LES rapports intimes que le système théogonique des Égyptiens
établissait, comme le prouvent les monuments, entre le second Hermès,
ou _Thoth Ibiocéphale_, et _Pooh_, ou le _Dieu-Lune_, nous sont encore
signalés par l'identité des emblêmes communs à ces deux divinités.
L'animal symbolique de Thoth, fut aussi celui du Dieu-Lune, et le
Cynocéphale se montre indifféremment paré des insignes propres à l'un
ou à l'autre de ces personnages mystiques.
Horapollon dit expressément, en effet, que le Cynocéphale représente
_la Lune_[190] dans l'écriture sacrée, et il en donne pour raison, que
cette espèce de singe est douée d'une certaine sympathie avec le cours
de cet astre qui exerce sur lui une singulière influence: «Pendant
la conjonction du soleil avec la lune, dit cet auteur, tant que ce
dernier astre reste opaque et privé de lumière, le cynocéphale mâle
ne voit point, se prive de nourriture, et, la tête tristement penchée
vers la terre, il semble déplorer l'enlèvement (ἁρπάγην) de la lune;
la femelle du cynocéphale est alors aussi privée de la vue, et éprouve
non-seulement les mêmes effets que le mâle, mais encore est sujette à
une perte de sang[191] à cette même époque.» Enfin, si nous voulons
en croire le même écrivain, dont l'ouvrage renferme d'ailleurs de si
précieux documents, les Égyptiens avaient coutume, à l'époque même où
il composa son livre, de nourrir des _cynocéphales dans les hiérons,
pour connaître le temps précis de la conjonction du soleil et de la
lune_[192]. Quoi qu'il en puisse être de cette singulière méthode
d'observation, il est certain que le préjugé de l'influence lunaire
sur certains animaux et sur l'espèce des singes en particulier, ne fut
point seulement répandu en Égypte, mais qu'il obtint quelque crédit en
Grèce et même en Italie: le naturaliste Pline assure aussi de son côté,
que les singes sont tristes pendant l'opacité de la lune, _lunâ cavâ
tristes esse_[193].
Parmi les animaux sacrés de l'Égypte, le _cynocéphale_ est un de ceux
dont les images sont les plus multipliées sur les monuments d'ancien
style; symbole de deux des principales divinités, il se montre soit
debout et les bras élevés pour exprimer le _lever de la lune_[194],
soit accroupi, dans l'attitude même que lui donnaient les embaumeurs
lorsqu'ils préparaient le corps d'un individu de ce genre[195], et la
tête ornée du _disque et du croissant lunaires combinés_ ainsi qu'on le
voit sur la planche ci-jointe, copie exacte d'une petite stèle peinte
faisant partie du musée royal égyptien de Turin. Le cynocéphale est
accroupi devant un autel sur lequel sont placés un beau faisceau de
fleurs de lotus et des pains sacrés; au pied de l'autel sont deux vases
dont l'un est ceint d'une bandelette et l'autre entouré d'une tige de
lotus terminée par la fleur encore en bouton. La partie inférieure de
la stèle, est occupée par quatre colonnes d'hiéroglyphes, effacés en
grande partie, et qui contenaient une prière adressée au _Cynocéphale_
sacré, ou plus exactement aux divinités mêmes dont cet animal n'était
que le symbole, les Dieux _Pooh_ et _Thoth seigneur de Schumon_ (ou des
huit régions), par un certain _Ramès_ ou _Ramisé_ (l'enfant du soleil),
personnage qui est figuré à genoux, couvert d'une ample tunique
blanche, et les chairs peintes en rouge, selon la méthode ordinaire.
Au-dessus des offrandes, on a sculpté en grand le caractère figuratif
_Lune_, formé du _disque et du croissant_, comme un emblême parlant
de la divinité à laquelle avait été consacré ce curieux monument; il
présente ainsi, confondus en un seul, le culte du Dieu Lune et celui
du Dieu Thoth, connexion qu'on eût déja pu soupçonner à la vue des
médailles gréco-romaines du nome d'_Hermopolis magna_, la grande ville
de Thoth, dont quelques-unes portent sur leur revers un _cynocéphale
accroupi et la tête ornée du disque lunaire_.
[190] HORAPOLLON, _Hiéroglyph._, liv. I, § 14.
[191] Ἐκ τῆς ἰδίας φύσεως αἱμάσσεται, _idem_, § 14.
[192] HORAPOLLON, _Hiéroglyph._, liv. I, § 14.
[193] _Hist. nat._, lib. VIII, cap. LIV.
[194] Voyez notre planche 14.2.
[195] Une momie de Cynocéphale, appartenant à feu Belzoni, et deux
autres, faisant partie de la collection Drovetti, prouvent ce que
nous avançons ici.
[Illustration: 14.6.]