(LE DIEU-LUNE A TÊTE D'ÉPERVIER.)
S'IL arrive souvent que les descriptions, données par les auteurs
grecs ou latins, des simulacres ou des statues des dieux adorés en
Égypte, ne paraissent point s'accorder avec ce que nous montrent les
monuments originaux placés sous nos yeux, plus souvent encore nous
sommes forcés de reconnaître leur fidélité à cet égard et l'exactitude
des renseignements sur la foi desquels ils écrivirent. Ainsi la
description de l'image du dieu Cnouphis adoré dans l'île d'Éléphantine,
est tellement circonstanciée dans Eusèbe[196], que les membres de la
Commission d'Égypte, visitant les ruines d'un des temples de cette île,
reconnurent aussitôt la représentation du dieu parmi les sculptures de
l'édifice du sud. C'est également dans le même Traité de ce savant Père
de l'Église, que se trouve un document précieux, à l'aide duquel j'ai
reconnu plusieurs nouvelles formes symboliques, ou conventionnelles,
que les Égyptiens donnèrent aux images de leur dieu _Pooh_ ou le
_Dieu-Lune_.
Dans le troisième livre de sa _Préparation évangélique_, après avoir
parlé de la statue de Cnouphis à Eléphantine, Eusèbe affirme que,
dans la ville d'Apollonopolis, les Égyptiens adoraient principalement
la lune et qu'on l'y voyait représentée _sous la forme_ D'UN HOMME A
TÊTE D'ÉPERVIER (Ἱερακοπρόσωπος ἄνθρωπος), _un javelot à la main, et
subjuguant un hippopotame, emblème de Typhon_[197]. Il est évident
qu'il est ici question de la grande cité d'Apollon, située dans la
Thébaïde, au midi de Thèbes, et nommée Aⲧⲃⲱ, _Atvô_ par les Égyptiens,
nom local dont les Arabes ont fait celui d'_Idfou_, _Edfou_ ou _Odfou_
que cette ville porte encore de nos jours. Il est en même temps évident
que la scène décrite par Eusèbe, était le sujet d'un des bas-reliefs
qui décoraient le grand temple d'Apollonopolis. Malheureusement ce
tableau symbolique ne se retrouve point, à ma connaissance du moins,
dans le petit nombre de sculptures copiées par les divers voyageurs,
soit dans le grand temple d'Edfou, soit dans le Typhonium placé à une
petite distance de ce magnifique édifice.
[Illustration: 14.7.]
Mais un bas-relief dessiné par la Commission d'Égypte à Edfou même
et sur le mur extérieur du grand temple[198], nous offre l'image du
_Dieu-Lune_ telle qu'Eusèbe la décrit, avec cette seule différence,
que le dieu, au lieu d'être figuré poursuivant l'animal emblème du
mauvais génie, est ici assis sur son trône et recevant les hommages de
l'un des souverains de l'Égypte. Ce roi est un des princes les plus
connus de la famille des Lagides, _Ptolémée Évergète II_, ainsi que
nous l'apprend sa légende royale renfermée dans deux cartouches: _le
seigneur du monde, le dieu Évergète, approuvé de Phtha, image vivante
d'Amon-ra, le fils du soleil Ptolémée toujours-vivant chéri de Phtha,
dieu grand_. Évergète II porte, au-dessus de sa coiffure ordinaire,
_le Pschent_, symbole de la domination sur les régions d'en-haut et
les régions d'en-bas; derrière ce roi est cette légende qui accompagne
toujours les images des grands personnages représentés sur les
monuments de l'Égypte, légende qu'on a cru devoir désigner sous le
nom de _légende sacerdotale_, mais qui ne contient en réalité que des
titres appartenant aux souverains à côté desquels elle est inscrite,
et qui se réduit pour l'ordinaire aux idées suivantes: _le vivant et
bienfaisant dominateur de la région inférieure, comme le soleil pour
toujours_.
La divinité adorée par le roi Lagide, est assise sur un trône placé sur
un socle élevé. Sa tête est _celle d'un épervier_, ce qui a pu la faire
prendre, à la première vue, pour une représentation de _Phré_ ou le
soleil: mais le Disque ou _Amphicyrte_, placé sur la tête de l'oiseau,
est très-clairement combiné avec la _dichotomie_, ou moitié du disque
lunaire; et nous avons vu que ces deux phases ainsi réunies étaient,
en Égypte, l'emblème ordinaire de la _lune_[199]. L'_Uræus_ au milieu
du disque entier, est le symbole de la toute puissance inhérente à ce
personnage, l'un des premiers et des plus anciens dieux de l'Égypte.
Il faut donc reconnaître ici une nouvelle forme propre au _Lunus_
égyptien, appelé indifféremment _Ioh_, _Ooh_ et _Ooh-ensou_.
La légende hiéroglyphique sculptée à côté de ce personnage divin,
ne laisse d'ailleurs aucune sorte de doute à cet égard, quoique
très-incorrectement copiée par la Commission d'Égypte, ce qui provient
sans doute du mauvais état du bas-relief; les sept premiers signes
sont très-reconnaissables et signifient clairement: _ceci est l'image
d'Ooh-ensou dieu_: la gravure publiée dans la Description de l'Égypte,
met _un scorpion_ à la place de _la tige de plante à quatre feuilles_,
qui termine ordinairement ce nom du Dieu-Lune[200]. Le dernier signe
de ce nom divin, le signe déterminatif d'espèce, est ici l'image même
du dieu, tracée de petite proportion avec ses principaux attributs,
comme cela arrive sur les grands monuments à la suite des noms propres
phonétiques des divinités égyptiennes[201].
Le roi Ptolémée Evergète II est représenté, dans ce même bas-relief,
en acte d'offrir un sacrifice au _Dieu-Lune_; et l'animal qu'il
égorge sur l'autel, est le chamois du désert, appelé Oryx (Ὄρυξ) par
les Grecs. Aucune offrande ne pouvait être plus agréable au dieu,
dans les idées égyptiennes du moins, que celle du sang de cet animal
particulièrement consacré à Typhon, le symbole spécial de _l'impureté_
et l'ennemi déclaré de la lune: car, disait-on, aussitôt que cet
astre va paraître sur l'horizon, l'oryx, tournant ses yeux du côté
de cet être divin, jette des cris et le maudit à sa manière, au lieu
de l'accueillir avec joie; bientôt après il creuse la terre avec ses
pattes antérieures, et cache ses yeux dans la poussière pour ne point
voir le lever même de l'astre[202].
[196] Voyez l'explication de notre planche nº 3.
[197] Τὸ δὲ δεύτερον φῶς τῆς Σελήνης, ἐν Ἀπόλλωνος Πόλει καθιέρωται·
ἔστι δὲ τούτου σύμϐολον ἱερακοπρόσωπος ἄνθρωπος, ζιϐύνῃ χειρούμενος
Τυφῶνα ἱπποποτάμῳ εἰκασμένον. Euseb., _Præparat. Evangelic._, _lib._
III, _cap._ XII.
[198] _Descript. de l'Egypte_, A, vol. I, pl. 59, nº 5.
[199] Voyez l'explication de notre planche 14, et la note 6.
[200] Voyez notre planche 14.4, lég. nº 1, et son explication.
[201] _Précis du Système hiéroglyphique_, chap. V, pag. 104 et 105.
[202] Ἀκαθαρσίαν δὲ γράφοντες, ὌΡΥΓΑ ζωγραφοῦσιν· ἐπειδὴ ἐπ' ἀνατολὴν
ἐρχομένης τῆς ΣΕΛΗΝΗΣ, ἀτενίζων εἰς τὴν θεὸν, κραυγὴν ποιεῖται, οὐκ
εὐλογῶν αὐτὴν, οὐδὲ εὐφημῶν· σημεῖον δὲ τούτου ἐναργέστατον. Τοῖς
γὰρ ἐμπροσθίοις αὑτοῦ σκέλεσιν ἀνορύσσων τὴν γῆν, ζωγραφεῖ ἑαυτοῦ
τὰς κόρας, ὡσπερεὶ ἀγανακτῶν καὶ μὴ βουλόμενος ἰδεῖν τὴν τῆς θεοῦ
ἀνατολήν. HORAPOLLON, _Hieroglyph._, livre I, § 49.
[Illustration: 14.8.]
POOH, ou PIIOH HIÉRACOCÉPHALE.
(LE DIEU-LUNE A TÊTE D'ÉPERVIER.)
LES significations très-variées[203] que les Égyptiens attachaient à
_l'Épervier_, employé comme caractère dans leur écriture symbolique,
expliquent assez pourquoi un très-grand nombre de divinités furent
représentées soit _hiéracomorphes_, soit _hiéracocéphales_; et nous
venons de prouver dans l'article précédent que, parmi les dieux figurés
dans les bas-reliefs et les peintures avec une tête d'épervier, il
fallait aussi comprendre le DIEU-LUNE, _Ooh_, _Pooh_, _Ioh_, _Piioh_ ou
_Ooh-ensou_.
C'est sous une forme semblable que cette grande divinité se montre
dans la seconde partie des grands manuscrits funéraires, où il est
très-difficile de la distinguer des images mêmes du dieu _Phré_
(le soleil): mais lorsque ces papyrus sont coloriés, on reconnaît
toujours le Dieu _Pooh_ à son disque peint _en jaune_, tandis que
celui du soleil est de couleur _rouge_. C'est parmi les fragments
d'un superbe manuscrit appartenant au musée royal de Turin, que j'ai
recueilli la belle figure du _Dieu-Lune Hiéracocéphale_, reproduite
sur notre planche 14.8. Sa tête d'épervier est ici surmontée, non de
l'_amphicyrte_ combiné avec la _dichotomie_, mais de l'_amphicyrte_
placé sur le _croissant_. Le corps du dieu dans tout ce qui se rapporte
à la forme humaine, est peint en _rouge_: mais d'un autre côté nous
apprenons d'Eusèbe, que le corps du _Dieu-Lune Hiéracocéphale_ était
quelquefois peint de _couleur blanche_ (λευκὸν δὲ τῇ χρόᾳ τὸ ἄγαλμα),
comme pour montrer que la lune reçoit d'ailleurs que d'elle-même la
lumière dont elle brille[204], et ce fut aussi, selon le témoignage
du même auteur, pour indiquer la source de cette lumière, que les
Égyptiens donnèrent au _Dieu-Lune_ la tête d'un _épervier_, l'oiseau
consacré au _soleil_: voulant exprimer ainsi _que la lune est illuminée
par le soleil, et qu'elle reçoit de lui toute sa force vitale_[205].
Le _Dieu-Lune_ (planche 14.8) est représenté accompagnant _Amon-ra_,
dans les fragments d'un papyrus du musée de Turin; ce manuscrit était
orné, à en juger par celles qui restent, de figures en pied, de
sept pouces de proportion au moins, exécutées avec une très-grande
recherche. C'est dans la même collection, vraiment royale, d'antiquités
égyptiennes, que j'ai aussi reconnu la singulière image du _Dieu-Lune_,
gravée dans la planche 14.9, à laquelle ce texte se rapporte.
Ici le dieu est figuré avec _deux têtes d'épervier_ adaptées à un corps
humain. Le _disque_ entier et le _croissant_ caractérisent l'astre
que représente cette bizarre composition. La divinité, déployant ses
ailes au nombre de quatre, appuie légèrement ses pieds sur les têtes de
deux crocodiles. On a déja vu que ce terrible animal était l'emblème
du _temps_, du _lever_ et du _coucher des astres_; que sous un autre
rapport, il exprimait la _fécondité_. Il était donc, pour ainsi dire,
inévitable de le trouver en contact avec les images du _Dieu-Lune_,
de l'esprit recteur de l'astre qui, selon les Égyptiens, engendrait
et entretenait toutes les choses nécessaires à la conservation de
l'univers[206].
Cette représentation symbolique est sculptée au milieu d'une foule
d'autres, sur la tunique d'une statue qui, comme le fameux torse du
musée Borgia, présente un véritable Panthéon égyptien presque complet.
La légende hiéroglyphique qui l'accompagne, nous apprend que c'est là
l'image du Ⲟⲟϩ-ⲛⲥⲟⲩ ϫⲣ ϥϩⲙ ⲛⲛⲛⲡⲏⲩⲉ, _puissant_ OOH-EN-SOU _qui est dans
les cieux_.
[203] HORAPOLLON, _Hiéroglyph._, livre I, § 6, 7, 8, etc.
[204] _Præparatio evangelica_, _lib._ III, _cap._ XII, _pag._ 116;
édit. de Viger.
[205] Τοῦ δὲ ἱερακείου προσώπου, τὸ ἀφ' Ἡλίου φωτίζεσθαι καὶ πνεῦμα
λαμϐάνειν. Id., ibid.
[206] HORAPOLLON, _Hiéroglyph._, liv. I, § 49.
[Illustration: 14.9.]