LE nombre peu considérable d'images du _Dieu-Lune_, observées
jusqu'ici sur les monuments d'ancien style égyptien, n'avait point
encore permis de reconnaître les différents noms hiéroglyphiques de
cette grande divinité. Celui qu'on a présenté dans les planches 14
et 14.2 est purement _figuratif_; il offre la représentation d'une
des principales phases de l'astre dont ce dieu réglait le cours et
les mouvements. Ce nom répond, quant à sa nature graphique, au nom
figuratif du soleil donné sur la planche 24, nº 4; mais il était
indubitable que le nom d'une essence divine aussi généralement vénérée
par les Égyptiens que le fut le dieu _Pooh_, devait se trouver sous
plusieurs formes dans les textes hiéroglyphiques. On a déja pu voir, en
effet, que les noms propres des grandes divinités sont exprimés, dans
les légendes en écriture sacrée, par trois méthodes essentiellement
distinctes: 1º _figurativement_[184]; 2º _symboliquement_[185]; 3º
_phonétiquement_[186]; et qu'il n'est point rare enfin de trouver, à
côté de l'image d'un dieu, soit ses noms _phonétique_ et _figuratif_
réunis[187], soit même ces trois sortes de noms à la fois[188].
C'était seulement au milieu d'une collection de monuments comme celle
de S. M. le roi de Sardaigne, véritable musée égyptien, objet d'un vif
regret pour les lettrés de France, que je pouvais espérer de recueillir
les divers noms hiéroglyphiques du dieu _Lune_. J'ai en effet reconnu,
dans cette admirable collection, plusieurs monuments qui se rapportent,
sans aucun doute, au culte du dieu _Pooh_; leur examen m'a conduit à
recueillir deux nouveaux noms de cette divinité, en écriture sacrée.
La figure gravée sur notre planche 14.4, a été calquée sur une stèle
de ce musée; ce petit monument, d'une conservation parfaite, est
en pierre calcaire blanche d'un grain très-fin; la sculpture, d'un
très-bon travail, a été peinte, et les couleurs ont conservé toute leur
vivacité. La hauteur de la stèle est partagée en deux compartiments:
la division supérieure représente le dieu _Pooh_ assis sur un trône
richement décoré; devant lui, est un autel chargé de pains arrondis,
d'un vase contenant des mets consacrés, de diverses sortes de plantes,
et d'un superbe bouquet de lotus lié avec des bandelettes de diverses
couleurs.
Les insignes du dieu ne diffèrent point essentiellement de ceux qu'il
porte déja sur notre planche nº 14; la tunique seule est blanche sur
le bas-relief de Turin; le disque et le croissant sont aussi peints
_en jaune_, et l'ornement qui retombe sur le devant du collier est
d'une forme bien plus distincte. L'_Uræus_, ou serpent, emblême de la
puissance royale, est fixé au diadême qui ceint l'étroite coiffure du
dieu, toujours de couleur _noire_.
Le nom du dieu reproduit sur notre planche est composé de quatre
caractères, non compris le signe déterminatif d'espèce _Dieu_, qui en
indique la fin. Le premier est un _disque_ entièrement _noir_ sur la
stèle, mais que j'ai retrouvé peint en _jaune_, ou bien _strié_, dans
ce même nom divin inscrit soit sur des cercueils de momies, soit dans
des manuscrits funéraires. D'autres circonstances, qu'il serait trop
long de développer ici, me persuadent également que ce premier signe
n'est qu'un caractère _figuratif_, une simple représentation du disque
de la _Lune_ que l'on peint en noir ou en jaune, et que l'on strie
souvent encore, pour le distinguer du disque du _Soleil_, peint en
rouge dans les inscriptions coloriées, ou figuré par un simple cercle
dont l'intérieur est blanc, ou porte seulement un point noir à son
centre dans les textes en hiéroglyphes linéaires.
Les trois derniers signes sont phonétiques, et répondent aux lettres
coptes ⲛⲥⲟⲩ, de sorte que ce nom entier pouvait se prononcer
_Ooh-en-sou_, ou _Ioh-en-sou_, suivant les dialectes; il exprime bien
certainement une phase particulière de la Lune, un des états du Dieu ou
de l'astre auquel il préside: si nous remarquons en effet que le second
caractère ⲛ est un signe de rapport répondant à la préposition _de_, il
nous restera le mot ⲥⲟⲩ (_sou_) qui, dans tous les textes coptes, se
place comme déterminatif devant les nombres exprimant le _quantième_
des jours du mois. Ainsi ⲥⲟⲩ ⲃ ⲛⲁⲑⲱⲣ signifiait le _second jour du mois
d'Athôr_; et dans les différents dialectes de la langue égyptienne, les
mots ⲥⲟⲩⲁ (_soua_), ⲥⲟⲩⲁⲓ (_souai_), et ⲥⲟⲩⲉⲉⲓ (_souééi_), exprimaient
à la fois et _le premier jour du mois_, et la NÉOMÉNIE ou NOUVELLE
LUNE. Il est bien difficile de ne point reconnaître une étroite
connexion entre la syllabe hiéroglyphique _sou_, qui termine le nom du
_Dieu-Lune_, et le mot copte ⲥⲟⲩ appliqué aux subdivisions du mois,
période calquée primordialement sur le cours de la Lune et ses diverses
apparences.
[184] Voyez pl. 20.2, 20.3, etc.
[185] _Id._, pl. 20.
[186] Planches précédentes, _passim_.
[187] Voyez pl. 8, nº 3 et 4.
[188] Pl. 24, nº 1.
[Illustration: 14.4.]