M. Le Doux fit remarquer à Maurice cet heureux changement.

«Vous le voyez, dit-il, grâce aux efforts des économistes et des

philanthropes, le monde a tellement changé de face que Dieu lui-même

aurait peine à le reconnaître. Tout ce qui n'était pour la terre qu'une

vaine parure a disparu: les légumineux perfectionnés et agrandis forment

aujourd'hui la base de notre système forestier. A vos chênes ridicules,

qui ne produisaient que des glands, on a substitué la betterave-monstre;

à vos rosiers, dont le parfumeur seul tirait parti, le bois de réglisse

et les radis améliorés. Tout s'est ainsi trouvé ramené aux besoins de

l'homme, qui a réduit la création aux proportions de son estomac.»

Maurice ne répondit rien; son attention, d'abord absorbée par les

plantations, venait de se tourner sur certaines femmes qui suivaient une

allée d'artichauts gigantesques, à l'entrée de laquelle se lisait cette

inscription: _Avenue du Mariage_.

Chaque promeneuse était enveloppée d'une écharpe portant son adresse et

le chiffre de sa dot.

L'allée aboutissait à une vaste rotonde, incessamment assiégée par la

foule. C'était la grande agence matrimoniale de Sans-Pair. On y trouvait

toujours un assortiment complet de coeurs à placer, avec tous les

renseignements désirables sur leur âge, leur caractère, leur fortune et

la couleur de leurs cheveux. Les murs étaient couverts d'affiches

servant aux annonces de l'établissement, et la plupart ornées de

gravures explicatives, dont Maurice admira l'adresse ingénieuse.

La première sur laquelle ses regards s'arrêtèrent représentait un

immense portefeuille gonflé de billets de banque montant à la somme de 3

millions; on lisait au-dessous ces seuls mots: _Un Monsieur à marier_.

Sur une autre affiche apparaissait une dame vue de dos, avec cette

annonce:

_Une Veuve qui a déjà fait le bonheur de cinq Maris désirerait faire

celui d'un sixième. Elle lui apportera en dot de la tournure et un

coeur tendre.--On pourra traiter par correspondance.--Affranchir._

Un peu plus loin se montraient quatre profils de femmes réunis par le

cordon d'une bourse, et au-dessous:

_Un Père de famille, qui se trouve à la tête de plusieurs Filles,

désirerait s'en défaire pour cause de déménagement. Il y en a une

brune, une blonde, une rousse et une mélangée. Chacune recevra, en se

mariant, une somme de soixante mille francs._

OBSERVATION IMPORTANTE.--_On n'acceptera que les prétendants qui

auront été vaccinés trois fois._

Pendant que Maurice continuait à parcourir ces curieuses annonces,

arriva une parente de M. Le Doux, qui venait d'arranger le mariage de

son fils avec la fille d'un riche avocat de Sans-Pair. Elle montra les

deux jeunes gens assis à l'écart et causant tout bas, dans un des

bosquets les plus solitaires, tandis que les familles achevaient de

discuter l'époque et les préparatifs de la noce. Le philanthrope et

l'académicien furent appelés au conseil.

Quant à Maurice, ses regards une fois tournés vers les fiancés n'avaient

pu s'en détacher. Il interprétait chaque geste, il expliquait chaque

sourire; il les comprenait sans les entendre, et rien qu'en se

rappelant!

C'est que lui aussi avait traversé ces heures enchantées qui précèdent

la possession! Suaves épanchements dans lesquels la jeune fille, timide

encore, mais sans honte, commence, en balbutiant, ce poëme charmant,

toujours refait et toujours à refaire. Elle dit quand elle a douté!

pourquoi elle a craint! comment elle a espéré! Puis, après les tourments

ce sont les projets! Tout un avenir à inventer, à peupler de visions, de

souffrances peut-être, mais supportées à deux; des dangers bravés de

front, les mains enlacées et les coeurs confondus pour recevoir chaque

coup! Ah! qui peut avoir connu ces premiers mirages de la jeunesse, et

les oublier? Alors même qu'ils ont disparu, on tressaille en les

entendant nommer, et, comme l'aveugle plongé dans la nuit, on veut voir

encore par l'oeil des autres!

Sans s'en apercevoir, Maurice avait cédé à ce désir, et, pendant que ses

compagnons continuaient leur entretien, il s'était approché des deux

fiancés, qui, tout à leur tête-à-tête, n'y prirent point garde.

Le jeune homme était amoureusement penché vers la jeune fille, qui, les

yeux baissés, roulait avec distraction le ruban de sa ceinture.

«Oui, murmurait-il d'une voix fascinante, oui, vous étiez le souhait de

mon adolescence et de ma jeunesse! ou plutôt, mon espoir n'osait aller

si loin!

--Et cependant vous pouviez prétendre à bien d'autres! répliquait

modestement la jeune fille!

--Quelle autre eût réuni tant de mérite, s'écriait le fiancé avec

chaleur: quinze cent mille francs de dot!

--Outre quelques espérances.

--Je le sais, vous avez un oncle goutteux.

--Avec une cousine hydropique.

--Sans enfants?

--Ni collatéraux!

--Et dont vous héritez sous peu?

--Tous deux sont condamnés par les médecins.

--Ah! vous êtes un ange!» s'écria l'épouseur, qui saisit la main de

l'héritière en perspective et la baisa avec transport.

Maurice ne voulut point en entendre davantage, et se hâta de rejoindre

son conducteur.

Comme ils traversaient la dernière avenue, M. Atout s'arrêta

brusquement, et lui montra du doigt un couple qui venait à leur

rencontre.

Il se composait d'une jeune femme charmante et d'un petit homme

tellement hideux que le regard, en le rencontrant, hésitait à s'arrêter.

Mais la disgrâce de toute sa personne était, pour ainsi dire, effacée

par une de ces monstruosités dont les annales de la science elle-même ne

citent que de rares exemples. Une corne de taureau s'élevait au milieu

de son front, et donnait à sa physionomie quelque chose de grotesque et

de terrible à la fois!

Maurice poussa une première exclamation d'horreur; puis une seconde de

pitié.

«Ne le plaignez pas, dit M. Atout, qui venait de le saluer, il doit à sa

corne le repos, la fortune, la gloire; tout enfin, jusqu'à cette jolie

femme qui est la sienne.»

Maurice parut stupéfait.

«Le roi Extra a été longtemps semblable aux autres hommes, reprit

l'académicien, et il ne se rappelle ce temps qu'avec épouvante. Vous

pourrez, du reste, lire ses mémoires qu'il a publiés en tête de ses

oeuvres complètes.

--D'autant plus facilement que je viens de les acheter,» fit observer M.

Le Doux en présentant à Maurice un volume magnifiquement illustré.

Le jeune homme l'ouvrit avec empressement, et, comme ses deux

conducteurs avaient affaire chez leur banquier, il demanda la permission

de les attendre dans la petite allée de céleri qui terminait la

promenade.

Le livre du roi Extra contenait, outre ses discours à la chambre des

envoyés, plusieurs traités philosophiques, et des poésies élégiaques

adressées par lui aux plus jolies femmes des quatre parties du monde. Le

tout était précédé de la préface biographique, à laquelle M. Atout avait

donné le nom de _Mémoires_, et dont Maurice commença immédiatement la

lecture.

Le monde tel qu'il sera · 第 35 / 91 题