Il existe dans le dialogue que Cicéron a écrit sur la Nature des Dieux,
un passage fort remarquable relatif aux personnages divins appelés
_Thoth_ par les Égyptiens, _Hermès_ par les Grecs, et _Mercure_ par
les Latins; passage qui donne une grande idée de l'importance que le
premier Hermès paraît avoir eue dans les mythes sacrés de l'Égypte.
L'orateur romain a connu et confirme d'abord une distinction que
j'ai cherché à établir, celle de deux _Mercure_ ou _Hermès_ chez les
Égyptiens. Il affirme que ce peuple avait deux Mercure bien différents
l'un de l'autre. Le premier était fils _du Nil_ (c'est-à-dire, né du
Démiurge _Ammon-Cnouphis_[219]); et _les Égyptiens_, ajoute-t-il,
_regardaient comme un crime de prononcer son nom_, «(_Mercurius_)
_Nilo natus quem Ægyptii nefas habent nominare_»[220]. Quant au second
Mercure connu en Égypte, poursuit Cicéron, c'est celui qui a tué
Argus et qui, à cause de cela, s'étant réfugié en Égypte, donna des
lois et les lettres à ce pays. Les Égyptiens l'appellent _Thoyth_,
du même nom que le premier mois de leur année[221]. Il est évident,
d'après ce passage, que le premier Hermès ne porta point le nom de
_Thoyth_ (le _Thôout_ des livres coptes), appellation propre au second
Hermès: était-ce celui de _Thôth_ Θὼθ, par lequel Manéthon le désigne
directement? C'est ce que nous ignorons encore: mais, ce qui ne saurait
être douteux, le premier Hermès, dont, suivant Cicéron, il _était
défendu aux Égyptiens de prononcer le nom_, est bien certainement
le même que le dieu nommé par Jamblique, d'après les livres sacrés
de l'Égypte, ΕΙΚΤΟΝ, le premier des dieux célestes (Οὐράνιοι θεοὶ),
intelligence supérieure émanée de l'intelligence première, Knèph,
le grand Démiurge; _Eicton_, dont la divine essence ne pouvait être
dignement adorée que par le silence seul, Ὁ δὴ καὶ διὰ σιγῆς μόνης
θεραπεύεται[222].
Tout concourt ainsi à établir le haut rang qu'occupait le _premier
Hermès_ dans les mythes sacrés de l'Égypte; et si nous ajoutons que
sur les nombreux monuments de cette contrée, l'image de ce dieu
n'est jamais reproduite comme objet d'un culte direct; que sur aucun
de ces innombrables bas-reliefs représentant des souverains ou de
simples particuliers adorant les dieux, le _premier Hermès_, _Thoth
trois fois mégiste_, ou _Eicton_, n'est jamais figuré recevant des
offrandes ou des prières, on ne pourra s'empêcher de reconnaître une
bien remarquable analogie entre le _premier Hermès_ et le _Bramah_ des
Hindous. Ce dieu, le premier membre de la trinité indienne, est, comme
le Thoth des Égyptiens, le père des sciences, le créateur du monde
matériel, l'inventeur des lettres et l'auteur des livres sacrés de
l'Indostan; et, comme ce premier Thoth des Égyptiens, il n'a, dit-on,
aucun culte réglé ni aucun temple particulier: c'est le personnage le
plus éminent du panthéon hindou après le Dieu suprême, et c'est le seul
qui n'ait ni autels ni prêtres. Le temps nous expliquera peut-être un
jour une pareille similitude.
Mais, si le _premier Hermès_ n'avait point en Égypte un culte
journalier et vulgaire, l'emblème de ce dieu occupait les parties les
plus apparentes de tous les édifices sacrés et publics. Cet emblème est
ce globe ailé, tellement reproduit sur les grands édifices et sur les
monuments égyptiens d'une moindre proportion, que tous les voyageurs
en ont parlé, l'ont décrit et ont cherché même à l'expliquer. Mais la
seule opinion fondée que l'on ait énoncée à cet égard, est celle de
l'un des savans contemporains auxquels les études égyptiennes doivent
une direction fructueuse, à M. le docteur Th. Young, qui regarde le
globe ailé comme l'image emblématique de _Cnouphis-Agathodæmon_[223],
dont le _premier Hermès_ n'était en effet qu'une émanation directe, une
véritable personnification.
[Illustration: 15.3.]
La forme la plus détaillée sous laquelle se présente le symbole de
_Thôth trismégiste_, est celle que nous donnons dans notre planche
15.2. Cette riche composition décore les frises de plusieurs
édifices sacrés de l'Égypte, et entre autres celle du grand temple
de Dendéra[224]. Le globe est ordinairement peint en _rouge_, et
quelquefois en _jaune_, les ailes sont surbaissées et peintes de
couleurs variées, mais dont la combinaison n'est point constamment
la même. Deux grands _uræus_, emblèmes de la puissance suprême, sont
suspendus à ce globe et portent les insignes de la victoire. La tête
de ces deux serpents est ornée alternativement des coiffures signes de
la domination sur la _région d'en haut_ et sur la _région d'en bas_.
Enfin, de la partie inférieure du globe, tombe un faisceau composé
de trois séries de triangles engagés par leur sommet les uns dans
les autres. Ces triangles expriment soit la _lumière_ ou bien cette
_rosée_ tombant du ciel, qui, selon Horapollon[225], était le symbole
de la _science_ ou de la _doctrine_, dont nous avons vu que _Thôth
trismégiste_ était le prototype.
Notre planche 15.3 présente d'abord l'emblème du premier Hermès,
tel qu'il est sculpté sur le couronnement de toutes les portes des
temples. Cette composition, qui ne manque point d'une certaine
grace, est d'ailleurs d'un très-bel effet. Les ailes sont étendues
horizontalement, et les _uræus_ flanquent le disque; ce même symbole se
voit aussi retracé à la partie supérieure de bas-reliefs représentant
des scènes religieuses et mythiques[226], ou sur les plafonds des
temples, et des portes des grands édifices[227].
Mais il arrive très souvent que cet emblème est très-simplifié et perd
une grande partie de son volume et de ses décorations; c'est lorsqu'il
est représenté comme protecteur, planant, ainsi que le vautour de
Neyth[228], au-dessus de la tête des rois figurés sur les bas-reliefs.
Le Nº 4 (de la planche 15.3) est au-dessus d'un roi peint à Ombos
sous la forme d'un sphinx; on n'a copié que le dernier cartouche de
sa légende, contenant les seuls titres, _Vivant toujours chéri de
Phtha et d'Isis_[229]. Dans le petit temple du sud à Karnac, l'emblème
de Thoth (Nº 2) surmonte la tête du roi _Ptolémée Évergète II_,
sculpté en bas-relief dans l'intérieur de la chapelle qui contenait
l'image symbolique de la divinité du temple[230]. Le Nº 1, suivi du
titre _seigneur de la région SA_..., est sculpté au-dessus du roi
_Philippe-Aridée_, dans les appartements de granit, à Karnac[231];
enfin, parmi les décorations de la porte du sud à Dendéra, le globe,
Nº 3, se montre au-dessus de la tête d'un roi Lagide ou d'un empereur
romain, dont on n'a point copié la légende, et qu'il est par conséquent
impossible de bien déterminer. Les têtes des deux _Uræus_, dont les
queues s'unissent et se confondent de manière à présenter l'idée d'un
serpent amphisbène, sont décorées des coiffures de la domination sur
les deux grandes régions du monde; au-dessous du disque, et dans
l'espace circonscrit par les corps des Uræus, est la légende du premier
Hermès _Thôth_ ou _Thath_, _Dieu grand_, _Seigneur suprême_. Cette
légende est entièrement semblable à celle qu'on trouve inscrite
à côté des images de _Thoth-Hiéracocéphale_[232]. Elle accompagne
toujours aussi, sur les monuments originaux, les divers emblèmes
gravés sur notre planche 15.3. Cette circonstance seule a suffi pour
nous faire reconnaître ces divers globes ailés ou simplement combinés
avec des _Uræus_, et auxquels est souvent appendu le _signe de la
vie divine_[233], comme les symboles directs du _premier Hermès_,
puisqu'ils portent le _nom_ et les _titres_ du dieu lui-même.
Cette même légende appartient aussi constamment à l'épervier
emblématique, reproduit sur notre planche 15.4. Cet oiseau, dont les
qualités physiques vraies ou supposées paraissent avoir singulièrement
frappé les Égyptiens, fut, comme on a pu le voir, l'emblème vivant
de plusieurs divinités; et les coiffures, les insignes qui décorent
sa tête, souvent même la légende seule qui l'accompagne, peuvent
caractériser le dieu dont il devient le symbole. L'épervier du premier
Hermès, reconnaissable au disque flanqué de deux _Uræus_, qui,
toutefois, ne distingue point toutes ses images, est habituellement
reproduit tel que nous le présente cette planche, dans les décorations
des frises ou des corniches des grands édifices de l'Égypte. Ainsi,
parmi les sculptures de la frise du typhonium de Dendéra, l'épervier
de Thoth trismégiste étend ses ailes et semble couvrir de leur
ombre sacrée la légende hiéroglyphique du plus sage et du plus
justement vénéré des empereurs, _Antonin le pieux_[234]. Chacun
des deux cartouches formant cette légende est sous la protection
de l'épervier de Thoth, qui semble le décorer de l'insigne de la
_victoire_: le premier cartouche renferme le titre impérial ΑΟΤΟΚΡΤΡ
ΚΕΣΑΡΣ pour Αὐτοκράτωρ Καῖσαρ _l'empereur César_, et le second est
occupé par le nom propre ΑΝΤΟΝΙΝϹ pour Ἀντωνεῖνος _Antonin_. Le même
épervier symbolique accompagne, sur la frise du grand temple d'Edfou
(_Apollonopolis magna_), le cartouche prénom du roi _Ptolémée Évergète
II_[235].
La reproduction si multipliée de chacun de ces différents emblèmes
de Thoth, trouve un motif suffisant et une explication bien simple,
dans le fait seul que ce dieu fut considéré par les Égyptiens comme
l'instituteur de leur religion, de leur culte et de leur état social.
Il était naturel que les temples où ils venaient adorer les dieux,
présentassent de toutes parts l'image de celui qui les leur avait fait
connaître; que le symbole, enfin, du premier législateur fût exposé
dans ces vastes palais où l'on rendait la justice, où se réglaient le
sort des familles et les destins de la nation entière.
[219] _Voyez_ l'explication de notre planche 3.3.
[220] CICERO, _De naturâ Deorum_, lib. III, § XXII.
[221] (Mercurius) quem colunt Pheneatæ, qui et Argum dicitur
interemisse ob eamque causam Ægyptum profugisse atque Ægyptiis leges
et litteras tradidisse. Hunc Ægyptii _Thoyth_ appellant; eodemque
nomine anni primus mensis apud eos vocatur. (CIC. loc. cit.)
[222] JAMBLIQUE, _de Mysteriis_, sec. VIII, cap. III.
[223] Encyclopædia Britannica, supplément, vol. IV, part. I, pag. 55
et 56.
[224] Description de l'Égypte, A. vol. IV, pl. 23, Nº 3.
[225] _Hieroglyphica_, lib. I, §. 37.
[226] Description de l'Égypte, A. vol. III, pl. 34, Nº 1.
[227] _Idem._ A. vol. III, pl. 50, Nº 2.
[228] _Voyez_ notre planche 6.5, et son explication.
[229] Description de l'Égypte. A. vol. I, pl. 41, Nº 4.
[230] _Idem._ A. vol. III, pl. 59.
[231] _Idem._ A. vol. III, pl. 34, Nº 1.
[232] _Voyez_ notre planche 15, lég. Nº 1.
[233] _Idem_, pl. 15 B, numéros 1 et 2.
[234] Description de l'Égypte, A. vol. IV, pl. 33, numéros 2 et 4.
[235] _Idem_, A. vol. I, pl. 57, Nº 1.
[Illustration: 15.4.]