TOUS LES CITOYENS SONT ÉGAUX DEVANT LA LOI.

Maurice traversa d'abord une salle où les avoués soumettaient leurs

états de frais à la vérification d'un juge chargé d'auner les

procédures; l'étendue de chacune était fixée d'avance.

Trente mètres de rôles pour les affaires sommaires, cent pour les

affaires graves, mille pour les affaires compliquées. Quant au moyen de

remplir toutes les pages, les gens de loi en avaient trouvé un fort

simple: il consistait à faire suivre chaque mot de tous ceux qui

pouvaient avoir avec lui quelque rapport de signification; ce qui leur

permettait de passer en revue une partie du dictionnaire à propos d'une

phrase.

Qu'ils eussent, par exemple, à annoncer l'assignation d'un témoin à

huitaine, ils ne manquaient pas d'écrire:

«En conséquence desquels motifs ci-dessus donnés, et de tous autres

qui pourraient l'avoir été ailleurs, ou que nous trouverions

convenable d'émettre plus tard;

«Faisant toutes réserves que de raison, tant implicitement

qu'explicitement:

«Avons désigné, appelé, sommé, assigné par les voies pour ce fixées,

tant par l'usage ou coutume que par les décrets, ordonnances et lois,

le sieur...

«A venir se présenter et comparaître, sans qu'il puisse opposer aucune

objection, aucun récusement ni aucune fin de non-recevoir;

«Afin de répondre sincèrement, librement, catégoriquement et

clairement, soit sur ce qu'il peut savoir par lui-même relativement à

l'affaire, soit sur ce qu'il en aura entendu dire, soit sur ce qu'il

aura induit à l'aide du raisonnement ou de la comparaison;

«Lesquelles assignation et sommation lui sont faites pour huitaine,

c'est-à-dire pour le huitième jour à partir de celui-ci; ou autrement

dit, afin de ne laisser lieu à aucun doute ni fausse interprétation,

pour le... février de l'an...

«Lequel jour reste bien et dûment fixé, sauf erreur dans la date ou

supputation des jours.»

Cette ingénieuse amplification était écrite sur papier timbré, en

caractères de huit millimètres, avec interlignes et alinéa! Le tout dans

le but de mieux éclairer la Justice... et de faire monter le prix des

charges!

Pendant que M. Atout et le philanthrope se rendaient au parquet pour

obtenir les billets désirés, Maurice entra dans la salle des Pas-Perdus,

où il trouva une foule d'avocats en robes, livrés à différentes

occupations.

Il y avait d'abord les stagiaires qui entouraient de vieux praticiens

chargés de leur enseigner les limites rigoureuses de la loi. La

démonstration était facilitée par un immense tableau synoptique,

renfermant la législation entière de la république des Intérêts-Unis.

Des lignes coloriées, semblables à celles qui marquent, sur nos cartes

géographiques, les conquêtes d'Alexandre ou l'invasion des barbares,

indiquaient la marche de la probité. On voyait figurer les routes de

traverse au moyen desquelles on tournait les articles trop formidables,

les passages mal gardés qui permettaient d'échapper à la poursuite, les

gorges peu fréquentées où l'on pouvait attendre un adversaire et

l'assassiner légalement.

Une autre carte réglait l'honneur de l'avocat par numéro d'ordre. Il y

apprenait comment il pouvait injurier et qui injurier; quand il pouvait

mentir et pour qui mentir; à quel prix il devait s'échauffer, à quel

plus haut prix s'irriter, à quel plus haut prix s'attendrir!

Il y avait ensuite les formules de défense.

S'agissait-il d'un cas de médecine légale, on parlait de l'incertitude

des sciences! Fallait-il justifier un voleur, on le présentait comme une

victime de la police! Voulait-on sauver un assassin, on le proclamait

atteint de folie!

Quant aux mouvements d'éloquence, ils étaient invariables.

Si la cause exigeait de l'onction, on s'écriait:

«Mon client n'a rien à craindre, Messieurs, car il est entré ici

enveloppé de son innocence comme d'une auréole.»

(Un geste indiquait la tête de l'accusé, qui croyait qu'on lui

reprochait son bonnet et se découvrait.)

«Il a franchi le sanctuaire de la loi, gardé par l'humanité et la

justice.»

(La main de l'avocat montrait les deux gendarmes placés à la porte.)

«Il a enfin devant lui la croix du Dieu de vérité, mort pour sauver

tous les hommes.»

(L'avocat général s'inclinait avec respect.)

Cherchait-on, au contraire, le dramatique:

«Oui, mon client peut braver toutes les preuves!... S'il est vrai que

sa main ait frappé, que le mort se lève pour l'accuser!»

(Ici une pose: le mort ne paraissait pas.)

«Qu'il se lève et qu'il crie:--Voilà mon assassin.»

(L'avocat se rasseyait, et les bonnes d'enfants se regardaient,

convaincues de l'innocence du prévenu.)

Fallait-il de l'audace:

«Que si, malgré tant de preuves, la calomnie et la haine persistaient

à poursuivre mon client, il ne résisterait point davantage! Sûr du

jugement de la postérité, il présenterait tranquillement sa tête à ses

ennemis!»

(Les écoliers qui faisaient partie de l'auditoire approuvaient par un

geste.)

Voulait-on enfin du pathétique:

«Et après avoir convaincu vos esprits, Messieurs, j'en appellerai à

vos coeurs. Songez au père de l'accusé, noble vieillard dont vous ne

voudrez pas souiller les cheveux blancs!...»

(Tous les jurés chauves s'attendrissaient.)

«A sa mère, qui a veillé si longtemps sur son berceau!»

(Les pères de famille se mouchaient.)

«A ses enfants surtout, innocentes créatures auxquelles vous ne

laisserez point pour seul héritage le déshonneur!»

(Émotion générale; les portières qui se trouvaient dans l'auditoire

applaudissaient.)

Après les avocats stagiaires, occupés à recevoir cette instruction,

venaient les avocats dont la réputation était déjà faite et la fortune

en train de se faire, toujours parlant, toujours plaidant, même dans la

conversation, mêlés aux grandes comme aux petites choses, indispensables

partout et ne servant à rien nulle part. Ils avaient pour chefs de file

ces vieux praticiens gorgés de places, d'honneurs et de richesses,

vautours aux serres fatiguées qui ne pouvaient suffire aux proies qu'on

leur offrait, et qui faisaient faire antichambre au plaideur avant de

daigner le manger.

Les procureurs, mêlés à tous ces groupes, allaient de l'un à l'autre

comme des pourvoyeurs chargés de leur fournir la nourriture; puis

venaient les huissiers, rongeurs subalternes mangeant les miettes

laissées par les maîtres.

Maurice se promena quelque temps au milieu de cette foule gaiement

sinistre qui vivait de troubles, de crimes, de ruines, comme les

médecins vivent de fièvres et d'ulcères: tristes docteurs de l'âme,

toujours la main dans quelque plaie morale, et nourris par les

malheureux ou par les fripons.

Il s'était insensiblement approché d'une salle où l'on rendait la

justice, et, trouvant la porte ouverte, il entra.

Les murs étaient tapissés d'inscriptions empruntées aux articles du

Code, et destinées à faire connaître les peines infligées à chaque

faute. On pouvait aller étudier là le tarif de consommation de ses

mauvais instincts; les sept péchés capitaux avaient leurs prix marqués

en chiffres, comme les marchandises des magasins de nouveautés.

L'image du Christ, conservée par la tradition, apparaissait au milieu de

ces sentences légales, le front meurtri et tristement penché. Près de ce

flanc dont le sang avait coulé pour l'égalité des hommes, on lisait:

_Les prévenus trop pauvres pour donner caution seront emprisonnés._

Et au-dessous de cette bouche qui avait proclamé la fraternité et la

solidarité humaines étaient gravés ces mots:

_Nous ne devons d'aliments qu'à nos ascendants et descendants directs

jusqu'à la seconde génération!_

Les juges avaient pour siéges des lits de repos garnis de coussins

moelleux; la plume en était entretenue par les accusés, qui savaient

devoir être jugés d'autant plus doucement que le tribunal se trouverait

plus à l'aise. L'avocat général, au contraire, était assis sur un

fauteuil dont les angles aigus excitaient chez lui une inquiétude et une

irritation qui entretenaient son humeur agressive. Quant aux avocats, on

avait suspendu devant leur banc un tarif de plaidoirie dont la vue les

tenait en haleine.

Lorsque Maurice entra, la sellette des prévenus était occupée par un

vieillard. C'était un paysan que l'âge avait courbé et dont les cheveux

blancs tombaient sur une cape de coton écru en lambeaux. Le menton

appuyé à ses deux mains, que soutenait un bâton de bambou, et les lèvres

entr'ouvertes par ce vague sourire des vieillards, il tenait les yeux

baissés vers un chien roulé à ses pieds, et qui, la tête à demi

soulevée, le contemplait en agitant la queue. Il se faisait évidemment

entre eux un de ces échanges d'amitié et de souvenir qui n'ont besoin,

pour se poursuivre, que du regard et du sourire. Le vieux maître et le

vieux serviteur s'entendaient.

Cette intimité était même l'objet des débats.

Trop faible et trop vieux pour vivre encore de son travail, le paysan

avait dû recourir à la charité légale. Après cinquante années de

fatigues, de probité et de patience, la société eût pu le laisser mourir

au revers de quelque fossé, comme une bête de somme hors de service;

mais la philanthropie était venue à son secours; elle lui avait ouvert

un de ces asiles où l'on accorde gratuitement aux invalides du travail

ce qu'il faut de paille et de pain noir pour faire attendre la mort.

Malheureusement le vieillard avait essayé de partager avec son chien, et

l'administration s'y était opposée. On avait voulu enlever au paysan son

compagnon, il avait résisté, et cette résistance l'amenait devant les

Juges.

L'avocat général prit la parole pour l'administration.

Il fit d'abord l'énumération des services rendus par la Société humaine,

dont il avait l'honneur d'être membre. Après avoir signalé le nombre

toujours croissant de ses asiles comme un indice incontestable de la

prospérité nationale, il annonça avec une haute satisfaction que la

dépense occasionnée par leurs pensionnaires venait d'être réduite de

moitié, grâce à un moyen aussi simple qu'ingénieux. Il avait suffi, pour

cela, de leur retrancher une partie de la nourriture, de substituer des

paillasses aux matelas, et de remplacer le calicot par de la grosse

toile!

Mais ces améliorations devenaient inutiles si elles étaient combattues

par la prodigalité de quelques privilégiés!... Et, se servant de cette

transition pour arriver au chien du paysan, il s'écria que ce chien

était un scandale humanitaire! Il calcula ce qu'il pouvait consommer en

os rongés, en écuelles léchées, en miettes grugées, et trouva que le

tout eût pu nourrir _les trois cinquièmes d'un vieillard_!

Puis, voyant les juges frappés de cet argument, il soutint que, puisque

l'administration avait pris la charge et la tutelle du vieux paysan,

elle avait droit de vendre son chien; que c'était une faible

compensation de tant de sacrifices, un exemple indispensable pour la

moralité et pour la dignité humaines. Il termina, enfin, en adjurant le

tribunal de ne point encourager chez le pauvre ce luxe d'un compagnon

inutile, et de l'accoutumer à manger seul la soupe économique de

l'asile, assaisonnée par la sympathie des philanthropes, ses

bienfaiteurs.

Après ce réquisitoire, que les magistrats avaient écouté avec une faveur

visible, le président invita le vieillard à faire valoir ses moyens de

défense; mais celui-ci ne parut point l'entendre et ne répondit rien.

Les regards attachés sur le vieil ami qui se reposait à ses pieds, il

semblait s'oublier dans une contemplation mélancolique.

Le chien comprit sans doute l'émotion de ce silence, car il se redressa

lentement, regarda son maître de plus près, et fit entendre un de ces

soupirs plaintifs qui semblent interroger.

Le paysan abaissa sa main ridée et la posa sur la tête joyeuse de

l'animal.

«Tu as entendu, dit-il avec une tristesse tendre et sans regarder les

juges; tu as entendu, n'est-ce pas? Il faut nous séparer. La république

se ruinerait à te nourrir! Quelle raison donnerais-je, d'ailleurs, de te

garder? Est-ce parce que depuis quinze années tu partages mon pain, mon

eau et mon rayon de soleil? parce que je suis habitué à entendre à mes

pieds le bruit de ton haleine? parce que tu es le dernier être vivant

qui ait besoin de moi et qui m'aime? Ce qui ne sert qu'à nous aimer est

inutile, ami! on vient de te le dire. Ah! si nous vivions dans un pays

barbare, j'irais avec toi par les campagnes; je m'arrêterais aux portes

des cabanes; et, en voyant mes cheveux blancs, les hommes se

découvriraient, les enfants viendraient te caresser, les femmes nous

donneraient le pain et le sel! Nous boirions tous deux aux fontaines

courantes; nous dormirions à l'ombre des rochers, réchauffés l'un par

l'autre; nous marcherions sur les fleurettes des sentiers, à travers les

parfums des bois, les chansons des oiseaux et les gazouillements des

sources!... Mais nous sommes sur une terre civilisée, et toutes les

routes nous sont fermées. Attendrir les heureux est défendu, dormir sous

le ciel est un crime. On nous a ôté les chances de la compassion avec

les embarras de la liberté, et la bonté des hommes nous a ouvert une

prison où l'on mesure à chacun de nous le pain, l'air et le jour. Toi,

seulement, ami, il n'y a point de place pour toi! On peut manger,

dormir; mais aimer! à quoi bon? Les règlements supposent-ils jamais que

l'homme ait, entre la gorge et l'estomac, quelque chose qui s'appelle le

coeur? Va, ami, je voulais te garder près de moi pour sentir qu'il m'en

restait encore un; mais on te l'a dit: _le règlement n'en passe pas!_

Cherche donc un nouveau maître, et puisse-t-il te faire oublier

l'ancien!»

Le vieillard saisit, à ces mots, la tête du chien dans ses deux mains

tremblantes, il la souleva sur sa poitrine, y appuya les lèvres et resta

quelques instants immobile.

Quand il se leva, une petite larme roulait sur chaque joue à travers ses

rides.

Maurice ne put retenir une exclamation d'attendrissement.

«Ah! laissez-lui son chien pour l'aimer!» s'écria-t-il involontairement.

Mais les juges s'étaient consultés pendant cet adieu muet du vieillard,

et l'arrêt de séparation venait d'être prononcé.

Le monde tel qu'il sera · 第 38 / 91 题