CETTE déesse, l'emblême de l'antique _Nuit_ ou des ténèbres primitives,
source féconde d'où sortirent une foule d'êtres vivants, fut considérée
par les Egyptiens ainsi que dans la cosmogonie des Grecs et de la
plupart des peuples orientaux, comme cette obscurité première qui,
enveloppant le monde avant que la main toute puissante du Démiurge
eût créé la lumière et ordonné l'univers, renfermait dans son sein
les germes de tous les êtres à venir. Aussi, les vers des orphiques,
vénérables débris de la plus ancienne théologie des Grecs, et qui
contiennent des doctrines conformes, sur presque tous les points, à
celles des Egyptiens[330], donnent-ils à la déesse _Nyx_ (_la Nuit_
primitive), les titres de Πρεσϐυγένεθλ' ἀρχὴ πάντων, _première née_,
_commencement de tout_, Οἰκε θεῶν, _habitation des Dieux_, et celui
de Θεῶν γενέτειρα, _génératrice des Dieux_, titres qui répondent
exactement aux qualifications _grande Déesse mère des Dieux_, et
_génératrice des Dieux Grands_, données à _Bouto_ dans les légendes
hiéroglyphiques gravées sur la tunique d'une statue qui tient dans
ses mains une image de divinité placée dans un petit _Naos_[331]. Un
monument semblable, mais de basalte vert, et seulement d'un pied de
hauteur, a jadis existé dans la collection de feu l'abbé de Tersan; il
représente, d'après l'inscription hiéroglyphique sculptée sur le dos du
personnage, Aménoftèp fils d'_Horus_ et de _Tsenisis_, et petit-fils du
roi _Psammitichus_ second, tenant aussi un petit _naos_ dans lequel la
déesse _Bouto_ est figurée en plein relief. Tous les individus nommés
dans cette inscription, prennent le titre de _chéri de Bouto_, divinité
qui paraît avoir été la protectrice des Pharaons de la XXVIe dynastie
égyptienne.
On donnait avec raison le surnom de MÈRE DES DIEUX à la déesse _Bouto_,
puisque, unie au dieu _Phtha_, elle avait enfanté _Phrè_ ou le
_Soleil_, desquels naquirent ensuite tous les autres Dieux. _Hélios_
ou le _Dieu-Soleil_ des Grecs, passait aussi pour fils de la déesse
_Nyx_[332] (la Nuit).
Le culte de la déesse _Bouto_, divinité du premier ordre, et l'une des
émanations directes d'Amon-ra, fut très répandu en Egypte. Plusieurs
villes lui furent consacrées, et portèrent même son nom, si nous en
croyons les Grecs; Hérodote[333] parle, d'une manière très-détaillée,
de la ville de _Bouto_ située en basse Egypte vers l'embouchure de la
Branche sébénnytique; le temple de la Déesse était orné de portiques
d'une vaste étendue, et renfermait cette fameuse chapelle monolithe
qui avait plus de cinquante pieds dans tous les sens. Il paraît même
que le bras du Nil qui se jetait dans la mer à une petite distance
de cette ville, avait reçu le surnom de Branche _thermoutiaque_ en
l'honneur de la Déesse; car le mot que les Grecs ont écrit Θέρμουθις,
Τερμουτὶς, Θερμουτὶς et Θερμοὺτ, nous paraît être la transcription
exacte d'un titre porté par les grandes déesses de l'Egypte, et surtout
par _Bouto_, titre écrit ϫⲣⲙⲟⲩⲧ, _Tjermout_ ou _Djermout_ dans les
textes hiéroglyphiques, et signifiant _grande_ ou _puissante mère_. Une
seconde ville du même nom, située au nord de Memphis et sur la rive
occidentale du Nil, adorait spécialement la mère des Dieux _Bouto_,
circonstance qui fit donner à ce lieu, par les Grecs, le nom de
_Létopolis, la ville de Léto_ ou _Latone_.
_Bouto_ passait aussi, dans la croyance des Egyptiens, pour la nourrice
de certains Dieux. On disait qu'Isis avait confié à cette divinité ses
deux enfants _Horus_ et _Bubastis_; et ce précieux dépôt fut caché dans
l'île de _Chemmis_ située dans le lac voisin de la ville de Bouto,
île que la Déesse rendit flottante pour dérober les deux jumeaux aux
poursuites et aux recherches de Typhon.
La singulière image de _Bouto_, reproduite sur notre planche 23.2,
est tirée du fameux torse Borgia, sur lequel sont représentées la
plupart des divinités égyptiennes; un sujet semblable est figuré sur
un scarabée de la riche collection de M. Durand, ainsi que sur une
petite statue qui appartient à M. Julliot[334]; la Déesse caractérisée
par la portion inférieure du _Pschent_, qui couvre sa tête, donne son
sein à _deux crocodiles_ qu'elle semble allaiter avec tendresse. Cette
scène fait-elle allusion à l'enfance d'_Horus_ et de _Bubastis_, élevés
secrètement sur les eaux du lac sacré; ou bien se rapporte-t-elle à
l'éducation de quelques autres divinités? c'est ce qu'il est impossible
de décider entièrement dans l'état actuel de nos connaissances sur les
mythes sacrés de l'Egypte.
[330] HÉRODOTE, liv. II, §. LXXXI.
[331] Voyez le musée Pio-Clémentin, tome VII. Pl. A des Preuves.
[332] Ὅν αἰόλα Νὺξ..... Τίκτει. Ἅλιον Ἅλιον αἰτῶ. SOPHOCLE, trachin.
v. 93 et suiv.
[333] Livre II, §. CLV et CLVI.
[334] Delaulnaye, _Histoire des Religions_.
[Illustration: 23.2.]
AHA, AHI, AHÉ ou ÉHÉ,