LE DIEU-LUNE, DIRECTEUR DES AMES.

L'ESPRIT des peuples les plus civilisés de l'ancien continent,

éminemment porté vers les idées religieuses, s'efforça, soutenu par

des méthodes plus ou moins perfectionnées, de rechercher la nature des

choses; et non content d'étudier et de systématiser le monde physique,

il voulut même pénétrer tous les secrets du monde intellectuel.

L'Égypte proclama, la première, le dogme sublime de l'immortalité

de l'ame[177]; mais à cette vérité, source pure de toute morale, et

fondement nécessaire de l'ordre social, les premiers législateurs ne

purent lier que de simples hypothèses lorsque, établissant un corps

de doctrine religieuse, ils voulurent expliquer aux hommes l'origine,

l'état présent et le sort futur de cette portion de vie et de raison

qui nous anime et qui nous dirige.

Les Égyptiens pensaient que les ames de tous les êtres qui peuplent

l'univers, n'étaient que des émanations directes de l'Ame par

excellence, de l'Esprit éternel et incompréhensible qui créa, maintient

et gouverne les mondes[178]. Ils croyaient aussi que, sujettes à

diverses transmigrations, les ames devaient successivement passer, en

expiation d'une faute primordiale, dans les corps d'êtres de différents

ordres, avant de rentrer dans le sein de la grande Ame dont elles sont

émanées. La croyance vulgaire voulait enfin que, dans l'intervalle

d'une transmigration à une autre, les ames errassent pendant un certain

temps, dégagées des liens corporels, dans cet espace du ciel compris

entre la terre et _la Lune_[179], zone à laquelle le Dieu-Lune, _Pooh_,

présidait spécialement.

Ainsi, cette divinité jouait un rôle important dans le système

psychologique des Égyptiens; et parmi les peintures qui ornent les

manuscrits découverts dans les cercueils ou sous les bandelettes des

momies, il en est plusieurs qui sont relatives aux ames habitant

la zone céleste soumise au Dieu _Pooh_. Ces manuscrits renferment

le _Rituel funéraire_ plus ou moins complet; et ce rituel, composé

de prières adressées, en faveur de l'ame d'un défunt, à toutes les

divinités présidant soit à la direction des ames pendant leur union

et après la séparation du corps, soit aux différentes régions célestes

dans lesquelles l'ame peut être envoyée, se divise en trois parties

principales, ordinairement séparées par de grandes scènes peintes

occupant toute la hauteur du manuscrit. La scène qui se trouve figurée

entre la première et la seconde partie du _Rituel funéraire_[180], est

divisée en trois bandes horizontales; la bande supérieure représente

la haute région du ciel occupée par l'image _du Soleil_ répandant ses

rayons sur les régions d'en-bas; la troisième bande, est la région

inférieure, la terre, et offre l'image du défunt assis, et recevant,

pour l'ordinaire, les hommages de sa famille; la bande intermédiaire

est la partie du ciel située entre _la Lune_ et la Terre, _la demeure

des ames_, Ψυχῶν οἰκητήριον[181]; on y a peint le Dieu _Pooh_ (la Lune)

sous une forme humaine, élevant ses bras comme pour soutenir le disque

lunaire placé sur sa tête. Cette divinité est toujours accompagnée de

cynocéphales, dont la posture indique le _lever de la Lune_[182], et

souvent aussi d'_oiseaux à tête et à bras humains_ dans une attitude de

respect et d'adoration.

Ces oiseaux symboliques, formés d'un corps d'_épervier_ et d'une

_tête d'homme_ ou de _femme_, étaient, chez les Égyptiens, les images

sous lesquelles ils représentaient habituellement les _ames_ dans les

peintures emblématiques. Les témoignages de l'antiquité sont formels à

cet égard[183]; et s'il était besoin de nouvelles preuves, on pourrait

citer le beau manuscrit hiéroglyphique acquis de M. Thédenat pour le

cabinet des antiques de la Bibliothèque du Roi, manuscrit dans lequel

on voit un de ces éperviers à tête humaine _non barbue_, perché sur

un grand tas de blé devant de riches offrandes, et accompagné de la

légende suivante en caractères sacrés Ⲃⲁⲓ (ⲟⲛϩ) ⲛ (ⲟⲩⲥⲓⲣⲉ) ⲧⲛⲧⲁⲙⲛ

(ϩⲓⲙⲉ), BAI ONH NOUSIRE TNTAMEN HIME l'AME _vivante de l'Osirienne

Tentamon_. On retrouve dans cette légende le mot BAI qui, selon

Horapollon, est le mot même dont se servaient les Égyptiens pour

exprimer l'idée _Ame_[183].

Notre planche 14.3, tirée de l'un des papyrus hiératiques publiés

par la Commission d'Égypte, et reproduite avec les couleurs propres

à chaque objet dans une foule d'autres manuscrits, nous offre donc

les _Ames_ adorant le dieu _Pooh_ dans la zône céleste soumise à sa

puissance.

[177] HÉRODOTE, liv. II, § XXIII.

[178] Voyez ci-dessus l'article _Ammon-Cnouphis_.

[179] _Dialogue d'Isis_, voy. STOBÆI _Eclogar. Physicar._, lib. I,

cap. LII, p. 1076; IAMBLIQUE, _de Anima_, ap. Euseb. Præp. evangelic.

[180] Voy. le grand mss. hiéroglyphique gravé dans la _Descrip. de

l'Egypte_, Ant., vol. II, pl. 72.

[181] Dialogue d'Isis, déja cité.

[182] Voyez l'explication de notre planche précédente.

[183] HORAPOLLON, _Hieroglyph._, lib. I, cap. VII.

[Illustration: 14.3.]

POOH, ou PIIOH,

Panthéon égyptien · 第 47 / 96 题