LE SECOND HERMÈS IDENTIFIÉ AVEC LA LUNE.

ON a vu dans la planche 14.5, représentant la Barque ou BARI symbolique

du Dieu Pooh, que le _disque_ et le _croissant_ lunaires sont produits

comme les emblèmes spéciaux d'une divinité portant à la fois le nom

de _Ooh_ ou _Ioh_ et celui de _Thôout_ ou _Thôouti_: les titres _Dieu

grand_, _Seigneur du ciel_ et _Roi des Dieux_, qui accompagnent cette

double appellation, prouvent incontestablement qu'elle se rapporte à un

seul personnage mythique; et nous devons conclure de ce fait que, dans

leurs spéculations théologiques, les prêtres égyptiens identifiaient,

sous certains rapports, le _Dieu-Lune_ avec le _second Hermès_, _Thoth

Ibiocéphale_. Une belle stèle du musée royal égyptien de S. M. le Roi

de Sardaigne, démontre encore mieux ce que nous venons d'avancer.

Ce monument[450] dont la partie supérieure est fidellement rendue

sur notre planche 29.7, n'est qu'une espèce de grand Προσκύνημα ou

_acte d'adoration_ de trois individus d'une même famille, représentés

à genoux au-dessous d'un texte hiéroglyphique, de dix colonnes,

contenant la prière adressée au Dieu qui était l'objet de leur culte.

Le principal personnage est un Égyptien dont le nom propre, exprimé

symboliquement, signifie _bonne année_; il est suivi de sa sœur _Thani_

ou _Thoni_, prosternée comme lui; devant eux est une très-jeune fille

nommée _Djernil_, debout et élevant les bras en signe d'adoration, à

l'imitation de son oncle et de sa mère.

Le haut de la stèle est occupé par une grande barque placée, non sur

l'image conventionnelle de _l'eau_, comme les barques des habitants

de la terre, mais sur le signe hiéroglyphique du _ciel_, tracé de

très-grande proportion[451]. Les Égyptiens, qui ne considéraient la

sculpture et la peinture que comme une sorte d'_écriture_ plus riche

et plus monumentale que celle dont ils se servaient pour les usages

communs, voulaient exprimer, ainsi, que les êtres divins se mouvaient

dans la vaste étendue des cieux. Le Dieu, assis au milieu de la

barque, est caractérisé par une tête d'_Ibis_, couverte de la coiffure

ordinaire, mais surmontée du _disque et du croissant de la lune_: la

légende qui l'accompagne, Ⲟⲟϩ ou Ⲓⲟϩⲑⲱⲟⲩⲧ, _Ooh-Thôout_, n'est que le

nom du _Dieu-Lune_, réuni à celui du _second Hermès_; tout comme le

simulacre que ce double nom désigne, est formé des images combinées

de _la Lune_ et du _second Hermès_. _L'identification_ de ces deux

personnages mythiques ne peut donc plus être douteuse.

Un cynocéphale, animal également consacré à l'une et à l'autre de

ces divinités, présente au Dieu OOH-THÔOUT (_Lunus-Hermès_) l'œil,

symbole spécial des deux corps célestes qui répandent la lumière sur

la terre; ce même œil est figuré vers la proue de la barque divine

dont l'extrémité, richement décorée, porte _un disque_ pour désigner,

selon toute apparence, que cette _Bari_ est celle d'une _planète_.

Nous ajouterons, à ce sujet, que la consécration d'une des planètes

à _Hermès_ (Mercure) chez les peuples anciens, n'avait point lieu

chez les Égyptiens; ils purent donc sans inconvénient assimiler leur

Hermès avec la Lune, car il est certain qu'ils consacrèrent à leur Dieu

_Aroeri_ (Apollon)[452] la planète nommée _Hermès_ et _Mercure_ par les

Grecs et par les Romains.

La poupe de la Bari sacrée du Dieu _Lunus-Hermès_, est recourbée

d'une manière très-remarquable, circonstance qu'on a pu également

observer dans l'une des barques du _Dieu_-Lune[453]. Cette appendice

si extraordinaire me paraît représenter _une queue de crocodile_,

animal essentiellement lié aux mythes du Dieu-Soleil et du Dieu-Lune.

Enfin cette queue qui est recourbée nous rappelle encore ce passage

d'Horapollon[454] Σκότος δὲ λέγοντες, κροκοδείλου οὐρὰν ζωγραφοῦσιν:

pour représenter _l'obscurité_, _les Égyptiens peignent_ LA QUEUE

D'UN CROCODILE. Ce rapprochement nous conduit à conclure que, par

_Ooh-Thôout_, les Égyptiens pouvaient entendre le Dieu qui présidait

à la lune en conjonction, c'est-à-dire à la phase où cet astre cesse

d'être apparent sur l'horizon. On peut supposer que _Ooh_ (la lune)

restait alors dans la partie inférieure et ténébreuse du ciel, que nous

avons vue être en effet du domaine de _Thôout_, le second Hermès[455].

[450] De pierre calcaire blanche, très-fine, et d'un excellent

travail; hauteur, 1 pied 5 pouces; largeur, 1 pied.

[451] Voyez les variantes de ce caractère hiéroglyphique, dans notre

planche 20.4, numéros 1, 2, 3, 4.

[452] PÉTAU, _Uranologium_, p. 136.

[453] Voyez notre planche nº 14.2.

[454] _Hiéroglyphiques_, liv. I, § 70; édit. de Paw.

[455] Voyez notre planche 29.2.

[Illustration: 29.7.]

NATPHÉ ou NETPHÉ.

(RHÉA.)

ON a déja remarqué[456] qu'il exista en réalité, entre les mythes

sacrés des Égyptiens et ceux des Grecs, des rapports beaucoup plus

suivis que ne semblerait l'indiquer la diversité d'origine de langue

ou de gouvernement des deux peuples, et surtout le peu d'analogie

des formes choisies pour représenter chacun de leurs personnages

mythiques. Cependant, si l'on a égard aux différences de temps, de

races et de lieux, on s'apercevra bientôt que certaines parties de

la mythologie des Grecs ne sont, et de l'aveu des Grecs eux-mêmes,

que des mythes égyptiens plus ou moins complets, mais reproduits avec

les modifications nécessaires pour les lier naturellement au système

national des Hellènes; de là vient que les anciens auteurs grecs, à

partir d'Hérodote même, lorsqu'ils ont voulu parler des divinités de

l'Égypte, se sont servis indifféremment et avec une assurance bien

fondée du nom grec de la divinité correspondante dans les mythes grecs,

au lieu d'employer le nom égyptien lui-même. Diodore seul nous avait

parlé d'une _Estia_ ou _Vesta_ égyptienne; Jablonski, s'étant flatté

de retrouver l'ensemble du système religieux de l'Égypte dans le peu

que les auteurs anciens ont laissé échapper sur cette matière, et

s'imaginant expliquer tous les personnages mythiques par les divers

états du soleil et de la lune, nia l'existence d'une divinité analogue

à l'_Estia_ des Grecs dans les mythes égyptiens, et ne reconnut pour

divinités vraiment égyptiennes que celles dont les Grecs avaient

mentionné les noms égyptiens[457]. C'est en partant de ce principe,

absolument faux, que ce savant a refusé d'admettre dans son Panthéon

deux divinités égyptiennes assimilées par les Grecs à leurs _Cronos_ et

_Rhéa_, le _Saturne_ et la _Rhéa_ des Romains. Mais c'est à tort, et

bien gratuitement, que Jablonski accuse les Grecs d'avoir donné, sans

règle et sans motif, les noms propres de leurs divinités à celles des

Égyptiens, et de ne suivre en cela que leur caprice ou leur convenance

particulière; enfin les auteurs et les monuments démontrent combien

cet érudit était dans l'erreur, lorsqu'il affirme trop positivement

que, quant à _Rhéa_, sœur et femme de _Saturne_, elle fut tout-à-fait

inconnue aux Égyptiens[458], et que tout ce que les anciens ont dit

d'une _Rhéa_ égyptienne doit s'entendre de la déesse _Athôr_[459].

Diodore de Sicile, que Jablonski cite cependant sans accorder à ce

témoignage tout le poids qu'il mérite, nous apprend, dans son livre

premier, où il expose rapidement le système religieux des Égyptiens,

que parmi les _dieux terrestres_ (Ἐπιγείους), _nés des dieux célestes_

(τῶν ἐν Οὐρανῷ θεῶν), et venus après eux, ils comptaient Κρόνος et

Ῥέα, c'est-à-dire _Saturne_ et _Rhéa_[460]. Ces deux personnages, qui

étaient frère et sœur, succédèrent à _Hélios_ (Phré) ou à _Héphæstus_

(Phtha), et méritèrent l'immortalité et des autels par leurs bienfaits

envers l'espèce humaine. Ce récit de l'historien sicilien, quoique

empreint d'une teinte marquée d'Évhémérisme, conserve cependant une

physionomie tout égyptienne, puisqu'il renferme clairement exprimées

les deux divisions fondamentales établies parmi les divinités

égyptiennes, dont les unes étaient purement _célestes_ (ce sont les

deux premières classes d'Hérodote), et les autres se trouvaient dans

des rapports plus intimes avec l'homme, puisque, suivant les traditions

sacerdotales, ces divinités s'étaient autrefois incarnées sur la terre,

et s'étaient manifestées ainsi aux yeux des mortels. Les premières

entre les divinités de cet ordre de dieux _terrestres_ ou _mondains_,

furent _Cronos_, et _Rhéa_, laquelle, selon Diodore de Sicile,

Plutarque et Synésius, donna naissance à _Osiris_ ainsi qu'à _Isis_.

Cette seule circonstance a suffi pour nous faire retrouver avec

certitude le nom et les images de la _Rhéa_ égyptienne sur les

monuments originaux: la forme la plus simple de cette déesse est celle

que nous reproduisons sur notre planche 30, d'après une petite stèle

du Musée de Turin; la légende qui l'accompagne contient d'abord le nom

propre de la déesse, qui se lit sans difficulté ⲛⲧⲡⲉ ou ⲛⲧⲫⲉ, _Netpé_,

_Netphé_ ou _Natphé_: ce nom est suivi d'un titre tout particulier à

cette divinité, celui de ⲙⲁⲥⲛⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ ⲧⲛⲉⲃⲡⲉ, GÉNÉRATRICE DES DIEUX,

_dame du ciel_. Les chairs de _Netphé_ sont de couleur verte; le

_vautour_ qui décore le devant de la coiffure, le _modius_ qui la

surmonte, et les _cornes de vache_, présentent cette divinité sous

l'attribution de _mère et nourrice divine_. Le _disque rouge_ indique

ici, comme ailleurs, que _Netphé_ ou la _Rhéa_ égyptienne appartient

à la famille de _Phré_ (le dieu-soleil), comme toutes les divinités

égyptiennes du second et du troisième ordre.

[456] Voyez l'explication de la planche 28.2.

[457] JABLONSKI, _Pantheon Ægyptiorum_, liv. II, chap. I, pag. 140 et

141.

[458] _Quod vero ad_ RHEAM _attinet, quam_ SATURNO _et sororem et

conjugem Græci adjungunt, ea Theologis Ægyptiorum_, omnino incognita

fuit. _Idem_, _ibidem_, page 141.

[459] _Idem, ibidem._

[460] _Bibliothec. histor._, livre Ier, page 12.

[Illustration: 30.]

Panthéon égyptien · 第 92 / 96 题