(MANDOULIS.)
L'UTILITÉ des _inscriptions grecques_ recueillies avec tant de soin et
de persévérance par les voyageurs Belzoni, Burckhardt, Cailliaud et
Gau parmi les ruines de l'Égypte, ne se borne point à l'accroissement
de nos connaissances sur l'administration politique et sur l'état
civil des habitants de ce pays, durant la domination grecque et
romaine. Elles fournissent quelquefois aussi des notions d'autant
plus précieuses sur la religion et le culte national des Égyptiens,
qu'elles viennent confirmer, en s'accordant avec eux, les résultats du
même ordre antérieurement déduits de l'étude d'inscriptions _conçues
en anciens caractères égyptiens_. L'explication de notre planche nº 7
a déja prouvé la vérité de cette assertion: celle de notre planche 27
donnera un nouvel exemple des ressources qu'on peut trouver dans ce
rapprochement.
D'après une inscription grecque copiée par un voyageur anglais, M.
Bailie[388], sur un des temples de Calabsché (l'ancienne _Talmis_)
en Nubie, cet édifice fut principalement consacré au culte d'un dieu
égyptien nommé ΜΑΝΔΟΥΛΙΣ _Mandoulis_; et un grand nombre d'_actes
d'adoration_, Προσκυνήματα, écrits en langue grecque et tracés sur les
murailles ou dans le voisinage du même temple, témoignent aussi que la
divinité locale était ΜΑΝΔΟΥΛΙΣ, personnage mythique auquel on donne
constamment le titre de ΚΥΡΙΟΣ, _Seigneur_, et celui de ΘΕΟΣ ΜΕΓΙΣΤΟΣ,
_Dieu très-grand_[389]. Mais rien, dans aucune de ces inscriptions, ne
peut nous faire connaître les formes ni les attributs que les Égyptiens
donnèrent au dieu particulièrement adoré dans le bourg sacré de
Talmis. Notre curiosité eût été, à cet égard, promptement satisfaite,
si quelque voyageur eût dessiné avec soin la série des bas-reliefs
existants dans ce temple de Nubie: on eût bientôt reconnu le dieu
principal du temple, au rang distingué qu'il doit nécessairement tenir
parmi les personnages divins sculptés sur les parois de l'édifice. Mais
il en est des temples de Calabsché, comme de toutes les constructions
antiques de l'Égypte et de la Nubie; nous ne possédons malheureusement
que des copies isolées de quelques-uns des nombreux bas-reliefs qui
les décorent. Il a donc fallu recourir à d'autres moyens pour connaître
les formes sous lesquelles les Égyptiens représentèrent leur Dieu
_Mandoulis_ ou plutôt _Mandouli_, le Σ final de ce nom n'étant qu'une
terminaison purement grecque. C'est par la lecture seule des légendes
hiéroglyphiques inscrites à côté d'images de divinités, soit sur des
monuments originaux, soit sur quelques dessins de bas-reliefs inédits
ou déja publiés, que je suis parvenu à reconnaître le Dieu _Mandouli_,
parmi la foule de Dieux que présentent les sculptures égyptiennes.
Je remarquai d'abord qu'une divinité mâle, et qui paraît avoir joué un
rôle important dans le Panthéon égyptien, reçoit, dans les légendes
hiéroglyphiques, le nom de _Mand_ Uⲛⲧ[390]. Ce même nom propre de Dieu
se lit avec l'addition de sa voyelle finale Uⲛⲧⲟⲩ[391], _Mandou_, sur
plusieurs stèles ou bas-reliefs du musée royal égyptien de Turin, de
la collection de M. Durand ou du cabinet du Roi à Paris. La valeur
phonétique des éléments qui composent ces noms, étant reconnue
d'ailleurs et ne permettant aucun doute sur l'exactitude de leur
lecture, il devint certain, pour moi du moins, que le Dieu appelé
_Mand_, ou plutôt _Mandou_, dans les textes hiéroglyphiques, était
aussi le Dieu principal du temple de Talmis, nommé ΜΑΝΔΟΥΛΙ _Mandouli_
dans les inscriptions grecques, lorsque surtout j'eus retrouvé ce nom
divin plus habituellement écrit Ⲙⲛⲧⲣⲏ[392], _Mandou-Ri_ ou _Mandou-Li_
(MANDOU-SOLEIL), suivant la prononciation particulière de ce nom, dans
les différents dialectes de la langue égyptienne.
Ce nom sacré se lit constamment inscrit à côté d'un Dieu à _tête
d'épervier_, ornée du _disque solaire_, surmontée _de deux longues
plumes_. Ainsi le Dieu _Mandou-Ri_ ou _Mandou-Li_ réunissait en lui
les caractères ou du moins les principaux insignes des deux grandes
divinités de l'Égypte _Amon-Ré_ (_Amon-Soleil_), et _Phré_ ou _Phri_
(_le Dieu Soleil_). Les images de _Mandou-Li_ sont fréquemment
reproduites dans les temples de l'Égypte, de la Nubie et de l'Éthiopie;
celle qui est gravée sur notre planche 27, est tirée d'une stèle du
musée royal de Turin.
[388] Cité par M. Niebuhr, _Inscriptiones Nubienses_.
[389] Voyez Gau, _Monuments de la Nubie; Inscriptions; Calabsché_;
pl. II, nº 4; pl. III, numéros 7, 9, 10, 14, 15, 16, 17; pl. IV,
numéros 20, 22, 23, et 29.
[390] Voyez, entre autres monuments, une momie de la collection de
M. Cailliaud.
[391] Légende nº 1 de notre planche; le dernier caractère est le
_signe d'Espèce_, DIEU.
[392] Légendes numéros 2, 3 et 4, de notre planche: le nº 5 est la
forme _hiératique_ de la légende nº 1; voyez aussi _Description de
l'Egypte_, Ant.; vol. III, pl. 34; idem, pl. 31; et le Voyage de M.
Cailliaud à _Méroé_, _Barkal_, etc.; pl. LXXI.
[Illustration: 27.]
SÈB ou SEV.
(CRONOS, SATURNE.)
NOUS avons déja fait connaître les formes variées du dieu _Sovk_,
_Sévék_, _Sébék_, _Sékeb_, qu'honoraient spécialement les habitants
du nome Ombite, ainsi que les relations marquées de ce personnage
mythique avec _le temps_ en général et le cours du soleil en
particulier: _Sévék_, identifié avec cet astre sous un certain point
de vue, appartenait à la classe des _dieux célestes_: c'était la forme
primordiale du _Saturne_ égyptien qui, par son incarnation sur la
terre, revêtant des formes matérielles, devint une des divinités de la
troisième classe, celle des _dieux terrestres_ (ἐπιγείους) issus des
dieux célestes. Le Saturne égyptien, dieu incarné, l'un des dynastes
qui, disait-on, avait régné sur l'Égypte dans les temps primitifs et
avait laissé le trône à ses enfants _Osiris_ et _Isis_, prenait le nom
de _Sév_, _Siv_ ou _Sèv_, et celui de _Kèb_ ou _Kév_ (lég. nº 6); ce
qui, dans les monuments originaux, distingue habituellement la forme
terrestre ou secondaire de la forme céleste ou primordiale adorée sous
les noms de _Sévék_ et _Sékeb_. Les légendes hiéroglyphiques sculptées
à côté des images de _Sévék_ dans le grand temple d'Ombos, constatent
fréquemment du reste l'identité d'essence de ces deux formes divines.
L'orthographe du nom propre du Saturne terrestre varie d'un monument
à l'autre, et souvent aussi dans une même inscription. Ce nom étant
phonétique, se compose de l'_œuf_ et de la _jambe_ (lég. nº 2), ou de
l'_oie_ et de _la jambe_ (lég. nº 3), ce qui donne les éléments ⲥⲃ,
ⲥⲩ, ⲥⲟⲩ. D'un autre côté on l'exprimait symboliquement par l'image
d'une _étoile_ suivie du déterminatif figuratif (lég. nº 4) ou
symbolique (lég. nº 5) des noms propres de divinités. Le rapprochement
de ces deux noms nous conduit naturellement à la prononciation du nom
phonétique: si l'on considère en effet que l'_étoile_, ⲥⲓⲟⲩ, _siou_ en
langue égyptienne, fut l'emblême spécial du _temps_[393], et que le
mot _temps_, dans cette même langue, ⲥⲏⲩ, _sèv_ ou _siv_ en dialecte
thébain et ⲥⲏⲟⲩ, _séou_ ou _siou_ en dialecte memphitique, offre avec
le mot ⲥⲓⲟⲩ, (_siou_) _étoile_, une grande analogie d'orthographe et de
prononciation, on comprendra d'autant mieux la présence de l'_étoile_
dans le nom symbolique du Saturne égyptien, et nous reconnaîtrons
l'ancienne orthographe du mot ⲥⲏⲩ, _sév_ ou _siv_, LE TEMPS, dans
les légendes hiéroglyphiques phonétiques (numéros 2 et 3); _seb_, _sév_
ou _siv_, nom ordinaire du _Cronos_ ou _Saturne_ des mythes sacrés de
l'Égypte.
Le dieu _Sév_, tel que le présente notre planche 27.2, fut souvent
reproduit sur les monuments de sculpture égyptienne: la tête du dieu
est couverte du diadème _Toscher_ emblême de sa domination sur la
région inférieure ou le monde matériel, qui se combine en même temps
avec la coiffure _Otf_, commune à plusieurs autres divinités. Un
bas-relief du temple de Philæ[394] représente le Saturne égyptien
ainsi caractérisé, recevant avec son épouse _Natphé_ l'encens que
leur présente Ptolémée Philométor; dans un autre tableau du temple de
_Kalabsché_, SÉV portant ces deux coiffures combinées au-dessus du
_klaft_ ou coiffure ordinaire des Égyptiens, a été figuré assis avec
_Natphé_ et le jeune dieu _Manrouli_ leur arrière-petit-fils. Enfin un
sarcophage de pierre calcaire appartenant au Musée du Louvre et couvert
de riches et nombreuses décorations sculptées avec soin, nous montre
le dieu _Sév_ debout, levant sa main droite en signe de protection,
et tenant dans sa main gauche une grande _faux_ droite, sorte d'arme
ou d'instrument qui, rappelant la _harpé_ du Cronos des Grecs, et la
_faux_ du Saturne italiote, fournit une nouvelle preuve des nombreux
emprunts faits par les peuples de l'Occident aux mythes sacrés et aux
formes du culte des anciens Égyptiens.
La légende (nº 1) qui accompagne le dieu, ⲥⲃ ⲡⲧϥⲉ ⲛⲛⲧⲣ, signifie SÉV
_le père des dieux_; mais ce titre ne doit s'entendre que d'une manière
restreinte, comme nous l'établirons dans un autre article relatif à ce
même personnage mythique.
[393] Ἀστὴρ παρ' Αἰγυπτίοις γραφόμενος... σημαίνει ΧΡΟΝΟΝ.
Horapollon, liv. II, § 1.
[394] Bas-relief décorant le fût de la huitième colonne de l'édifice
de droite après le grand pylône.
[Illustration: 27.2.]
SEVEN, SAOVEN ou SOVAN.
(ILITHYA, JUNON-LUCINE.)
PARMI les plus anciennes divinités adorées par les Égyptiens, Diodore
de Sicile nous fait connaître une déesse qu'il désigne sous le nom
purement grec d'Εἰλειθυία[395]: c'est le personnage mythologique nommé
_Lucine_ ou _Junon-Lucine_ par les Romains. Quelle que soit la défiance
avec laquelle nous devions adopter les _assimilations_ multipliées
que les Grecs ont faites de leurs divinités nationales avec celles
qu'on adorait en Égypte, et qu'ils ont presque toujours désignées
par des noms grecs, il ne faut cependant pas négliger de recueillir
leurs assertions, parce qu'elles peuvent nous aider à faire des
distinctions importantes, et surtout à établir une sorte d'ordre et de
classification dans le nombre si considérable d'êtres mythiques dont
les monuments égyptiens nous offrent les images.
L'existence d'une cité égyptienne nommée ΕΙΛΗΘΥΙΑ ΠΟΛΙΣ[396], _ville
d'Ilithya_, par toute l'antiquité grecque, et _Lucinæ oppidum_[397] par
les écrivains latins, prouve d'ailleurs que les Égyptiens rendaient un
culte spécial à une divinité dont les attributions eurent des rapports
assez marqués avec celles des déesses Ilithya et Lucine qui, chez les
Grecs et les Romains, présidaient aux travaux de l'enfantement. Cette
ville était située dans la Haute-Égypte, au midi de Thèbes.
Si nous en croyons Plutarque qui s'étaye de l'autorité de
Manéthon[398], c'est dans ce lieu même que l'on immolait, sans doute en
l'honneur de la déesse, les hommes dits _Typhoniens_ (Τυφωνίους), et
que leurs cendres étaient jetées au vent; mais il me semble probable
que le philosophe de Chéronée transporte par erreur à _Ilithya_ la
scène de ces sacrifices barbares que, selon Manéthon[399], le Pharaon
Amôsis (celui qui chassa les pasteurs ou _Hyk-Schôs_ de l'Égypte)
trouva établis dans la ville d'_Héliopolis_, sacrifices qu'il abolit
formellement par une loi. Des pratiques aussi atroces n'entraient
nullement, en effet, dans le génie naturel de la nation égyptienne.
Hérodote s'explique, du reste, assez formellement contre l'existence
des sacrifices humains dans l'ancienne Égypte[400].
Un passage très-important d'Eusèbe de Césarée, relatif à la même
ville, nous conduit naturellement à déterminer sous quelles formes
les Égyptiens représentèrent celle de leurs déesses, que les Grecs
assimilèrent à leur _Ilithya_. Cet auteur, auquel nous devons déja
de si utiles renseignements, affirme que, dans la ville égyptienne
d'_Ilithya_, la principale divinité fut adorée sous la _forme d'un
vautour femelle volant_, dont le plumage était formé de pierres
précieuses[401].
Les nombreux témoignages rapportés dans l'explication de plusieurs de
nos planches précédentes[402], ont suffisamment établi que le _vautour_
fut, dans la partie symbolique de l'écriture égyptienne sacrée, le
symbole de la _maternité_: et le fait seul que la déesse éponyme de
la ville d'_Ilithya_ était emblématiquement représentée par ce même
oiseau, justifie en quelque sorte le nom que les Grecs ont donné à
cette divinité qui, comme leur propre Ilithya, présida sans doute aux
enfantements et fut la divinité protectrice de la _maternité_. Nous
avons vu également que le vautour était spécialement consacré à la
_mère divine_, NEITH, qui fut à la fois et la _Minerve_ et la _Junon_
égyptienne[403]; et il devient évident que la déesse égyptienne adorée
à _Ilithya_, ne put être qu'une des formes ou des modifications de
NEITH. C'est ainsi que la _Lucine_ des Romains était la même que Junon
(IVNO LVCINA). Cela explique aussi pourquoi l'_Ilithya_ égyptienne a
pu être désignée, par quelques auteurs, sous le nom également grec de
_Héra_ (Junon)[404].
[Illustration: 28.]
On apprend, en effet, par les monuments de style égyptien, que le
_vautour_ fut consacré à deux _déesses_ qui, au premier examen,
peuvent paraître deux divinités différentes; mais l'échange fréquent
de leurs noms, soit phonétiques, soit symboliques, ainsi que la
communauté de leur emblême, prouvent assez que ces deux divinités sont
identiques, et que leurs formes et attributs se concentrent en un seul
et même personnage mythique.
L'une est _Neith_, la première émanation d'_Amon-Ra_, la _mère divine_
ou la _mère céleste_, dont la coiffure _pschent_ est l'insigne
habituel; l'autre divinité qui, comme _Neith_, porte le titre de _mère
divine_, se distingue ordinairement par la _seule partie supérieure du
pschent flanquée de deux feuilles_ de couleurs variées. Cet emblême est
placé sur la tête de cette déesse, que recouvre déja le vautour symbole
de la maternité. (Voyez planche 28.)
Lorsque les noms et titres de _Neith_ n'accompagnent point l'image de
cette seconde déesse, une des modifications de forme de la première, sa
légende contient un nom propre particulier composé des trois éléments
phonétiques, la _plante_ S, la _jambe humaine_ B, OU ou V, et le _vase_
N; mais ces signes de son se montrent quelquefois groupés de manière
à ce que leur ordre ne paraît pas constamment le même. Souvent aussi
l'insertion du signe de genre ⲧ (_le segment de sphère_), se plaçant
au milieu ou à la fin du groupe phonétique, vient en augmenter la
confusion apparente: ce qui semble produire les mots ⲥⲃⲛ(ⲧ), ⲥⲛ(ⲧ)ⲃ,
ⲥⲛⲃ(ⲧ), etc. (lég., numéros 1, 2 et 3.) Toutes ces variations d'ordre
dans les éléments, inhérentes à la nature même de l'écriture
hiéroglyphique, proviennent de ce que les scribes cherchaient souvent
à grouper d'une manière plus agréable pour l'œil, les signes destinés
à exprimer un même _mot_ ou une même idée. Mais partout où le nom de
la déesse est tracé horizontalement ou perpendiculairement et un signe
après l'autre, l'ordre des éléments est invariable, la _plante_ est
le premier signe, la _jambe humaine_ le second, et le _petit vase_ le
troisième: le signe de genre le suit immédiatement. Nous connaissons
donc ainsi l'ordre véritable des éléments phonétiques dont se forme le
nom propre de l'_Ilithya_ égyptienne, qui pouvait se prononcer _Seven_,
_Saouen_, ou _Souan_.
Les représentations de cette déesse à face humaine et telle que l'offre
notre planche 28, sont assez multipliées sur les grands monuments de
l'Égypte et de la Nubie. L'_Ilithya_ égyptienne se montre dans les
bas-reliefs du temple isolé de Calabsché, instruisant avec _Bouto_,
qui est la _nourrice_ des dieux, un des souverains de l'Égypte[405].
Elle est adorée, soit par un empereur, soit par un roi lagide, sur
la face latérale du temple de Dandour[406], et dans le voisinage
encore de la _nourrice_ des dieux. On la retrouve parmi les divinités
figurées sur la face latérale de l'est du grand temple d'Athyr (Vénus),
à Dendera[407]; enfin, la Commission d'Égypte a copié sur le même
monument une magnifique image de _Souan_ (Ilithya), coiffée du vautour
surmonté de la coiffure spéciale de la déesse, et un second _vautour_,
figuré sur la tunique, enveloppe le corps de cette divinité sous ses
ailes plusieurs fois repliées[408].
[Illustration: 28.2.]
Le plus curieux des bas-reliefs gravés dans la _Description de
l'Égypte_, sous le rapport mythologique, est sans contredit l'un de
ceux que les savants français ont dessiné à Hermonthis (Erment)[409].
Il est à regretter qu'ici, comme en beaucoup d'autres occasions,
le temps n'ait point permis de copier les légendes hiéroglyphiques
inscrites à côté des personnages mis en action dans cet important
bas-relief; mais le sujet en est assez clair par lui-même, et le tracé
exact des _personnages_ seuls suffit à la discussion actuelle. Ce
tableau représente une femme dans les douleurs de l'enfantement, et
à l'instant même où le nouveau-né sort du sein de sa mère; d'autres
femmes prodiguent les soins les plus attentifs à la gisante qui ne
peut être qu'une _déesse_, puisque des _divinités_ semblent compatir
à ses douleurs. Je n'ose décider encore si cette scène est relative
à la déesse _Netphé_ (la _Rhéa_ des Grecs), donnant le jour, pendant
la durée des Épagomènes, à ses cinq enfants Osiris, Isis, Aroéris,
Nephthys et Typhon; mais il est visible que l'accouchée est assistée
dans ses souffrances par _Amon-Ra_ lui-même le père de tous les dieux,
suivi, comme cela devait être naturellement, par la déesse _Souan_,
l'Ilithya égyptienne, _la protectrice des mères en travail_. De plus,
le scarabée, emblême de la _génération_ et de la _paternité_, ainsi
que les _vautours_ de la déesse _Ilithya_, emblêmes de la _maternité_,
voltigent au-dessus de la tête de la mère souffrante. Il était
difficile de rencontrer un monument où les attributions de la déesse
_Souan_ fussent plus clairement caractérisées.
Cette divinité qui, dans les hymnes orphiques, est qualifiée des
titres de Θηλειῶν σώτειρα, Μόνη φιλόπαις, Ὠκυλόχεια, _Libératrice des
Femmes_, _Amie des enfants_, _Accélératrice de l'accouchement_, et de
Δαίμων πολυώνυμε, _Génie à plusieurs noms_, se montre sur les monuments
égyptiens sous des apparences souvent très-variées. Mais le nom de
_Souan_, tracé en hiéroglyphes phonétiques à côté de ses images souvent
monstrueuses, ne permet point de douter que ce ne soient là des formes
symboliques sous lesquelles l'ancienne Égypte adorait aussi cette
grande déesse.
On trouvera sur notre planche 28.3. (cette figure est tirée d'un
cercueil de la collection de M. Thedenat) l'_Ilithya_ égyptienne
représentée, non avec une tête humaine comme sur la planche précédente,
mais avec celle de son oiseau sacré, le _vautour_, signe perpétuel des
idées _mère_ et _maternité_ dans les textes hiéroglyphiques et dans les
anaglyphes ou bas-reliefs emblématiques. Les chairs de la déesse sont
toujours _vertes_, et sa coiffure est ornée d'un diadême ou de longues
bandelettes. Ainsi, cette divinité emprunte la tête de l'animal sous
la forme duquel elle reçut un culte particulier dans le nome de la
Thébaïde qui lui fut spécialement consacré, et dont la ville capitale
porte chez les Anciens le nom même de la déesse. Il eût été important
de vérifier si les bas-reliefs dont est décoré le temple existant
encore dans les ruines d'_El-Kab_ (la ville d'_Ilithya_), montrent
aussi cette divinité _Gypocéphale_; mais ni la Commission d'Égypte,
ni les autres voyageurs n'ont dessiné jusqu'ici aucun de ces tableaux
religieux: leur attention a toujours été absorbée par les peintures des
grottes voisines.
Jablonski, toujours préoccupé de son système de ne voir dans les dieux
de l'Égypte que des emblèmes des divers phénomènes astronomiques, a
cru que l'_Ilithya_ égyptienne ne fut point une divinité distincte
de _Bubastis_[410]. Mais il n'a pas assez remarqué sans doute que
Diodore de Sicile nomme _Ilithya_ parmi les _plus anciens_ personnages
mythiques adorés en Égypte, ΑΡΧΑΙΟΙ ΘΕΟΙ[411], expression qui, dans
Diodore, indique, comme dans le texte d'Hérodote, les premiers nés
d'entre les dieux égyptiens, et ceux qui occupaient le rang le plus
élevé dans la hiérarchie céleste. Une telle qualification ne saurait
convenir à _Bubastis_, fille d'Osiris et d'Isis dieux de la _troisième_
classe, et petite-fille de _Cronos_ que les Égyptiens appelèrent _le
plus jeune des dieux_ de la _seconde_ classe. _Ilithya_, l'une des
formes de _Neith_, appartient donc évidemment à un ordre plus relevé.
Mais sans devoir être identifiée pour cela avec Bubastis, l'_Artémis
Égyptienne_ SOUAN (ou l'_Ilithya Égyptienne_) put avoir certaines
attributions communes avec cette déesse de la troisième classe.
C'est ce qui résulte à la fois et des Hymnes orphiques dans lesquels
_Ilithya_ est aussi nommée Ἄρτεμις Εἰλείθυια[412], et des monuments
originaux. Une statue en granit noir appartenant au Musée de Turin,
m'a offert, en effet, la singulière image de l'Ilithya égyptienne
reproduite sur notre planche 28.2. Cette figure, gravée en creux sur la
tunique de la statue, et au milieu d'une foule d'autres représentant la
plupart des divinités de l'Égypte, est accompagnée de son nom propre
hiéroglyphique SOUAN (pl. 28, lég. 1). La déesse, encore à tête de
_vautour_, tient dans sa main droite un _arc et une flèche_, armes
ordinaires de l'_Artémis_ des Grecs, la protectrice des chasseurs. Sans
conclure de ce fait que l'_Ilithya_ égyptienne présidait aux plaisirs
de la chasse comme l'Artémis grecque et la Diane latine, nous devons
conclure qu'il exista entre les mythes sacrés des Égyptiens et ceux
des Grecs, des rapports beaucoup plus intimes que les apparences ne
semblent le promettre.
[395] DIODORE DE SICILE, liv. I, § 12.
[396] Voyez mon _Égypte sous les Pharaons_, t. I, p. 179.
[397] _Idem._
[398] PLUTARQUE, _Traité d'Isis et d'Osiris_.
[399] PORPHYRE, _De Abstinentiâ_, lib. II.
[400] HÉRODOTE, liv. II, § XLV.
[401] Ἡ δὲ τῆς Εἰληθυίας πόλις τὸ τρίτον φῶς θεραπεύει· τὸ δὲ ξόανον
τετύπωται εἰς γῦπα πετόμενον, ἧς τὸ πτέρωμα ἐκ σπουδαίων συνέστηκε
λίθων. _Præparat. Evangelic._, lib. III, cap. XII.
[402] Planches 6, 6.5, et leur explication.
[403] _Idem._
[404] IABLONSKI, _Pantheon Ægyptiorum_, lib. III, cap. III, § 7.
[405] GAU, _Monuments de la Nubie_, pl. 22.
[406] _Idem_, pl. 25.
[407] _Description de l'Egypte_, A, vol. IV, pl. 17.
[408] _Idem_, pl. 27, nº 3.
[409] _Idem_, A, vol. I, pl. 96.
[410] _Pantheon Ægyptiorum_, lib. III, cap. III, § 7.
[411] DIODORE, liv. I, § 12.
[412] ORPHICA, ed. Hermann, hymne IIe, vers 12e.
[Illustration: 28.3.]