La Bibliothèque nationale et son catalogue.--Utilisation de la
promenade.--Ce que c'est qu'un artiste à Sans-Pair.--Portraits à la
grosse, avec ressemblance garantie.--M. Illustrandini, statuaire de
l'univers.--M. Prestet, peintre du Gouvernement à pied et à
cheval.--Opinion de Grelotin sur la peinture.
En suivant leur guide, Maurice et Marthe passèrent devant un édifice
noir gardé par des soldats. Ils l'auraient pris pour une maison de
force, s'ils n'avaient lu au-dessus de la porte d'entrée: _Bibliothèque
Nationale_. Ils exprimèrent le désir d'y entrer; mais M. Prétorien les
avertit qu'elle était fermée.
«L'inscription vous a trompés, dit-il en souriant; à Sans-Pair, une
bibliothèque nationale n'est point celle dont le peuple jouit, mais
celle qu'il entretient. Il en est pour cela comme de la voie publique,
toujours barrée par ordre de l'autorité supérieure, et que l'on répare
perpétuellement de ses réparations. Qu'auriez-vous vu d'ailleurs? Des
montagnes de livres superposés au hasard. Le zèle et la science des
conservateurs s'évertuent en vain à débrouiller ce chaos. Les fonds dont
ils auraient besoin sont absorbés par les gendres et les neveux de
députés, qui obtiennent des missions artistiques pour la dégustation des
vins de Tokai, l'étude des huîtres d'Ostende ou l'examen des
Circassiennes du Caucase. Voilà trois siècles qu'on travaille au
catalogue; chaque mois on classe cent volumes, et on en reçoit mille qui
restent non classés! C'est une mer dans laquelle se jettent tous les
jours de nouveaux fleuves, et que l'on essaye à mettre en bassins avec
une coque de noix. Aussi l'édifice eût-il déjà fléchi sous le faix
toujours croissant des livres qu'on y entasse, si les rats et les
collecteurs ne travaillaient sourdement à son allégement. Du reste, la
police la plus rigoureuse est établie à la porte; on interdit les gros
souliers, qui feraient trop de poussière; les parasols sont sévèrement
prohibés, et chacun doit laisser, en entrant, son chapeau au portier.
Aussi la bibliothèque de Sans-Pair est-elle partout citée pour modèle,
et, sauf les livres, tout y est dans un ordre parfait.
Vis-à-vis la bibliothèque s'étendait un jardin public que Prétorien
traversa, et où Maurice put renouveler l'observation qu'il avait déjà
faite. Tous les promeneurs se livraient à quelque travail qui utilisait
la locomotion. Les uns brodaient en marchant, les autres faisaient de la
tapisserie, tressaient des paniers ou fabriquaient des bourses et des
faux tours pour les étrennes. Les jeux publics servaient également à la
production. Chaque escarpolette mettait en mouvement un pétrin mécanique
pour la fabrication des gâteaux; les chevaux de bois faisaient tourner
un moulin à café, et les tirs au pistolet servaient à casser des
noisettes.
Maurice remarqua surtout un homme de moyen âge qui avait réussi à rendre
sa promenade triplement profitable: il lisait, tricotait et traînait
après lui un appareil économique dans lequel cuisait son dîner.
En quittant la promenade, les deux époux se trouvèrent dans un nouveau
quartier.
Là, tout avait changé d'aspect. On ne voyait qu'hommes barbus et que
femmes échevelées, portant tous les costumes connus, depuis la feuille
de figuier de nos premiers pères jusqu'à la robe de chambre du
dix-neuvième siècle. M. Prétorien leur apprit que c'était le quartier
des artistes.
Leur première et constante préoccupation était celle de ne pas
s'habiller comme le bourgeois, de n'avoir pas les mêmes meubles que le
bourgeois, de ne pas ressembler au bourgeois! En conséquence, ils
étaient vêtus de toges, de cuirasses ou de hauts-de-chausses de tricot;
ils marchaient avec des pantoufles de mamamouchi, s'asseyaient sur de
grands fauteuils boiteux du temps des croisades, buvaient dans d'anciens
hanaps bosselés, et fumaient du tabac de caporal à travers des
narguillés de douze pieds. Le tout dans l'intérêt de l'art et par haine
pour la bourgeoisie.
Nous avons oublié de dire que la bourgeoisie, c'était tout le monde,
excepté eux!
Outre cette grande haine, les artistes de Sans-Pair avaient certains
principes qui formaient comme le code de leur association, et que l'on
pouvait résumer en six aphorismes:
ARTICLE 1er. Le sculpteur trouve que la peinture a cessé d'exister.
ARTICLE 2. Le peintre trouve que la sculpture n'existe plus.
ARTICLE 3. Peintres et sculpteurs ne reconnaissent de talent qu'aux
morts; encore faut-il qu'ils le soient depuis longtemps.
ARTICLE 4. La meilleure des républiques est celle où l'on achète le plus
de statues et de tableaux.
ARTICLE 5. On doit toujours secourir un confrère, mais on n'est jamais
tenu de l'admirer.
ARTICLE 6. L'artiste a trois ennemis: le marchand de couleurs, le public
et son propriétaire.
Prétorien visita d'abord, avec ses compagnons, l'école où l'on envoyait
les jeunes gens reconnus propres aux arts. On l'avait ornée de statues
ou de tableaux retrouvés dans les ruines de Paris, et qui étaient
devenus des chefs-d'oeuvre avérés depuis que le temps en avait détruit
une partie. Mais le directeur du _Grand Pan_ ne laissa point à Maurice
le temps de les voir. Il avait promis de le conduire chez les artistes
les plus célèbres de Sans-Pair, et il entra d'abord chez M. Aimé Mignon,
peintre de tous les princes, de tous les banquiers et de toutes les
jolies femmes de la République.
M. Aimé Mignon était le premier qui eût songé à appliquer au portrait le
système de la confection en pacotille. Il avait, pour cela, ramené
toutes les physionomies à cinq caractères: le grave, le gai, le sauvage,
le voluptueux, l'indifférent, et avait fait peindre d'avance une
collection de toiles reproduisant ces différents types sans le visage!
Ces toiles étaient exposées dans son atelier avec le prix, calculé en
pouces carrés, de sorte que chacun pouvait choisir sa tournure toute
faite comme on choisit un habit. Il n'y avait plus que la tête à
ajouter; mais, pour celle-ci, M. Aimé Mignon réussissait toujours au gré
de l'acheteur. Lui-même développa, sur ce point, son procédé à Maurice.
«La mission du portraitiste, dit-il, n'est point, comme on l'a cru
longtemps, de reproduire ce qu'il voit, mais ce qui devrait être. La
nature est généralement laide; notre rôle est de l'embellir, je dirais
même que c'est notre devoir. Car, que veulent la plupart des gens qui se
font peindre? Acquérir la preuve qu'ils sont plus beaux qu'ils ne le
paraissent. Si un portrait ne réussit qu'à reproduire notre laideur, à
quoi bon en faire la dépense? N'est-ce point assez d'avoir la laideur
elle-même? Pensez-vous qu'un bègue payât bien cher pour entendre
contrefaire son bégayement? Le portraitiste a toujours, du reste, un
moyen sûr de savoir s'il a réussi: celui qu'il peint se déclare-t-il
ressemblant, il faut qu'il efface vite; se prétend-il flatté, tout est
bien; l'oeuvre sera payée sans réclamation et prônée aux amis.»
De chez M. Mignon, Marthe et Maurice se rendirent chez le signor
Illustrandini, statuaire ordinaire des cinq parties du monde, auxquelles
il fournissait indifféremment des Vierges avec ou sans Enfant, des Vénus
pudiques ou non pudiques, des Christs morts ou vivants, des martyrs en
pied, des païens en gaîne et des grands hommes de toutes dimensions. M.
Illustrandini avait des carrières de marbre qu'il faisait exploiter, des
fonderies toujours en activité, et douze cents jeunes gens qui
modelaient et taillaient pour lui.
Prétorien le trouva occupé à expédier soixante colis de saints non
canonisés destinés à l'Irlande, et une statue colossale de l'Incrédulité
commandée par le club des athées de Boston.
A la vue du journaliste, il s'avança les bras ouverts.
«Le voilà! s'écria-t-il, notre providence, notre étoile tutélaire, notre
soleil! c'est lui qui a éclairé les ministres.
--Comment? demanda Prétorien, qui ne parut point comprendre.
--Ne vous rappelez-vous plus ces travaux qu'ils voulaient partager entre
plusieurs? reprit Illustrandini.
--Eh bien?
--Ils viennent de m'en charger seul.
--Ah! ils ont enfin cédé! dit le journaliste avec un mouvement
d'orgueil.
--Grâce à vous! s'écria Illustrandini en lui prenant les mains. Qui
oserait vous résister? n'êtes-vous pas le roi de l'opinion? Mais je puis
dire qu'en me rendant service, vous n'avez point été non plus inutile à
l'art. Je serai digne de vous, maître... d'autant que les premiers prix
ont été maintenus... quinze cent mille francs! Comment ne pas faire un
chef-d'oeuvre? Aussi, depuis hier, ma tête est en feu; je vois mes
statues; elles marchent, elles regardent, elles crient...»
Illustrandini avait cet enthousiasme mécanique des artistes brouillons
qui, au lieu de boire avec une émotion silencieuse aux fontaines
sacrées, s'y jettent jusqu'au cou avec de grands cris. Quand il parlait
d'art, chaque mot avait dans sa bouche le double de syllabes; c'était
comme le tonnerre que l'on entend au théâtre, quelque chose de lourd
roulant sur quelque chose de creux. Le lourd, c'était la parole, et le
creux, l'esprit.
Cependant ces convulsions à froid réussissaient près de tout le monde;
comme Illustrandini manquait de bon sens, on lui avait supposé de
l'imagination.
Un riche mariage acheva de le poser dans le monde; il prit équipage,
donna des dîners, des bals; et la célébrité de l'amphitryon finit par
déteindre sur l'artiste.
Illustrandini l'avait prévu, car c'était avant tout un homme d'affaires.
Une fois en possession de la vogue, il se mit à l'exploiter avec
l'âpreté furieuse des parvenus. Prospectus vivant de son propre mérite,
il allait partout se proposant, pressant, sollicitant. Chaque travail
confié à un autre était à ses yeux un vol; il criait à la perte de
l'art; déplorait les beaux siècles de Napoléon et de Louis-Philippe, et
ameutait contre son rival malencontreux la troupe de ses complaisants et
de ses dupes. Pour lui, tout n'était point assez.
Pendant qu'il faisait éclater l'enthousiasme continu qui lui était
familier, Prétorien regardait autour de lui avec distraction.
Illustrandini s'arrêta tout à coup.
«Ah! vous contemplez ma Minerve? s'écria-t-il.
--Une Minerve! répéta le journaliste, dont les yeux s'arrêtèrent avec
hésitation sur un bloc de terre glaise.
--C'est elle! répéta Illustrandini avec complaisance; elle est sortie
tout armée de mon cerveau comme de celui de Jupiter. Je l'ai modelée
dans une telle ardeur que la terre fumait sous mes doigts.
--Cependant, fit observer Prétorien avec hésitation, il me semble qu'il
reste encore beaucoup à faire...
--Pour mes élèves, acheva Illustrandini; oui, la partie de métier: les
bras, les jambes, le corps! Mais qu'est-ce que cela quand l'idée a été
trouvée? Tout est dans l'idée. La déesse, appuyée d'une main sur sa
lance, présente de l'autre une branche d'olivier. Voilà la statue, le
reste n'est que du détail et n'a pas besoin du souffle de l'artiste.
Revenez dans un mois, le voile qui cache Minerve à vos yeux sera tombé,
et vous la verrez dans sa divinité.»
Prétorien promit de revenir et se dirigea vers l'atelier de M. Prestet,
qui occupait, parmi les peintres, le même rang qu'Illustrandini parmi
les sculpteurs.
Seulement le sien n'avait rien de poétique ni de solennel, loin de là;
Prestet chantait les complaintes d'ateliers, cultivait le calembour,
donnait du cor de chasse et imitait le cri de toutes sortes d'animaux;
c'était un artiste bon enfant, peignant comme il chassait, comme il
jouait au billard, avec une facilité leste et insoucieuse. Aussi
essayait-il indifféremment tous les genres; l'art, pour lui, n'était
point une préférence, mais une profession. Il inscrivait sur un
livre-journal les commandes qui lui étaient faites et les exécutait par
numéro d'ordre. Or, on estimait que, pour y satisfaire, il devrait
atteindre l'âge de cent douze ans, et qu'il aurait alors exécuté 745
kilomètres de peinture de tout genre.
Il avait, du reste, réussi à rendre plus rapide le travail des grandes
toiles destinées au Panthéon de Sans-Pair, en les peignant sur une
locomotive et armé d'une perche à quatre pinceaux. Pour les moindres
tableaux, il se contentait d'un appareil ingénieux qui lui permettait
d'en exécuter cinq en même temps.
Il reçut nos visiteurs sans se déranger, donnant pour excuse les huit
tableaux qu'il devait livrer le soir même, et continua d'en peindre
trois, tout en causant.
Maurice voulut connaître ses idées sur la peinture; M. Prestet les lui
indiqua avec son aisance et son aplomb habituels.
«La peinture, dit-il, est l'art de représenter tout ce qu'indiquent les
programmes, à la satisfaction du Gouvernement et de son auguste famille.
On vous ordonne une bataille, vous faites des gens en uniforme qui se
battent; un groupe de nymphes, vous peignez trois femmes peu vêtues; une
machine ingénieuse, vous dessinez un métier d'où sort une paire de
chaussettes. Si chacun reconnaît la chose sans inscription, vous pouvez
dire comme le vieil Italien: «Moi aussi je suis peintre»; et la preuve
que vous l'êtes, c'est qu'on vous commandera des tableaux. On a parlé de
mélodie de tons, de couleurs vibrantes, d'harmonie de lignes! folie!
Toute la peinture se trouve comprise dans un mot: copier ce qui est, de
manière à ce que le ministre des beaux-arts lui-même puisse reconnaître
qu'un fagot n'est pas un conseiller d'État! Tout le reste est de la
poésie Grelotin, bon pour Grelotin, digne de Grelotin.»
Maurice demanda ce que c'était que Grelotin.
«Un quasi-idiot, qui sert de jouet à nos artistes, répondit Prétorien.
Il a étudié l'art vingt ans, et, ne pouvant atteindre à son idéal, il
s'est résigné à devenir gardien du Musée, où il continue à étudier son
système: car Grelotin a un système qui ferait infailliblement de lui un
grand peintre, ou un grand sculpteur, s'il peignait ou s'il sculptait.
Vous pourrez, du reste, l'interroger vous-même quand nous traverserons
les galeries.»
Ils prirent congé de Prestet et se dirigèrent vers le Musée.
Toutes les écoles, réunies par groupes, comme les différentes familles
d'une même race, avaient été entassées dans une seule salle, afin que
les autres pussent être réservées à _l'art national_: c'est ainsi que
l'on désignait, à Sans-Pair, les oeuvres d'Illustrandini, de Mignon et
de Prestet.
Grelotin se tenait à la porte de l'immense galerie, comme un dragon
devant le trésor qu'il garde.
C'était un tout petit homme, mal fait, presque chauve, dont les lèvres
étaient agitées d'un tremblement continuel, et qui regardait devant lui
avec des yeux doux et à demi égarés.
Prétorien lui présenta Marthe et Maurice comme un couple des vieux
siècles; Grelotin les regarda.
«Vivaient-ils du temps où l'on savait peindre des tableaux qui
chantaient?» demanda-t-il avec une curiosité empressée.
Les deux ressuscités regardèrent leur conducteur.
«Oui, oui, reprit Grelotin avec insistance; il y a eu un temps où la
brosse et le ciseau communiquaient une voix mélodieuse à leurs oeuvres;
je le sais bien, moi qui les entends ici.
--Vous les entendez? répéta Marthe étonnée.
--Tous les soirs! reprit Grelotin; quand la porte de la galerie est
refermée, et que le soleil couchant laisse glisser sur les murs ses
grandes lueurs enflammées, vite je cours, là-bas, près des Italiens, et
j'entends toutes les toiles qui chantent en choeur sans que leurs
accents se confondent. Je reconnais celui de Raphaël, à sa douceur
sublime; celui de Corrége, ample et attendri; celui du Titien, qui
semble vous envelopper; ceux de Carrache, de Léonard de Vinci, de Guide,
de Guerchin, d'André del Sarte, tour à tour fougueux, suaves, expressifs
ou caressants. Puis viennent les Flamands, à la mélodie moins céleste,
mais plus vibrante: Rubens, dont la forte voix chante tour à tour sur
tous les tons; Vandyck, profond et sombre; l'harmonieux Jordaëns; le
réjouissant Téniers; Van-Ostade, Ruysdaël, Berghem, Wouvermans, mêlant
leurs agrestes pastorales aux cantinelles de Miéris et de Gérard Dow.
Puis c'est le tour des Espagnols, avec Murillo au timbre varié, Riberra
le hardi, Velasquèz le chevaleresque, Zurbaran le mystique. Enfin, les
vieux peintres français: Poussin, Lesueur, Claude Lorrain, Watteau,
Lancret, choeur de voix nobles ou charmantes, que l'on entendrait mieux
sans leurs successeurs: car la peinture française aussi avait perdu
l'art. Voyez ces dernières toiles: elles ne chantent plus, elles ne
parlent même point, elles ne savent que faire entendre des clameurs
discordantes; on dirait qu'elles luttent à qui poussera le cri le plus
aigu. De loin en loin, quelques-unes murmurent encore mélodieusement;
mais, au milieu du tumulte, on les distingue à peine, ce sont comme des
voix d'anges dans le chaos.
--Heureusement que de ce chaos est sorti un nouveau monde, fit observer
Prétorien.
--Oui, dit Grelotin en secouant la tête, un monde muet.
--Comment, notre art national?...
--A perdu la voix, continua l'idiot tristement. Parcourez ces salles,
écoutez ces tableaux et ces statues, vous n'entendrez rien. On croit
encore voir l'art, et on n'en a que l'apparence. L'art vivant n'est plus
parmi nous; la toile et le marbre ont cessé de chanter.»
Le journaliste éclata de rire et prit congé du gardien; mais Maurice
était devenu pensif. De tous ceux qu'il venait d'entendre, Grelotin
était le seul qui l'eût touché. Les autres exploitaient l'art; lui, il
le sentait.