LA VACHE DIVINE.

LE taureau, le bœuf et la vache, qui vivent dans des climats si

opposés, jouent aussi un grand rôle dans le systême cosmogonique et

les croyances religieuses de nations qui sont d'origines différentes;

l'Europe, l'Afrique et l'Asie, ont également compris ces animaux dans

leurs rites, leurs symboles et leurs allégories; et les voyageurs

racontent qu'on montre encore au Japon, dans une pagode célèbre,

un taureau d'or massif placé sur un autel: son cou est orné d'un

collier précieux, et il frappe de ses cornes un œuf flottant sur la

surface des eaux. Les docteurs du pays expliquent très-bien cette

action: cet œuf, au temps du chaos, contenait le monde et flottait

sur les eaux; il se fixa sur une matière solide venue du fond de la

mer à sa surface par l'attraction de la lune; et un taureau, dont ces

docteurs ne disent pas l'histoire, fit sortir le monde de cet œuf en

le frappant avec ses cornes: en même temps il anima l'homme par son

souffle. Tous les mythographes ont aussi parlé, bien ou mal, du taureau

et de la vache figurés sur les monuments religieux des Égyptiens.

Nous aurons bientôt l'occasion de montrer le taureau dans une scène

symbolique très-intéressante pour l'explication de quelques traditions

grecques; nous nous occuperons d'abord de la _vache divine_ qui se voit

fréquemment dans les monuments de l'ancienne Égypte.

La dernière grande division des _Rituels funéraires égyptiens_, qui

contient les oraisons et les supplications adressées au nom du défunt

aux plus grandes divinités du pays, à celles qui tenaient le rang

suprême dans les régions célestes, présente presque toujours, parmi les

peintures qui la décorent, l'image d'une _vache_ décorée d'ornements

assez variés, mais dont la tête est constamment surmontée d'un disque

peint en _rouge_, et flanquée de deux grandes _feuilles_ ou _plumes_ de

couleurs variées. Le col de cet animal est orné d'un collier, auquel

est suspendu tantôt l'_emblème de la vie divine_ (la croix ansée),

tantôt la _tête de femme à oreilles de vache_, symbole de la _Vénus

égyptienne_[335]. Le corps de la vache est _blanc_ ou bien peint en

_jaune_ clair, et la housse qui parfois le recouvre est ordinairement

rouge.

Le nom hiéroglyphique de cette génisse sacrée se présente sous

plusieurs formes différentes, mais exprimant toutes les mêmes _sons_

d'une manière plus ou moins complète. La forme la plus ordinaire

(légende nº 2), peut se transcrire en lettres coptes ⲁϩⲁ, ⲁϩⲉ, ⲁϩⲓ,

ou bien ⲉϩⲉ, ⲉϩⲓ. La légende nº 3 ne diffère de la précédente que

par l'emploi d'un caractère homophone, la _feuille_ à la place de

l'_oiseau_, et la légende nº 4 n'en est qu'une abréviation terminée

par le caractère ⲧ, signe du _genre féminin_, exprimé dans les autres

noms hiéroglyphiques par ⲧ et ⲥ, marques constantes de ce genre dans la

langue égyptienne parlée. Dans quelques textes, au lieu du nom propre

même, on lit la simple qualification LA GRANDE VACHE-REINE ou _déesse_

(légende nº 5).

L'importance du rôle que jouait dans la mythologie égyptienne cette

génisse considérée non comme un simple animal sacré nourri dans un

temple, mais comme forme symbolique propre à un être divin, est

suffisamment dénotée par la légende nº 1 qui accompagne souvent son

image dans les papyrus hiéroglyphiques: AHÉ (vache) _la grande_,

GÉNÉRATRICE DU DIEU SOLEIL.

[Illustration: 23.3.]

Ainsi le dieu _Phré_ ou le dieu soleil (_Hélios_) qui, dans la

théogonie égyptienne, fut considéré comme le père de tous les dieux de

la seconde ou de la troisième classe, devait la naissance à la vache

_Ahé_; cet être mythique fut donc aussi une des principales divinités,

l'une des _plus anciennes_ et par suite des plus vénérées, puisque,

dans l'olympe égyptien, l'ordre seul de la naissance réglait toujours

le rang et l'importance de chaque divinité.

L'extrême incertitude des signes de voyelles, dans la partie

phonétique de tous les textes hiéroglyphiques, ne nous permet point

encore de décider si le nom de la grande vache sacrée, lu ⲁϩⲉ (AHÉ)

ou ⲁϩⲓ (AHI), doit être rapporté au mot égyptien ⲁϩⲉ ou ⲁϩⲓ, LA VIE,

_vita_, l'AME (_anima_), ou bien aux mots ⲁϩⲏ[336] ou ⲉϩⲉ (AHI, ÉHÉ)

qui, dans différents dialectes de la langue égyptienne, signifient

_bœuf_ et _vache_. J'avoue, toutefois, que la présence habituelle de

l'image d'une _vache_ à la suite de ce nom propre _phonétique_, me

porte à préférer le second rapprochement au premier, et à ne voir, dans

le groupe hiéroglyphique phonétique, que les sons de la langue parlée

répondant au caractère _figuratif_ VACHE qui les suit immédiatement. Je

pourrais citer un très-grand nombre de groupes phonétiques accompagnés

ainsi d'un caractère figuratif représentant au propre l'objet exprimé

par les signes de _son_.

On a déja dit (explication des planches 23 et 23.2) que, selon

la doctrine égyptienne telle que les monuments eux-mêmes nous la

présentent, le dieu _Phré_, ou le soleil, était regardé comme le

premier né de la déesse _Bouto_, ou _la nuit primordiale_ personnifiée.

La vache divine AHÉ étant aussi produite comme mère du même dieu par

des autorités semblables, il est tout naturel de penser que cette

vache ne fut qu'une des formes symboliques données à la déesse _Bouto_

considérée dans certaines attributions particulières. C'est ce que

confirme pleinement le tableau emblématique gravé sur notre planche 23.4,

que je trouve sculpté, au milieu d'une foule d'autres également

importants, sur le fameux torse égyptien qui fit jadis partie de la

belle collection du cardinal Borgia.

La vache divine est debout sur un énorme _uræus_ ou aspic, dont la

tête est celle d'un _lion_ surmontée du _disque_ solaire; l'_uræus_

est ailé, et sa queue se termine par une _tête de bélier_. Au col de

la vache est suspendu l'_emblème de la vie divine_, et on a figuré

vers ses pieds antérieurs l'_œil_ sacré, symbole du soleil. Le bélier,

emblème d'_Amon-Ra_, comme le prouve sa coiffure décorée des deux

longues plumes du dieu, est accroupi et repose sur le dos de la vache

AHÉ.

Il serait difficile, sans risquer de tomber dans de très-graves

erreurs, de vouloir pénétrer, d'après l'état actuel de nos

connaissances sur les mythes sacrés des égyptiens, dans le sens

intime du tableau symbolique figuré sur le torse du musée Borgia.

Contentons-nous d'y reconnaître avec certitude la mère du soleil

mise en contact avec le démiurge _Amon-Ra_, le père des dieux et la

source première de toute génération céleste et terrestre. La légende

en caractères hiéroglyphiques, qui accompagne et explique en quelque

sorte cette bizarre composition, établit clairement ce que de simples

considérations tirées de faits reconnus nous portaient à supposer

déja, savoir: que AHÉ, ou la vache divine, n'est qu'une des formes

emblématiques de la déesse _Bouto_, la Latone égyptienne. L'inscription

de ce tableau porte en effet (planche 23.4, légende nº 1): _Bouto-Ahé

génératrice du soleil_, ou si l'on veut _Bouto vache génératrice du

soleil_. Les mots ⲁϩⲉ, et ⲙⲁⲥ (_génératrice_), sont écrits en abrégé

dans le texte original.

[335] Voyez planches 17.2, 17.3, et leur explication.

[336] ISAIE, I, 3; texte baschmourique.

[Illustration: 23.4.]

RÉ, RI, PRÉ, PHRÉ, ou PHRI.

(HÉLIOS, LE SOLEIL.)

LE Dieu suprême _Ammon-Cnouphis_, et son fils, le Dieu _Phtha_, ou

_Phtah_, occupaient les deux premiers rangs parmi les personnages

mythiques de la théologie égyptienne; car _Nèith_, émanation d'Ammon,

ne formait, au fond, qu'un seul Être avec le Premier Principe qui

l'avait manifestée. _Ammon_ et _Phtah_ régnaient dans le monde

intellectuel, dans le monde supérieur; un Être, moins ancien que les

deux autres, gouvernait l'univers matériel, le monde physique: c'était

PHRÉ, ou le _Dieu-Soleil_.

Cet Être divin, l'Œil du Monde et l'Ame de la Nature[337], était fils

de _Phtha_[338], l'Intelligence active qui organisa l'Univers; _Phré_

régna après son père: c'est le second des Dynastes de l'Égypte.

Les représentations de _Phré_ sont très-multipliées dans les sculptures

des grands monuments. Il s'y montre sous une forme humaine; mais avec

une tête d'_Épervier, surmontée d'un disque, habituellement peint

de couleur rouge_; c'est l'image du disque solaire. Les Égyptiens

donnaient à ce Dieu une tête d'_Épervier_ «Parce que cet animal est

fécond et de longue vie; il semble, plutôt que tout autre volatile,

devoir être l'emblême du _Soleil_; car, doué, par la Nature, d'une

puissance particulière et occulte, il tient ses yeux fixés sur les

rayons de cet astre; c'est pour cela que le _Soleil_; considéré comme

le Seigneur de la Vision, est ordinairement représenté _Hiéracomorphe_

(sous une forme d'Epervier)»[339].

Cette planche nous offre, en effet, le Dieu avec une tête d'_Épervier_;

le _disque_ placé sur sa tête est entouré par le corps du Serpent

_Uræus_, emblême de la puissance suprême, et qui rappelle le règne du

Dieu avant les Dynasties humaines. Cette belle image de _Phrè_ est

tirée d'un des bas-reliefs du tombeau royal découvert, à Thèbes, par M.

Belzoni.

Les deux premiers signes de la légende nº 1, sont _phonétiques_,

et forment la syllabe PH (_Rè_), qui est le nom du Soleil, et du

Dieu, lui-même, en langue égyptienne. Le groupe suivant, dans lequel

domine l'_Épervier, ayant la tête surmontée du disque_, est le nom

_symbolique_ du Dieu, dont les deux signes précédents indiquent la

prononciation; les quatre derniers caractères répondent aux mots

égyptiens, NOUTE NAAF NEB MPÈ, _Dieu-Grand_, _Seigneur du Ciel_,

titres ordinaires de cette Divinité. Les groupes hiéroglyphiques 2 et

3, sont des variantes figuratives des mêmes noms divins, et répondent

aux mots RÈ NOUTE, _le Dieu Rè_; le nº 4 n'en diffère que par la forme

symbolique du signe final _Dieu_; les variantes 5 et 6, montrent le

disque du Soleil, décoré de l'_Uræus_, comme celui qui surmonte la tête

du Dieu. On a placé, sous le nº 7, les formes hiératiques de ce nom

divin, qu'on trouve fréquemment tracé en lettres grecques, et écrit

ΦΡΗ ou ΦΡΙ, sur les pierres gravées gnostiques ou basilidiennes. ΦΡΗ

n'est que le mot égyptien ΡΗ (_Rè_ ou _Ri_), précédé de l'article du

genre masculin Φ (_Ph_). On disait ΦΡΗ, _Phrè_ ou _Phri_, en dialecte

memphitique, et ΠΡΗ, _Prè_ ou _Pri_ en dialecte thébain.

Comme le Dieu _Phtah_, son père, le Dieu _Phrè_ était le protecteur

spécial des souverains de l'Égypte, que l'on considérait comme membres

de la famille de cette Divinité: aussi les Pharaons, les Lagides, et

les Empereurs romains, portent-ils constamment, dans leurs légendes

hiéroglyphiques, les titres fastueux: _Fils du Soleil, Né du Soleil,

Fils préféré du Soleil, Approuvé par le Soleil, Roi, comme le Soleil,

des régions inférieures et supérieures._

[337] IAMBLICH., _de Mysteriis_.

[338] MANETHON, cité par Georges le Syncelle, _Chronograph._.

[339] HORAPOLLON, _Hieroglyph._ liv. I, §. 6.

[Illustration: 24.]

Panthéon égyptien · 第 71 / 96 题