L'ÉTRANGER.

Jean-Baptiste

Kléber!...

Astarbé, d'abord saisie, s'abandonne ensuite à la joie d'être aimée par

le général en chef de l'armée française. Celui-ci ne s'était rendu près

du Caire que pour étudier les forces du Soudan; mais maintenant sa

mission est terminée, et il doit retourner vers ses soldats. Astarbé

consent à le suivre, pourvu qu'un marabout du voisinage bénisse leur

union. Kléber, dont la tolérance s'étend aux curés de toutes les

nations, accepte le marabout, et il sort pour l'avertir lui-même.

Astarbé, restée seule, se livre à une joie entrecoupée de mélancolie;

elle prend congé de tout ce qui l'environne:

Adieu, toit paternel, terre des brunes filles;

Fleuve aux flots limoneux musqués de crocodiles;

Horizon hérissé d'obélisques pierreux,

Que l'on prendrait de loin pour les jambes des cieux;

Boeufs que l'on mange ailleurs et qu'ici l'on adore;

Sphinx dont le front coiffé se couronne d'aurore;

Ibis aux becs pensifs, symboliques lotus;

Légumes trois fois saints, plus saint papyrius;

Noble roseau du Nil, dont l'enveloppe frêle

Fixe cet alphabet que notre enfance épèle;

Et toi, père embaumé qu'attend le jugement;

Heureuse de vous fuir, je vous quitte en pleurant.

Et cependant où vit Kléber rien ne me pèse:

Quand le coeur est français, l'âme est bientôt française.

Puis, entendant tout à coup un frémissement parmi les buissons de la

rive, elle se rappelle le nourrisson amphibie apprivoisé par ses soins,

et elle s'écrie:

C'est lui, le caïman pour moi devenu doux,

Qu'attirent ma voix et ce plat de couscoussous.

Ici, tous les cuivres de l'orchestre font entendre un forte, le tam-tam

déchire l'air, et la tête du crocodile paraît entre deux touffes de

roseaux en fer-blanc.

Son entrée est saluée par d'unanimes applaudissements.

L'animal appuie ses courtes pattes sur la planche peinte qui représente

les bords du Nil, s'élance lourdement sur le théâtre, court à la pâtée

que lui présente Astarbé, l'engloutit en un instant, puis se laisse

aller amoureusement sur le dos, et frotte sa tête écailleuse contre les

pieds de la jeune fille.

On applaudit de nouveau, et Astarbé commence les exercices innocents

qu'elle a enseignés à Moïse: c'est le nom de son crocodile.

D'abord elle lui fait jouer aux osselets, puis sauter à travers un

cerceau, puis danser une polonaise.

Un grand bruit, qui se fait entendre derrière la scène, met fin à ces

plaisirs. Moïse rentre dans son Nil de carton, et Astarbé, effrayée,

remonte vers le fond du théâtre en annonçant le soudan.

Il arrive en effet avec ses gardes et suivi de la foule, qui paraît

toujours quand il y a des choeurs. Les gardes chantent:

Voici notre maître suprême;

Ne craignez rien, il veut qu'on l'aime,

Allah! Allah! Dieu seul est grand,

Et son prophète est le Soudan.

Mais la foule varie ingénieusement ce refrain en répétant d'un ton

sournois.

Voici le maître dur et blême;

Puisqu'on le craint, il faut qu'on l'aime.

Allah! Allah! Dieu seul est grand,

Mais prenez bien garde au soudan!

Le choeur fini, le prince fait retirer tout le monde, sauf Astarbé, à

qui il déclare qu'il l'a aperçue au bain, il y a trois jours; qu'il en

est, en conséquence, tombé amoureux, et qu'il est décidé à en faire sa

cinq cent quatre-vingt-douzième femme.

Astarbé épouvantée répond que la chose est impossible; le roi veut

l'entraîner de force; mais Kléber arrive avec le peuple, qui s'est

rassemblé pour le jugement des morts, auquel doit être soumis Achmet

avant d'obtenir les honneurs de la sépulture. Le soudan, qui a trop peu

de gardes pour faire un coup d'État, feint de se soumettre à la loi;

mais, au moment où l'on va accorder une tombe au père d'Astarbé, il

présente le titre d'une amende que l'ancien ministre n'a pu lui solder,

et réclame, selon l'habitude, son corps pour gage!

Astarbé se jette en vain à ses pieds, en le suppliant de ne point

exposer l'ombre du vieillard à errer sans asile sur les sombres bords;

le soudan répond par ce vers invincible:

Rendez-vous aux vivants, on vous rendra les morts!

Et il se prépare à faire enlever le corps d'Achmet.

Mais Kléber, touché du désespoir de la jeune fille, saisit un des

chevaux du roi, puis, s'élançant avec Astarbé dans ses bras, il pique le

coursier de ses deux talons et disparaît au galop, suivi de Moïse

emportant le corps d'Achmet.

Stupéfaction obligée.

«Courez! ramenez-le!» s'écrie le soudan quand il a disparu. L'orchestre

joue un air annoncé comme égyptien, et dans lequel Maurice reconnaît

celui de _Va-t'en voir s'ils viennent, Jean_.

Le monde tel qu'il sera · 第 62 / 91 题