«Le 15 août de l'an 1971, des plaintes de femme retentissaient dans
une des plus humbles maisons du faubourg des marchands à Sans-Pair.
Ces plaintes, d'abord sourdes, puis plus vives, plus douloureuses,
furent tout à coup interrompues par un cri frêle et clair, un cri
d'enfant! Cet enfant, c'était moi; cette femme, c'était ma mère.
«Je venais de naître, il ne me restait plus qu'à vivre.
«Vivre! que de choses dans ce mot! Vivre! c'est-à-dire aspirer
éternellement à l'inconnu, attendre l'impossible, poursuivre l'infini,
faire longuement et péniblement sa voie!...
«Je commençai par faire mes dents!
«Les dents faites, vinrent les classes. J'y surpassai la plupart de
mes condisciples, et chaque année j'étais couvert de couronnes; mais
un rival, que la fatalité avait placé près de moi, effaçait
complétement ma gloire; ce rival était Claude Mirmidon. A peine haut
de trois pieds, dès qu'il paraissait, tous les regards se tournaient
vers lui; on admirait sa gentillesse, on s'émerveillait de son
intelligence. Chaque couronne paraissait deux fois plus grande sur son
petit front; moi, j'avais la taille de tout le monde, et l'on se
contentait de dire:--C'est bien.
«Au sortir du collége, je voulus obtenir une place dans
l'administration; je me résignai à solliciter. Tous les jours je me
présentais à l'audience des gens en crédit, pour que ma présence leur
rappelât ce que j'attendais; mais rien n'arrêtait sur moi le regard,
je demeurais confondu avec la foule. Mirmidon vint à son tour; dès le
premier moment il fut remarqué; on voulut connaître son affaire, on
s'y intéressa, et, quelques jours après, il avait obtenu l'emploi que
je sollicitais depuis trois années.
«Repoussé par le pouvoir, je me tournai vers les lettres. J'écrivis un
glossaire usuel, dans lequel je développai, sous les différents signes
de l'alphabet, une série d'idées philosophiques, littéraires et
politiques. Mon livre devait me placer, du premier coup, au rang des
publicistes d'élite; malheureusement tous les libraires refusèrent de
le lire, en objectant que c'était mon premier ouvrage. A leur avis, il
eût fallu débuter par le second!
«Encore si vous étiez connu à quelque autre titre, objecta le plus
affable; connu seulement comme M. Mirmidon, à qui je viens d'acheter
un volume d'élégies! Tout le monde voudra savoir quels vers compose un
si petit poëte; mais quelle curiosité exciterait un livre écrit par un
homme de votre taille?»
«Je me retirai désespéré!
«La seule consolation qui me restât, au milieu de tous ces malheurs,
était mon amour pour une jeune parente que je devais épouser. En y
réfléchissant, je tremblai que mon rival liliputien ne m'enlevât
encore ce bonheur. Il était reçu comme moi chez Blondinette, qu'il
amusait par mille tours. Il se cachait dans le tuyau du calorifère
pour chanter des romances, dansait la polonaise sur les barreaux des
fauteuils, et courait, les yeux bandés, à travers un labyrinthe de
coques d'oeufs. Je commençai par railler la puérilité de ces
passe-temps; mais Blondinette, qui y prenait plaisir, se montra
offensée de mes remarques. Je me plaignis alors des libertés qu'elle
laissait prendre à Mirmidon; elle allégua sa taille, qui ne permettait
point de le traiter comme un autre. Je me fâchai enfin, et je lui
déclarai qu'elle devait choisir entre le petit homme et moi; elle
répondit aussitôt que son choix était fait, et m'ouvrit la porte. Je
sortis, suffoqué de colère.
«Ce dernier échec avait mis à bout mon courage. Las de prétendre en
vain à la renommée, aux places et à l'amour, je me décidai à en finir
avec la vie; j'achetai ce qu'il fallait pour cela de poison, et, après
l'avoir bu, j'attendis tranquillement, comme Socrate, _l'apparition de
ce jour qui n'a ni veille ni lendemain_.
«Mais j'avais compté sans mon droguiste. Le poison vendu par lui était
frelaté et ne put me tuer qu'à moitié; je restai un mois entier entre
la vie et la mort, appelant l'une tout haut, et regrettant peut-être
l'autre tout bas.
«Cependant mon essai produisit sur-le-champ quelque fruit. Une foule
d'amis, qui m'avaient négligé vivant, voulurent me voir dès qu'ils me
surent empoisonné, et m'amenèrent successivement tous les
toxicologistes de Sans-Pair. Le traitement dura une année entière.
Enfin, je pus me lever; mais l'effet du poison avait été terrible. Une
transformation complète s'était opérée en moi, et j'étais devenu... ce
que je suis.
«Lorsque je m'aperçus dans mon miroir, je demeurai pétrifié! Mon
premier sentiment fut du désespoir, le second fut de la honte. Je me
demandais en quel abîme assez profond et assez obscur je pourrais
cacher désormais ma laideur, et je déplorai de n'avoir pas succombé.
«M. Blaguefort me trouva livré à cet abattement. Il ne venait,
disait-il, que dans l'intention de me voir et de s'assurer de ma
guérison. Cependant, après m'avoir examiné avec une attention
singulière, il me proposa brusquement cent mille écus pour
l'exploitation de la corne que je portais! Je crus qu'il voulait
railler, et je lui ordonnai de sortir; mais il revint dès le soir
même, et offrit le double; je le chassai de nouveau. Il m'écrivit pour
me proposer huit cent mille francs; puis un million!
«Ma douleur commença à se changer en étonnement, presque en joie! Ce
que j'avais cru une honte devenait pour moi une source inattendue de
richesses! Je regardai de nouveau, dans le miroir, l'ornement qui
chargeait mon front; il me sembla moins étrange que d'abord.
Évidemment, le préjugé avait eu beaucoup de part dans ma première
sensation. Les peuplades primitives de l'Amérique n'avaient-elles
point regardé autrefois les armes de l'élan et du bison comme le plus
gracieux ornement d'un guerrier? Les chevaliers du moyen âge ne
surmontaient-ils point leurs casques de croissants d'acier, et les
cornes lumineuses de Moïse n'étaient-elles point le signe distinctif
de la puissance surhumaine? Chez les sages peuples de la Grèce, comme
chez les nations belliqueuses du Nord, la corne avait toujours été le
symbole de la force et de l'abondance. Une grossière plaisanterie des
siècles barbares avait réussi à la rendre ridicule; mais le jour de sa
réhabilitation était venu.
«Après ces raisonnements, et beaucoup d'autres non moins concluants,
mes idées se trouvèrent tellement modifiées que, loin de me plaindre
d'avoir une corne, je me mis à regretter de n'en avoir qu'une. Deux
cornes eussent évidemment offert un aspect plus complet et plus
gracieux; pour deux cornes, on eût pu exiger deux millions!
«Je me contentai provisoirement de celui qui m'était offert.
«Mon exhibition eut un succès prodigieux. On accourait de toutes parts
pour voir le roi Extra (c'était ainsi que m'avait baptisé Blaguefort).
Les plus hauts personnages de la république me reçurent à leurs
soirées; je devins le divertissement à la mode, on voulut m'entendre,
me parler, et le monstre fit remarquer l'homme d'esprit.
«Quelques femmes aimables m'écrivirent par curiosité. Je leur répondis
des vers galants qui firent fortune, et ce fut dès lors à qui m'en
demanderait. Chaque matin mon bureau était couvert d'albums sur
lesquels il fallait écrire, et de lettres auxquelles je devais
répondre. Je répondis et j'écrivis sans relâche, ce qui rendit bientôt
ma réputation universelle. Toutes les femmes qui avaient de moi un
madrigal ne tarissaient point sur l'étendue de mes connaissances, sur
la profondeur de mes jugements, sur la richesse de mon imagination.
Les anciens libraires qui avaient refusé mon manuscrit philosophique
accoururent pour acheter mes madrigaux.
«Leur publication fut un véritable événement; le sultan des critiques,
lui-même, daigna faire retentir en leur faveur toutes les cymbales du
feuilleton. Après avoir donné une longue analyse de mon livre sans en
parler, il s'écria:
«Enfin nous avons un second honnête-homme de style, et quel style!
Oh! la belle forme cornue, pour nous autres, les jeunes écrivains,
qui aimons l'attaque brave; l'heureux et charmant monstre de génie,
dont le génie même est une monstruosité!»
«Cette importante approbation détermina les chefs du gouvernement à
utiliser mes hautes facultés. Je m'étais occupé de littérature et de
beaux-arts; on me plaça, en conséquence, dans les haras. Je fus nommé
grand conservateur des étalons de la république.
«Ces nouvelles fonctions me donnaient une position sociale dont je
profitai pour me produire dans les assemblées politiques, les sociétés
de tempérance et les clubs philanthropiques. Partout où je devais
prendre la parole, la foule accourait. Ma corne recommandait mon
éloquence.
«Enfin, le jour des élections arriva. Le quartier des droguistes
s'était toujours distingué par le choix de ses députés à l'assemblée
nationale. Il y avait successivement envoyé le géant Pelion, qui
s'était un jour retiré en emportant la tribune sur ses épaules; le
mime Perruchot, habile à prendre toutes les voix et à imiter toutes
les physionomies; enfin le prestidigitateur Souplet, qui faisait les
majorités en escamotant, dans l'urne, les boules du scrutin. Pour
succéder à de tels hommes, il fallait un candidat non moins
extraordinaire; l'honneur de l'arrondissement électoral y était
intéressé. Quelqu'un prononça mon nom, on le couvrit aussitôt
d'applaudissements, et je fus nommé représentant des droguistes à
l'assemblée nationale des Intérêts-Unis.
«Ce ne furent pas, du reste, mes seuls succès; j'en obtenais ailleurs,
de moins bruyants peut-être, mais de plus aimables. La curiosité des
femmes ne s'était point ralentie. Après avoir vu comment je savais
écrire, les plus aventureuses voulurent savoir comment je saurais
aimer. Le monstre est aussi rare que l'Antinoüs, et l'expérience
valait la peine d'être tentée. J'en sortis probablement sans trop de
désavantages, car ma réputation ne fit que s'accroître.
«Cependant ces conquêtes faciles ne pouvaient me faire oublier ma
cousine Blondinette. C'était la seule femme qui m'eût repoussé, honni,
et, par conséquent, la seule dont le souvenir me fût précieux: car il
y a toujours une part de contradiction dans l'amour.
«Elle-même regrettait une rupture imprudente. J'avais désormais trop
d'avantage sur Mirmidon pour le regarder comme un rival sérieux. Je me
présentai hardiment, on me reçut avec émotion, et, au bout de quelques
jours, Blondinette s'était complétement habituée à ma nouvelle forme.
A mesure que je lui faisais le calcul de mes rentes, mes jambes lui
semblaient plus égales, ma corne moins apparente. Au premier million
elle me trouva passable, au second elle me déclara charmant.
«Notre mariage fut célébré avec toute la pompe que réclamait un pareil
événement, et l'archevêque de Sans-Pair voulut lui-même nous bénir.
«Depuis, mon bonheur n'a éprouvé ni interruption ni mélange, et la
constance de la bonne fortune a fait substituer au nom de _roi Extra_
celui d'_heureux monstre_!
«Quant aux lecteurs qui me demanderaient pourquoi j'ai raconté
longuement, en tête de ce volume, l'histoire de ma vie, je leur
répondrai que je l'ai fait pour donner à tous un enseignement; et cet
enseignement le voici: c'est qu'on réussit moins par ce qu'on vaut que
par ce qu'on montre, et que la première condition du succès n'est
point de faire, mais d'attacher un écriteau à ce que l'on fait! Or,
pour cela le génie peut être utile, un ridicule sert quelquefois, un
vice suffit souvent; mais rien ne remplace une monstruosité.»
X
Un empoisonneur de bonne société.--Palais de justice de
Sans-Pair.--Carte routière de la probité légale.--Procédés de
fabrication pour l'éloquence des avocats.--Tarif des sept péchés
capitaux.--Le vieux mendiant et son chien.
Maurice venait d'achever sa lecture, lorsque son hôte et M. Le Doux
ressortirent de chez le banquier. Le philanthrope les avertit qu'il
était forcé de les quitter pour se rendre au palais de justice.
«Y a-t-il quelque grande affaire? demanda M. Atout.
--Comment! s'écria M. Le Doux, mais vous ne savez donc pas? c'est
après-demain qu'on juge ce fameux empoisonnement...
--Du docteur Papaver?
--Précisément. L'accusé a envoyé des lettres d'invitation à tout le
monde, et il m'a oublié! Comprenez-vous cela? moi, un ancien
collègue!... car nous avons été ensemble vice-présidents de la _Société
humaine_. Mais je veux réclamer! D'autant qu'une vingtaine de dames qui
me savaient ami du docteur m'ont demandé des places. Ce sera, dit-on,
magnifique; six cents témoins et soixante avocats! Le président a fait
prendre des mesures pour que l'on distribue, pendant les débats, de la
limonade et des petits gâteaux; dans les suspensions d'audiences, on
pourra même déjeuner à la fourchette.
--Et ce docteur Papaver est accusé d'avoir empoisonné quelqu'un? demanda
Maurice.
--Toute une famille, répliqua le philanthrope; sept personnes... dont on
exposera les restes parfaitement conservés. On doit essayer le poison
sur les témoins, lire des lettres qui compromettent une très grande
dame; enfin la fille du docteur, qui a six ans, déposera contre son
père. Ce sera la cause la plus intéressante dont on ait parlé depuis dix
ans! Aussi les billets d'enceinte se vendent-ils déjà deux cents
francs.»
M. Atout déclara qu'il voulait en avoir absolument, et il suivit le
philanthrope au palais.
La porte d'entrée était décorée par la statue colossale de la Justice.
Elle avait les yeux couverts d'un bandeau, afin que l'on ne pût douter
de sa clairvoyance; sa main gauche portait une balance, et sa main
droite une épée, comme pour exprimer qu'elle tenait moins à bien peser
qu'à bien frapper.
Au fronton qu'elle surmontait on avait gravé ces mots: