Ce que c'est qu'une réunion choisie.--Le grand critique, le moyen
critique, le petit critique.--Comme quoi l'homme qui a fait le plus de
veuves et d'orphelins est ce qu'on appelle un homme de coeur.--Marcellus
le piétiste.--Conversation de gens bien nés.--Séance de la société des
_femmes sages_.--Discours de Mlle Spartacus pour appeler les femmes à la
liberté.
L'habitation de Mme Facile passait pour le plus beau palais de
Sans-Pair. Elle était le résultat d'une sorte de rivalité galante
établie entre les principaux membres du gouvernement. Le ministre des
travaux publics l'avait fait construire avec les démolitions d'une
ancienne église de la Vierge; le directeur des beaux-arts l'avait ornée
de tableaux et de statues payés par le budget; l'inspecteur de la
librairie y avait formé une bibliothèque des ouvrages destinés aux
dépôts publics; le conservateur des haras avait garni ses écuries des
plus beaux étalons achetés pour l'amélioration de la race chevaline;
enfin, le ministre des cultes lui-même avait enrichi sa chapelle d'un
dessus d'autel complet.
Mme Facile reconnaissait tous ces dons par quelques services: elle
faisait des cavalcades avec le donneur de chevaux, obtenait des missions
pour l'inspecteur de livres, recevait les femmes recommandées par le
ministre des arts, et gagnait des voix au ministère.
Elle avait, de plus, des amis dans toutes les classes et dans tous les
partis, ce qui la mettait à l'abri des récriminations. Sa maison,
ouverte à quiconque voulait y entrer, était une sorte de terrain neutre
où les adversaires se rencontraient. Toute autre préoccupation que celle
du plaisir était laissée à la porte. Là, chacun y raillait les
sentiments qu'il montrait ailleurs, et riait librement des autres et de
lui-même. On eût dit les coulisses d'un théâtre, où les acteurs
parodiaient leurs propres rôles. C'était là que la génération nouvelle
de Sans-Pair apprenait ce ricanement sceptique, bise glacée qui siffle à
travers les moissons fleuries de la jeunesse; là que l'ironie arrêtait
successivement dans leur vol les enthousiasmes naïfs, les ardentes
croyances, les espoirs fugitifs, les illusions changeantes, pauvres
papillons aux éblouissantes couleurs, qu'elle perce, en riant, de son
épingle d'acier, et dont elle expose les convulsions aux moqueries de la
foule. L'indifférence du bien et du mal était appelée bon sens,
l'égoïsme esprit de conduite, le mépris des hommes expérience. On y
regardait la science de la corruption comme la science de la vie; on ne
proposait plus d'élever un gibet pour les Christs, mais on leur donnait
pour sceptre la marotte et pour couronne le bonnet orné de grelots. Car
le sublime avait même cessé d'exciter la colère: on ne le comprenait
point, et on en riait.
Maurice arriva quelques instants après Mme Facile et trouva une société
nombreuse.
Outre ceux qu'il connaissait déjà, Prétorien lui montra un certain
nombre d'hommes célèbres en politique ou dans les arts pour avoir fait
quelque chose, et un plus grand nombre connus dans le monde élégant
parce qu'ils ne faisaient rien.
Maurice remarqua surtout, parmi les premiers, un homme maigre et à l'air
ennuyé, qui parlait à tout le monde avec une familiarité nonchalante.
«C'est M. Mauvais, notre grand critique, lui dit Prétorien; voyant qu'il
ne pouvait produire, il s'est mis à déchirer les productions
contemporaines, comme ces femmes qui, parce qu'elles sont restées
stériles, trouvent insupportables les enfants des autres. Tant qu'il n'a
été recommandé que par son talent, on ne prenait point garde à lui; il a
eu alors recours à la méchanceté, et c'est aujourd'hui un homme célèbre.
Rien de plus simple, du reste, que son procédé de critique. Il consiste
à ramener trois ou quatre grands noms qu'il oppose perpétuellement aux
nouveaux. Entre ses mains, chaque gloire ancienne devient une coupe de
ciguë avec laquelle il empoisonne les gloires présentes. Il oppose à
tout livre récent une théorie transcendante qui le condamne d'autant
plus sûrement qu'il l'a inventée précisément pour cela. Le moyen ne lui
en a pas moins réussi, non près du public, qui s'inquiète médiocrement
de ses arrêts, mais près des condamnés, qui s'en indignent et les
désirent: car il y a toujours un peu de la femme dans l'artiste. Mieux
vaut qu'on parle de lui pour en médire que de se taire. Nos écrivains
ressemblent aux marquises du dix-huitième siècle, qui tenaient à honneur
d'être déshonorées par Richelieu: c'est à qui subira les rigueurs de
maître Mauvais; on fait queue pour être étranglé par lui.
--Et c'est le seul aristarque contemporain?
--Nous avons encore ce petit homme jovial et remuant qui s'est fait le
Triboulet du public et tâche d'amuser son maître par des épigrammes ou
des scandales. Ce métier lui a valu une réputation assaisonnée de
quelques coups de canne, qu'il a acceptés comme appoints naturels. Il
est même devenu chef d'école, et à son ombre s'est formée une phalange
de bouffons quotidiens qui, n'ayant point assez d'esprit pour savoir
louer, ont pris le parti de railler toute chose. Ces fonctions
d'exécuteur des hautes oeuvres de la pensée leur donnent une sorte de
valeur: l'homme qui tient la corde n'est jamais un homme ordinaire aux
yeux de ceux qui peuvent être pendus. On les flatte, on les apprivoise,
et ils deviennent célèbres à force de mauvais vouloir et de mauvaise
foi, comme d'autres à force de mérite.
--Et n'avez-vous point d'exceptions?
--Elles sont rares, mais elles existent. Nous avons encore quelques
juges équitables qui traitent l'art comme une fleur dont on respire le
parfum, et non comme une proie que l'on égorge pour en vivre. Ceux-là
sont les grands esprits et les nobles coeurs, mais nous y avons rarement
recours. Un journal n'est qu'un restaurant ouvert aux appétits
intellectuels de la foule, et celle-ci ne demande pas tant des mets
sains que des mets épicés.»
Des critiques, Prétorien passa aux lions, qui étaient en grand nombre
chez Mme Facile. Chacun d'eux avait une spécialité qui le recommandait
dans le monde élégant. C'était ou le jeu, ou les meutes, ou les chevaux,
ou les maîtresses. Ce qui, du reste, ne les empêchait pas d'avoir des
occupations sérieuses, telles que la savate, le bâton et l'entraînement
des chevaux.
Maurice en remarqua un auquel tout le monde semblait témoigner une
déférence particulière.
«C'est le comte de Mortifer, dit le journaliste; le plus redoutable
spadassin de toute la République. Il tue presque toujours son
adversaire, aussi a-t-on pour lui une haute considération. On lui passe
ses impertinences, et l'on souffre ses sottises sans avoir l'air d'y
prendre garde, de peur qu'il ne vous en demande raison.»
Dans ce moment, le comte se détourna et vint à la rencontre de
Prétorien.
«Eh bien! vous savez la nouvelle? dit-il sans saluer; ce drôle de Format
vient de présenter à la chambre une proposition de loi contre les duels!
--C'est une précaution personnelle, fit observer le journaliste.
--Moi, je dis que c'est une insulte, reprit Mortifer, qui serrait les
lèvres; la proposition est évidemment dirigée contre moi, et je pourrais
demander raison...
--A un procureur? Il vous répondra par une fin de non-recevoir.
--Et vous laisserez passer une pareille loi? continua le comte en
s'adressant à Banqman, qui venait de s'approcher; une loi condamnant à
l'amende quiconque tue un homme!
--Avez-vous peur d'être ruiné? demanda l'industriel en riant.
--Eh morbleu! qui sait? reprit Mortifer évidemment flatté; quand on est
un peu chatouilleux sur le point d'honneur... Je me suis battu
soixante-quatre fois, Monsieur.
--Diable!
--Et j'ai tué trente-deux de mes adversaires.
--C'est-à-dire que vous vous êtes arrangé à cinquante pour cent? dit
Banqman avec la même gaieté aimable.
--Et un cuistre de Format prétendrait m'ôter la liberté de continuer?
reprit le comte indigné; non, cela ne sera pas! Le duel est la dernière
sauvegarde de la morale et de l'honneur. Sans lui, tous les gens qui ne
savent point manier une épée nous diraient effrontément en face ce
qu'ils pensent. Il suffirait d'avoir raison pour oser élever la voix.
Nous ne souffrirons point une pareille honte! Le seul moyen d'entretenir
la politesse, la justice et la loyauté parmi les bourgeois, est de
laisser le droit à quiconque se dira offensé de leur envoyer une balle
dans la mâchoire ou de leur percer la peau.»
A ces mots, prononcés d'un air profond, Mortifer tourna sur ses talons
et aborda un autre groupe.
«Vous venez d'entendre l'opinion de ceux qui s'appellent eux-mêmes _les
hommes de coeur_, dit Prétorien à son compagnon; les percements de peau
et les brisements de mâchoire leur sourient d'autant plus qu'ils
comptent bien en garder le monopole. Ils prouvent la nécessité du duel
pour punir les crimes que la loi n'atteint pas, sans ajouter que, dans
cette justice de hasard, c'est souvent l'offensé qui meurt et le
coupable qui triomphe. Ils le signalent comme une garantie contre
l'insolence des lâches, mais ils ne disent pas que c'est en même temps
un auxiliaire pour celle des spadassins.»
On vint annoncer que le dîner était servi, et les convives passèrent
dans la salle à manger.
Ils y trouvèrent une table couverte des mets les plus délicats,
c'est-à-dire les plus rares. Maurice cherchait en vain à reconnaître ces
inventions nouvelles de la cuisine sans-pairienne, lorsqu'il aperçut aux
murs d'immenses cadres émaillés qui donnaient la carte du repas. On y
voyait annoncés des tartes aux pepins, des consommés de coeurs de
pigeons, des compotes de langues de perdrix, des sautés de foies
d'alouettes. Notre héros ne lut pas plus loin. Évidemment, la
civilisation imitait ces fées des anciens contes, qui demandaient aux
princesses condamnées à les servir des plats d'yeux de sauterelles ou
d'ongles de fourmis. L'impossible était devenu le nécessaire.
Les convives prouvèrent, du reste, par leur appétit, combien tout était
de leur goût, et les vins ne tardèrent pas à ranimer la conversation un
instant languissante.
Maurice avait près de lui un jeune homme, orné d'une barbe de pacha et
d'une paire de lunettes, que Prétorien lui avait présenté comme le plus
brillant écrivain de la presse piétiste. Les grandes espérances que l'on
fondait sur lui l'avaient fait surnommer Marcellus, par allusion au
jeune héros qu'avait célébré Virgile: _Tu Marcellus eris!_
Sa parole était facile, et sa foi d'autant plus solide qu'elle
s'accommodait de tout. On le trouvait successivement aux cafés des lions
et aux vêpres, aux prédications de l'abbé Gratias et aux bals masqués;
mais on le retrouvait toujours également orthodoxe, qu'il chantât le
_Dies iræ_ ou qu'il dansât une polonaise échevelée.
Marcellus avait d'abord appliqué sa piété à boire et à manger; mais,
quand il eut rempli ces premiers devoirs envers _sa prison_ (c'était le
nom qu'il donnait à son corps), il commença à s'occuper de son voisin.
«Ainsi, vous avez vécu dans le dix-neuvième siècle. Monsieur? dit-il, le
regard fixé sur Maurice, et en avalant une tartelette; vous avez vu ces
âges de croyances naïves où l'homme, dégagé des désirs secondaires, ne
songeait qu'à la nourriture de son âme!...»
Il prit une seconde tartelette.
«Heureuse époque, à jamais perdue; générations fortes et fidèles, qui se
préparaient au bonheur d'un meilleur monde en s'abreuvant aux sources
pures de la foi!»
Il vida son verre, fit claquer sa langue contre son palais, et demeura
avec l'air pensif d'un croyant qui digère.
Cependant, la conversation continuait à l'autre bout de la table, où
Prétorien racontait l'histoire d'une Sans-Pairienne qui, parmi ses
envies de femme grosse, avait eu celle de manger son mari.
«Et elle l'a mangé? demandait Blaguefort.
--Jusqu'aux orteils! répliqua le directeur du _Grand Pan_.
--Elle était dans son droit: la loi déclare que le mari doit nourrir sa
femme.
--Et l'Église ajoute que tous deux ne sont qu'une même chair.
--Ce qui n'a pas empêché le procureur général de l'arrêter, reprit
Prétorien.
--Il a sans doute craint le mauvais exemple pour sa femme.
--Qui diable voudrait manger un procureur général?
--Quand il s'agit d'un mari, on ne doit point consulter son goût.
--Mais si pourtant la malheureuse prouve qu'elle a cédé à un besoin
irrésistible? objecta Banqman.
--Qu'il y allait de la vie de son embryon? continua Mauvais.
--Et qu'elle n'a mangé son mari que pour lui conserver un fils? acheva
Blaguefort.
--Est-elle jeune, au moins? demanda le comte de Mortifer.
--Vingt ans.
--Et jolie?
--Fraîche comme un satin rose doublé de peau de cygne.
--Alors il est clair que le régime est bon, interrompit Blaguefort, et
que nos jolies femmes doivent l'adopter.
--On a déjà observé que les mangeurs de viande avaient le sang plus
beau.
--Incontestablement; la véritable fontaine de Jouvence est à l'abattoir.
--Comme l'Hippocrène. Shakespeare était fils de boucher.
--Et c'est grâce à ses rosbifs que la vieille Angleterre a été appelée
par Byron _un nid de cygne_.
--A propos d'Angleterre, interrompit milord Cant, vous savez ce qui est
arrivé à la fille de notre ambassadeur?
--Elle a été enlevée par le secrétaire de son père.
--Et tous deux se sont sauvés au Cap.
--C'est de l'histoire ancienne.
--Oui, mais le nouveau, c'est que notre ravisseur a fini par trouver
miss Confiance trop douce et trop blonde.
--Alors, il l'a fait teindre?
--Il l'a jouée au billard en vingt points.
--Ah bah!
--Et il l'a perdue?
--Le drôle a toujours été heureux au jeu.
--Le capitaine Malgache, qui avait gagné, a voulu alors faire valoir ses
droits.
--Et l'enjeu s'est laissé prendre?
--Il s'est jeté par la fenêtre!
--D'un rez-de-chaussée?
--D'un troisième étage!
--Ah diable! Et son amant!...
--Il l'a fait enterrer proprement, s'est embarqué sur le paquebot
sous-marin et vient d'arriver à Sans-Pair.
--Prêt à recommencer? Avis aux jeunes filles incomprises qui _désirent
reposer en terre étrangère_. Il faut faire un roman là-dessus, Robinet.
--Au fait, c'est une idée, dit le fabricant de feuilletons, qui achevait
un bifteck de kanguroo, j'en parlerai à mon contre-maître.
--Ça sera-t-il moral ou immoral? demanda Blaguefort.
--Selon la commande, répliqua Robinet en buvant; nous avons quatre
échantillons: le genre dit Louis XV, pour les journaux viveurs; le genre
dit allemand, pour les journaux mélancoliques; le genre dit commis
voyageur, pour les journaux loustics, et le genre dit vertueux, pour les
journaux que personne ne lit. Tout sujet peut être accommodé à l'une des
quatre sauces, selon la volonté du consommateur; il suffit de changer
les épices et de donner le tour de casserole.
--Alors, je vous recommande l'histoire du petit blanc de la Martinique,
dit M. Banqman.
--Il y a donc encore des blancs aux Antilles? demanda Mme Facile avec
surprise.
--Une seule famille échappée à l'extermination, et que les noirs se
plaisent à torturer.»
Philadelphe Le Doux poussa un soupir.
«Pauvres gens, dit-il à demi-voix, les distractions sont si rares!
--Ils ont déjà fait mourir le père avec ses deux fils.
--Par ignorance.
--Et noyé le grand-père.
--Sans mauvaise intention: ce sont de vrais enfants.
--Enfin, la mère a été mise en prison jusqu'à ce qu'elle ait pu se
racheter au prix de cent mille piastres.
--Prix qui prouve leur haute estime pour les blancs, interrompit le
philanthrope.
--C'est alors que son fils, âgé seulement de dix ans, est parti pour
tâcher de réunir la somme.
--Et il est arrivé à Sans-Pair?
--Après avoir fait deux fois naufrage.
--En voilà un modèle de piété filiale! s'écria Blaguefort, je donne ma
voix pour qu'on en fasse une rosière.
--Avec une dot de cent écus.
--Accompagnée d'un discours de M. le maire.
--Il espère mieux, reprit Banqman; on doit organiser pour lui une
loterie et un bal par souscription, où il dansera la polonaise des
nègres.
--Pour sa mère, qui est peut-être maintenant étranglée.
--Laissez donc! s'écria Blaguefort; je parie que votre petit blanc de la
Martinique est un drôle qui fait sa coupe. La chose me paraît un
perfectionnement, sans brevet, du vol à l'américaine. Vous êtes bien
niais de croire encore aux orphelins. D'ailleurs, s'il s'agit d'une
femme esclave, envoyez l'affaire au club de Mlle Spartacus.
--Ah! j'allais l'oublier, interrompit Mme Facile; je vous ai promis une
séance de la société des _femmes sages_...
--Dont vous êtes membre? dit Blaguefort.
--Membre libre! continua Prétorien.
--Et qui se réunit ici, acheva Mme Facile, sans avoir l'air de
comprendre la malignité de cette double interruption. J'ai mis à la
disposition de Mlle Spartacus la salle où nous jouons les proverbes;
mais je me suis réservé la galerie d'avant-scène, et nous allons y
descendre; la séance doit être ouverte.»
Tous les convives se levèrent de table et suivirent leur amphitryon, à
qui le ministre des cultes donnait le bras.
Lorsqu'ils arrivèrent à la galerie réservée, la salle était déjà pleine
de femmes de tout âge, depuis trente-six ans jusqu'à soixante, et de
toutes conditions, depuis la veuve d'une grande armée quelconque jusqu'à
la teneuse de cabinet de lecture inclusivement.
A la vue des hommes qui accompagnaient Mme Facile, une immense clameur
de réprobation s'éleva de tous côtés. Les plus frénétiques se mirent à
crier: «A la lanterne!» bien qu'il n'y eût que des bougies; et les mieux
élevées montraient déjà les poings fermés, lorsque Mme Facile fit de la
main un signe qui demandait le silence; puis, se penchant vers la foule
coiffée et rugissante:
«Mes soeurs, dit-elle d'une voix assurée, je vous ai amené les chefs de
l'armée ennemie, afin qu'ils puissent juger de vos forces et de votre
résolution. Quand ils auront vu quel danger les menace, ils comprendront
qu'une plus longue résistance est inutile, et qu'enfin a brillé le jour
annoncé par ces paroles de l'Évangile: _Les premiers seront les
derniers_, ce qui signifie évidemment que les femmes marcheront
désormais en avant, et que les hommes se résigneront à porter la queue
de leur robe.»
Un bravo général répondit à cette courte explication; les convives de
Mme Facile s'assirent, et il y eut une assez longue pause.
Enfin, une sonnette se fit entendre: c'était Mlle Spartacus qui venait
de prendre place sur le théâtre, avec les autres membres du bureau.
A sa vue, quelques applaudissements s'élevèrent, mais sans ardeur et
sans contagion. Il était évident que chacune des assistantes se croyait,
pour le moins, autant de droits qu'elle à présider l'assemblée, et que
sa suprématie paraissait une usurpation.
Cette disposition des esprits se révéla par un long bourdonnement
entrecoupé des phrases habituelles:
«Tiens! c'est ça notre présidente?
--C'est pas une merveille.
--A-t-elle une robe mal faite!
--Et quel nez!
--Eh bien! quant à me révolter, je voudrais avoir un plus joli général
que ça.
--Je comprends qu'elle haïsse les hommes, ils doivent bien le lui
rendre.
--Attention! elle ouvre son ridicule.
--Nous allons avoir un discours.
--Ça va-t-il nous ennuyer! Dites-donc, la commandante, donnez-nous donc
une prise.
--On avait dit qu'il y aurait eu de la musique et des rafraîchissements.
--C'est toujours comme ça dans tous les programmes: on promet plus de
beurre que de pain.
--Silence! elle lève le bras, c'est signe qu'elle va commencer.»
Mlle Spartacus avait en effet déployé son manuscrit, affermi ses
lunettes, et rejeté la tête en arrière pour se donner un air noble. La
rumeur qui voltigeait sur l'auditoire s'apaisa, et la présidente du club
des femmes sages prit la parole:
«Encore émue des marques universelles de bienveillance qui me sont
prodiguées, j'éprouve quelque embarras à aborder la grave question
pour laquelle nous nous trouvons réunies. Le trouble de mon coeur est
près de passer jusqu'à mon esprit, et je me sens, malgré moi, gagnée
par l'attendrissement de la reconnaissance.
«Mais cette reconnaissance même me rappelle plus vivement au souvenir
de ma mission; elle ranime mes forces, échauffe mes espérances, et,
après cet élan de sensibilité accordé à la nature, je rentre plus
forte et plus inébranlable dans l'accomplissement de mon projet.
«Ce projet, vous le connaissez déjà! Je veux accomplir pour le sexe la
grande révolution que la France accomplit autrefois pour les classes.
Mirabeau proclama qu'il n'y avait plus de roturiers; moi, je proclame
à mon tour qu'il n'y a plus de femmes!
«Non, plus de femmes, puisque l'homme les a jusqu'à ce moment
condamnées aux soins abjects du ménage et de la maternité; plus de
femmes, puisqu'elles ne peuvent ni diriger des ateliers, ni commander
les vaisseaux de l'État, ni faire leur service de gardes nationales;
plus de femmes, puisqu'aux hommes seuls appartient le privilége de se
faire tuer ou estropier à la guerre, en voyage, au travail.
«Mais le moyen d'arriver à cette transfiguration? direz-vous. Là, en
effet, était le problème. On en a vainement cherché la solution
pendant vingt siècles; on la chercherait encore sans doute, si Dieu ne
m'avait envoyée pour votre délivrance.
«Oui, Mesdames et Mesdemoiselles, je viens achever l'oeuvre
incomplétement ébauchée parle Christ; je viens briser le dernier joug
laissé sur la terre; je viens vous donner le sceptre du monde!!!»
Ici, Mlle Spartacus fit une pause, afin de prolonger l'attente
palpitante de l'assemblée; l'assemblée en profita pour se moucher.
Une fois les nez rentrés au repos (car dans tout auditoire le nez est la
partie turbulente et rebelle), l'oratrice releva la main et reprit:
«Un tel résultat vous éblouit, sans doute; vous supposez d'avance
qu'on ne pourra l'obtenir sans de longs et douloureux efforts; vous
prévoyez quelque combinaison nouvelle et inconnue. Détrompez-vous,
sexe aimable dont je fais partie! le moyen inventé par moi l'avait
déjà été il y a deux mille ans par un poëte grec nommé Aristophane,
mais sans qu'il en comprît toute la portée. Basé sur la nature et
l'observation, il dompte l'homme aussi sûrement que la faim dompte le
cheval auquel l'écuyer veut apprendre à compter les heures, que le
manque de sommeil soumet le chien destiné à jouer aux dominos, que
l'opium et la barre de fer rouge maîtrisent la panthère qui doit
devenir artiste dramatique. Vous cherchez ce que ce peut être?
Cherchez plutôt quelle est chez l'homme la passion la plus ardente,
l'entraînement le plus général, le plus continuel, le plus persistant;
rappelez-vous ce qui fit brûler Troie, ce qui transforma Rome en
république; ce qui, sous les anciennes monarchies, maintenait la
faveur des familles nobles ou ennoblissait les familles roturières. Et
si ce n'est point s'exprimer assez clairement, lisez l'explication du
poëte grec lui-même, traduite pour l'instruction des ignorants, et
dont chacune de vous peut emporter un exemplaire.»
A ces mots, Mlle Spartacus fit un signe, et les dames du bureau prirent
dans une corbeille des imprimés qu'elles lancèrent au milieu de la
foule. En un instant la salle fut pleine de feuilles volantes que l'on
saisissait au passage ou que l'on transmettait de main en main.
Quelques-unes des feuilles tombèrent dans la loge occupée par Mme Facile
et par ses invités, et Maurice reconnut la traduction de la troisième
scène de Lysistrata! Le moyen proposé par la présidente du club des
femmes sages était en effet clairement expliqué. Il s'agissait de
réduire les hommes par la famine, non la famine de bouche, mais la
famine de coeur, comme eût dit le chevalier de Boufflers! Toutes les
femmes devaient se soumettre à une sorte de blocus continental (en
supposant que ce dernier mot vînt de continence), et leurs tyrans,
devenus leurs victimes, ne pouvaient manquer de se rendre à discrétion,
à moins de se résigner à chanter solitairement le refrain de Béranger:
Finissons-en, le monde est assez vieux.
La lecture du fragment traduit avait eu évidemment un grand succès dans
l'assemblée; tous les regards le parcouraient avec curiosité, et, après
avoir lu, on recommençait pour mieux comprendre.
Quand Mlle Spartacus pensa que tous les esprits se trouvaient
suffisamment éclairés, elle reprit son cahier et continua:
«Vous connaissez toutes maintenant, soeurs et amies, le moyen qui doit
assurer notre triomphe, et nulle de vous ne peut douter de sa
puissance. Le jour où les femmes y auront recours, l'homme sera
subjugué. _Victus et inermis draco!_ Cette citation latine ne vous
étonnera point, Mesdames: la royauté une fois dévolue à notre sexe, le
latin entre nécessairement dans notre domaine, comme l'escrime et les
petits verres. Je répète donc _victus et inermis draco_!
«Or, une fois nos ennemis battus, nous devrons nécessairement profiter
de nos avantages pour qu'ils ne se relèvent pas, et le plus sûr moyen
pour cela est de refaire la charte de l'humanité.
«La révolution française avait proclamé les droits de l'homme, nous y
substituerons les droits de la femme, que j'ai formulés en six
articles qui seront désormais notre loi.