J'avais trop de manuscrits!»

Pendant ce temps, Mme Facile et sa compagnie quittaient la galerie avec

de longs éclats de rire et regagnaient les salons. Maurice et Marthe

restèrent seuls en arrière, assis à la même place, les mains unies et se

regardant.

«Toujours le même égarement, dit enfin Maurice, qui appuya sur l'épaule

de la jeune femme sa tête pensive. Ah! pourquoi faire deux camps des

enfants de Dieu? Ève n'est-elle donc plus la chair d'Adam? Ne

comprendra-t-on jamais que ce n'est point le droit qui fera disparaître

la servitude, mais seulement l'amour? Est-ce avec les récriminations et

les soupçons que se cimentent les alliances? Aimez bien, et nul

n'ambitionnera le rôle de maître, mais celui d'esclave; aimez davantage,

et vous ne saurez même plus qui obéit ou qui commande, car les deux

coeurs ne seront plus qu'un seul coeur.

--Oui, dit Marthe, qui se retourna à demi, et dont les lèvres

effleurèrent la chevelure du jeune homme; c'est ainsi que nous avons

vécu, ainsi que nous vivrons!»

Une larme vint se suspendre aux cils de Maurice; il tint Marthe

longtemps pressée sur sa poitrine; puis, faisant un effort:

«On doit nous chercher, dit-il, remontons vite. Que penseraient les

convives de Mme Facile s'ils pouvaient nous voir et nous entendre?

Hélas! ils ne nous comprendraient même pas, car l'intelligence ne peut

s'élever sur les ailes de l'âme. Livrée aux pesanteurs de la réalité,

elle s'abaisse aux lieux bas et voit chaque jour rétrécir son horizon.

Hier, tu as pleuré sur ce monde nouveau parce que l'amour l'avait

quitté; mais, en s'envolant, il a encore emmené une compagne.

--Qui donc? demanda Marthe.

--La poésie.»

Le monde tel qu'il sera · 第 76 / 91 题