XI

Logis des Trappistes.--Moralisation des condamnés par l'idiotisme;

première diatribe de Maurice.--Les Pantagruélistes; avantages de la

profession de criminel; seconde diatribe de Maurice.--M. Le Doux ne

répond rien et garde ses opinions.

En sortant, Maurice rencontra M. Philadelphe Le Doux qui le cherchait.

Il venait de se rappeler que c'était l'heure de sa visite aux prisons,

et voulut y conduire le jeune homme.

La maison de détention de Sans-Pair, bâtie derrière le palais de

justice, était composée de deux établissements distincts, et soumis à

des systèmes contraires.

Le premier dans lequel M. Le Doux entra portait le nom de _Logis des

Trappistes_, et la tristesse de son aspect justifiait complétement ce

nom.

On n'y apercevait aucune fenêtre, tous les jours ayant été ménagés sur

les cours intérieures. Le pavage de bois qui l'entourait assourdissait

les moindres rumeurs, et l'enveloppait, pour ainsi dire, d'un silence

sinistre. La porte d'entrée, elle-même, glissait sans bruit sur des

rails polis, et les tapis épais des corridors éteignaient le

retentissement des pas. Les murs étaient matelassés de manière à

intercepter tous les sons, les portes garnies de triples nattes, et une

inscription, qui reparaissait à chaque détour, avertissait les visiteurs

de parler bas.

Le jour n'avait pas été moins ménagé que le bruit. Partout régnait une

sorte de lueur crépusculaire qui agrandissait les formes et éteignait

les contours. Enfin, l'air lui-même arrivait imperceptiblement sans

rafale et sans murmure.

A mesure que Maurice avançait dans ces longs couloirs muets et sombres,

il se sentait gagné par un malaise croissant. Cette atmosphère, que ne

traversait aucun bruit, aucune lueur, l'oppressait: une atonie glacée

coulait dans ses veines. Le jeune homme frissonna malgré lui!

«Ce calme fait peur, dit-il, on se croirait dans un sépulcre.

--Et cependant dix mille prisonniers vous entourent, fit observer M. Le

Doux. Voyez plutôt!»

Il avait tiré un rideau, et Maurice se trouva au milieu d'une lanterne

vitrée, formant le centre d'un immense cercle de loges qui renfermaient

les condamnés. A voir ces lignes de cellules superposées, tournant comme

une gigantesque spirale, et allant se perdre dans les combles de

l'édifice, on eût dit l'enfer du Dante renversé. Seulement, pas de cris,

aucun gémissement, nulle prière! un silence glacé planait sur cette

étrange ruche de pierre. On voyait chaque prisonnier s'agiter sans

bruit, dans son alvéole grillé, comme un mort que le galvanisme

soulèverait dans sa tombe. Tous avaient le visage pâle, les mouvements

inquiets, le regard hébété ou hagard. Muets et mornes, ils faisaient

mouvoir les bras de machines dont ils ne connaissaient même pas

l'action. Telle était la disposition des cellules que chaque prisonnier

ne pouvait apercevoir celle qui l'entourait. Les gardiens échappaient

également à ses yeux. Entouré d'une surveillance mystérieuse, il se

savait toujours vu sans pouvoir jamais voir.

M. Le Doux expliqua à Maurice tous les avantages de ce système

perfectionné _de confinement solitaire_.

«Par son moyen, dit-il, nous faisons fléchir les plus énergiques

natures. Muré dans l'obscurité et le silence, le captif résiste d'abord,

mais il se raidit en vain; l'ennui, comme une eau souterraine et

croupissante, mine insensiblement sa volonté. Il sent ses muscles se

détendre, son sang se refroidir. L'immobilité de ce qui l'environne

finit par se communiquer à tout son être; il s'épouvante du vide qui

s'est fait autour de lui; il regarde, et ne voit que les murs de sa

prison; il appelle, et n'entend que sa propre voix! Quelques-uns ne

peuvent résister à cette épreuve, et deviennent fous; mais c'est le

petit nombre; la plupart s'assoupissent dans une espèce de torpeur. Sûrs

que leurs moindres actions seront épiées, n'ayant plus la possession de

leur propre pensée, ils y renoncent. Le règlement devient leur

conscience, l'habitude se substitue au désir; ils oublient jusqu'à leur

langue; ce ne sont plus que des animaux domestiques, obéissant

d'instinct à la règle de la maison. On a effacé leurs souvenirs, éteint

leurs passions, coupé au pied leurs espérances; il y a désormais table

rase dans ces esprits; notre but est atteint. Devenus, grâce à nous, des

idiots, il ne leur reste plus qu'à être instruits et moralisés!

--Hélas! je le vois, dit Maurice, vous avez fait pour les hommes ce que

la châtelaine de Valence avait voulu faire pour son fils. La châtelaine

de Valence était une sainte femme restée veuve avec un seul enfant pour

lequel elle eût donné jusqu'à sa part de paradis. Mais l'enfant, dont le

sang brûlait les veines, s'échappait souvent du château, où ne

retentissaient que les cloches et les prières, afin de goûter aux joies

de la vie. Insensiblement il prit tant de goût au mal que sa seule

tristesse était de ne pouvoir assez pécher. Il connaissait les trois

grands chars qui portent le genre humain aux abîmes: le premier conduit

par l'orgueil, le second par l'impureté, le troisième par la paresse, et

il avait successivement pris place dans chacun, sans jeter même un

regard sur celui du repentir, qu'un attelage boiteux traînait bien loin

en arrière!

«La sainte châtelaine, voyant la perte de son fils assurée, s'adressa

avec larmes à l'archange saint Michel, patron spécial de sa famille, et

lui demanda d'assurer le salut du jeune homme, fût-ce aux dépens de sa

vie. L'archange, qui avait pitié des pleurs des mères depuis qu'il avait

vu Marie au pied de la croix, se laissa toucher, descendit vers la

sainte femme et lui dit:

«--Reprenez courage, votre fils peut encore être sauvé. Le Christ a

compté ses jours, il ne lui en reste désormais que trois cents à passer

sur la terre; faites qu'ils soient sans péché, toutes les anciennes

fautes seront remises au coupable, et, à l'heure indiquée, je viendrai

moi-même enlever son âme pour la conduire au ciel.»

«Cette révélation causa à la châtelaine une grande joie. Son fils

pouvait encore aspirer au bonheur des élus! Cette pensée lui faisait

accepter, presque sans chagrin, une mort prochaine; les espérances de la

chrétienne consolaient les regrets de la mère!

«Mais, pour mériter cette récompense, il fallait que le pécheur fît

trêve à ses offenses contre la loi de Dieu; et comment, hélas!

l'obtenir? La châtelaine avait déjà inutilement employé les

supplications, et les prières de l'Église n'avaient point été plus

puissantes. Elle songea à un docteur arabe dont les charmes exerçaient,

disait-on, une souveraine puissance sur toutes les volontés, et elle

alla à sa demeure pour lui exposer son désir.

«Après l'avoir écoutée, le docteur se fit conduire vers son fils, encore

plongé dans le sommeil, et il commença les conjurations puissantes qui

devaient le délivrer de ses passions.

«D'abord, il toucha les flancs du dormeur, et la châtelaine en vit

sortir une nuée de génies à l'air violent ou hardi: c'étaient la force,

la colère, l'audace et avec elles le courage et l'adresse!

«L'Arabe toucha ensuite le front, duquel s'élança l'imagination, revêtue

des couleurs de l'arc-en-ciel; le raisonnement, armé de l'épée à double

tranchant; la mémoire, tenant à la main la chaîne d'or qui lie le

présent au passé.

«Enfin, il toucha le coeur, qui s'entr'ouvrit aussitôt pour donner

passage à la nuée des désirs enflammés, des amours changeants, des

illusions aux ailes d'azur, troupe folle et charmante, qui s'enfuit avec

un cri plaintif.

«Lorsque le jeune homme se réveilla peu après, il était complétement

transformé! Toutes les idées que sa mère avait combattues, tous les

goûts dont elle s'était affligée, avaient disparu; il n'avait plus de

volonté que la sienne, plus de goûts que ceux qu'elle lui inspirait. Cet

esprit était devenu semblable à la nacelle qui va où le flot l'emporte,

où le vent pousse, où la main conduit. Sa mère disait de marcher, et il

marchait; de prier, et il priait! Les tentations passaient en vain près

de lui, il les regardait passer comme des inconnues auxquelles il ne

doit ni un regard ni un salut!

«Les trois cents jours s'écoulèrent ainsi pour lui dans une sorte de

sommeil éveillé, et, quand la châtelaine aperçut l'archange Michel, elle

s'écria:

«--La condition imposée a été remplie, il a gagné sa place dans le ciel;

venez donc, maître, et, sans plus de retard, emportez son âme.»

«Mais l'archange secoua tristement la tête, et dit:

«--Hélas! pauvre mère, il n'y en a plus. On n'enlève point les pierres

qui composent une maison sans que la maison croule. Ce que le docteur

arabe a enlevé à votre fils formait l'âme elle même, dont il a fait don

à Satan; il ne vous a laissé que le corps!»

«Cette légende est l'histoire de ceux qui ont élevé votre prison. Sous

prétexte de racheter le coupable, vous lui avez frauduleusement soutiré

son âme! Depuis quand l'amélioration de l'homme peut-elle venir de la

destruction de ses instincts? Si ces malheureux ont failli, c'est que la

sociabilité n'était point assez développée chez eux, et vous les

condamnez à la solitude; c'est que les bonnes passions étaient plus

faibles que les mauvaises, et vous les égorgez indifféremment toutes;

c'est que leur raison n'avait pas assez mûri au soleil de l'expérience,

et vous la condamnez à l'inaction! Dans les premiers siècles, on

réduisait un ennemi à l'impuissance en coupant les muscles de ses

membres avec le fer; vous avez perfectionné le moyen: vous coupez

aujourd'hui les muscles de l'âme avec l'ennui, et, parce que ces énervés

ne bougent plus, vous les déclarez guéris! Mais qu'en ferez-vous après

une pareille guérison? A quoi peuvent servir des hommes qui ont perdu

leur personnalité, qui ont oublié de vouloir, que vous avez réduits à

l'état d'animaux domestiques vivant sous l'oeil du maître? Où vous aviez

des ignorants, des coupables peut-être, il ne vous reste plus que des

fous, des idiots ou des hypocrites!

«Sans doute la solitude pouvait être employée pour apaiser la première

effervescence d'un coeur révolté; c'était une douche glacée sous

laquelle le furieux se serait calmé; mais vous avez voulu faire un

régime de ce qui ne devait être qu'un remède; vous avez imité ces mères

anglaises, qui, pour se débarrasser des cris d'un enfant, l'abreuvent

d'opium! Et ne dites pas que vous l'avez fait dans l'intérêt des

coupables, pour leur rachat! Non, vous l'avez fait dans l'intérêt de

vous-mêmes, pour votre repos! En respectant chez l'homme les puissances

extérieures qui font sa vie, la tâche était difficile: il fallait

discipliner des esprits sans règle, apprivoiser des coeurs endurcis,

remettre l'ordre enfin dans un intérieur bouleversé. Vous avez mieux

aimé en murer les portes pour en faire un tombeau. De notre temps, on

enchaînait les corps en laissant les âmes libres; le moyen était brutal;

vous avez dit: «A quoi bon ces chaînes qui meurtrissent, qui tintent aux

oreilles! délivrez-en le corps et tuez tout doucement l'âme: cela ne se

voit pas, et, l'âme morte, le corps ne bougera plus!» O pharisiens! qui

feignez d'ignorer que l'abrutissement n'est point une régénération!

Hommes de peu de foi, qui ne savez point ce que l'amour et la patience

peuvent obtenir des plus criminels! Cherchez le coeur le plus endurci,

frappez au point voulu, et il en sortira une source vive. Tant qu'un

homme vit, tant qu'il aime quelque chose de la création, Dieu ne s'est

point complétement retiré de lui, et son âme n'est point perdue sans

retour.»

M. Philadelphe Le Doux avait profité de cette longue improvisation de

Maurice pour remettre à M. Atout son rapport annuel, constatant les

excellents résultats obtenus par le système cellulaire, et pour écrire

au crayon quelques notes sur la nécessité de supprimer les numéros des

loges, qui pouvaient distraire encore le condamné. Lorsqu'il eut achevé,

il releva la tête et regarda le jeune homme avec ce vague sourire des

gens qui veulent avoir entendu sans avoir écouté.

«Ah! fort bien, dit-il, je vois que vous avez étudié la question...

Mais, aujourd'hui encore, deux systèmes se partagent les esprits et les

prisonniers. Nous avons vu le _Logis des Trappistes_, il nous reste à

visiter celui des _Pantagruélistes_. Allez devant vous, de grâce, puis

prenez la porte à gauche, nous arriverons justement pour les voir

dîner.»

Maurice, ayant suivi les indications données, se trouva dans une cour,

qu'il traversa; puis à l'entrée d'un bâtiment à colonnade de marbre,

entouré de jets d'eau et de promenades: c'était la seconde prison de

Sans-Pair, récemment fondée pour les scélérats réputés incorrigibles.

On n'y entendait que musique, chants et éclats de rire. La première

salle était un parloir, où les condamnés recevaient les visites. Il y

avait là de charmantes grandes dames attirées par le désir de causer

avec des scélérats d'élite, ou de les faire écrire sur leurs albums; des

artistes occupés à peindre les plus célèbres criminels; des hommes de

lettres rédigeant, pour l'instruction du public, les mémoires intimes

des faussaires et des meurtriers. Les prisonniers faisaient les honneurs

de chez eux avec la politesse fière de gens qui comprennent leur

importance.

Tout à côté se trouvait la salle de concerts, dans laquelle

retentissaient les chansons d'argot, avec accompagnement de clarinettes

et de vielles organisées. Puis venaient l'estaminet, dont les habitués

fumaient le narguillé à bec d'ambre, étendus sur des divans de velours;

le billard garni de queues à procédés, et la galerie de consommation, où

l'on servait, d'heure en heure, aux condamnés, des sorbets, du vin chaud

ou des punchs à la romaine.

Le soir il y avait spectacle, puis bal masqué sans gardes municipaux.

Ainsi que M. Le Doux l'avait annoncé, les visiteurs trouvèrent les

Pantagruélistes à table. Ils dînaient, à trois services, de petits pieds

et de primeurs, avec dessert, café et liqueurs fines.

«Vous le voyez, dit le philanthrope en souriant, le système de

moralisation est ici tout contraire. Là-bas nous améliorons le coupable

en lui ôtant le nécessaire, ici nous atteignons le même but en lui

prodiguant le superflu. Chaque méthode a son avantage, et les résultats

sont, des deux côtés, également satisfaisants. Chez les Trappistes, nous

obtenons la soumission en atténuant l'homme; chez les Pantagruélistes,

en le comblant. Celui-là perd l'énergie nécessaire pour échapper à la

captivité, celui-ci y est retenu par le lien du plaisir. Il n'y a point

encore d'exemple d'un Pantagruéliste qui ait essayé de fuir sa prison,

et la plupart ne la quittent qu'en pleurant. Aussi a-t-on soin de

compter à chaque libéré, pour adoucir ses regrets, une somme

proportionnée au temps qu'il a passé en prison, de sorte que les grands

bandits sortent d'ici électeurs et souvent éligibles. Quelques esprits

chagrins ont blâmé cette générosité envers des condamnés; mais, ainsi

que je l'ai fait observer dans mon dernier rapport, ces scélérats n'en

sont pas moins nos semblables: _Homo sum, et nihil humani a me alienum

puto_. Philanthropique maxime, que la Société humaine a écrite dans le

coeur de tous ses membres et en tête de toutes ses circulaires. Ah! que

n'est-elle comprise de tous! _Homo sum!_ c'est-à-dire je pourrais être

un voleur, un incendiaire, un assassin; _nihil humani a me alienum

puto:_ donc, je dois regarder comme des frères tous ceux qui

assassinent, volent et incendient.

--Soit, dit Maurice; mais comment regardez-vous alors ceux qui édifient,

travaillent et font vivre? Si indulgent pour les pauvres criminels,

serez-vous impitoyable pour les pauvres honnêtes gens? La philanthropie

s'occupe beaucoup de ceux qui ont succombé au mal; elle leur ouvre des

asiles, elle leur fournit des ressources, elle leur offre des

patronages; et ceux qui ont résisté aux tentations, ou qui les

combattent, restent abandonnés! Pour obtenir votre protection, il faut

le certificat d'un crime, comme il fallait autrefois un certificat de

civisme. Ah! soyez bons pour les coupables: le Christ a pardonné à la

femme adultère et relevé la Madeleine; mais pensez aussi un peu aux

innocents! Faites que le devoir ne leur devienne pas trop difficile.

Pour leur tendre la main, n'attendez pas qu'ils soient tombés; ne les

exposez point à trouver que la société fait plus d'efforts et de

sacrifices pour ses fils ingrats que pour ses fils pieux; ne tuez pas,

enfin, tous les veaux gras au profit de l'enfant prodigue, et gardez-en

quelques-uns pour ses frères, qui ne vous ont ni dépouillés ni flétris.

Ce qui m'étonne, ce n'est pas que vos Pantagruélistes acceptent le

bonheur que vous leur faites; mais que vos travailleurs se résignent à

la misère où vous les laissez. Ah! pour accomplir le devoir si

difficilement et avec si peu d'aide, il faut, quoi qu'on en dise, que le

bien ait aussi sa saveur. Combien de malheureux peuvent envier le pain

quotidien, l'habit de drap, la salle chauffée du bagne, et s'acharnent

pourtant à leur douloureuse probité?

--Vos souhaits ont été prévus, dit M. Le Doux, notre bienfaisante

tutelle s'est également étendue sur le travailleur. Puisque nous sommes

en cours d'études philanthropiques, je veux vous montrer la colonie

industrielle de notre vice-président, l'honorable Isaac Banqman. Ce

n'est point seulement un grand capitaliste et un homme politique

influent, la république n'a pas de membre plus zélé pour le

perfectionnement des machines et des classes laborieuses. Nous allons

prendre le chemin de fer du quartier, qui nous conduira, en trois

secondes, à la porte de son établissement.

Le monde tel qu'il sera · 第 39 / 91 题