L'IMAGE de la déesse que présente la planche 6.7, a été calquée sur le
second cercueil d'une magnifique momie existant dans le Musée royal
égyptien de Turin. Le naos qui renferme cette figure symbolique est
entouré d'uræus dont le ventre est censé orné de plaques d'émaux bleus,
rouges et verds, comme l'est réellement un très-bel uræus en bois doré
et qui appartient au Musée Charles X au Louvre. La tête de lion et
toutes les parties nues du corps de la déesse, sont de couleur verte.
Dans l'une de ses mains est le signe de la vie divine, dans l'autre,
le sceptre terminé par un calice de lotus uni à deux fleurs de lotus,
emblêmes du monde matériel. La tête du _crocodile_ symbole _des eaux_,
est combinée avec la tête de lion qui caractérise spécialement cette
grande divinité, en exprimant sa principale attribution, celle de
_gardienne vigilante_.
Horapollon nous apprend, en effet, que, dans l'écriture symbolique
des Égyptiens, la _tête du lion_ (λέοντος κεφαλὴ) exprimait le
_vigilant_ (ἐγρηγορότα) et le _gardien_ (φύλακα), et c'était pour cela,
ajoute-t-il, qu'on plaçait des représentations du lion comme gardiens,
(ὡς φύλακας), aux portes des temples[112]. Ce texte important explique
à la fois et les lions assis que l'on a trouvé placés devant le premier
pylone du grand temple de Philæ[113], et les avenues ou rangées de
statues de la déesse Léontocéphale érigées sur les dromos ou aux
portes de divers temples de Thèbes[114]. Ainsi, la planche précédente
(6.7) nous présenterait la grande divinité _gardienne des eaux_. Mais
la _tête du lion_ pouvait encore être prise sous d'autres acceptions
dans l'écriture symbolique égyptienne; cet animal, doué d'une force
remarquable, inspire naturellement la crainte aux êtres vivants qui
l'approchent, c'est pour cela que sa tête fut aussi l'emblême de la
_terreur_ et de tout ce qui est _formidable_, φοϐερὸν[115]; et cet
emblême s'appliquait convenablement encore à la déesse léontocéphale,
à laquelle on donnait pour principale fonction la garde et la
conservation de la terre d'Égypte et des choses saintes qu'elle
renfermait. Cet être mythique était censé éloigner, par la terreur,
les profanes des lieux sacrés et leur infliger de justes châtiments.
C'est sous une telle attribution que la déesse est représentée dans
cette planche 6.8; sa tête de lion est ornée du disque et de l'uræus;
elle saisit de ses deux mains et foule en même temps aux pieds une
énorme couleuvre, le grand serpent ennemi des dieux, et le symbole des
méchants et des impies, nommé ⲁⲡⲡ ou ⲁⲡⲫ (APOP ou APOPH) LE GÉANT, dans
les textes hiéroglyphiques. L'inscription qui accompagne cette image de
la déesse sur le magnifique torse Borgia, aujourd'hui au Musée Bourbon
à Naples, ne laisse aucun doute sur les attributions redoutables de
cette divinité; elle signifie: _la gardienne puissante_, ⲃⲁⲗ ⲛ ⲣⲏ ⲧⲛⲉⲃ
ⲛⲧϭⲟⲙ ϩⲟⲛⲧ ⲛⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ ⲛⲓⲃⲓ ⲱϥⲉ (ⲛⲉ) ⲥⲱⲃⲉ, _œil du soleil_, _souveraine de
la force_, _rectrice de tous les dieux_ CHATIANT LES IMPURS.
Nous traduisons provisoirement par _gardienne_ ou _conservatrice_, le
nom hiéroglyphique de la déesse formé des trois premiers caractères de
cette inscription, parce que l'espèce d'instrument qu'il a toujours
pour initiale, est constamment placé dans les mains des divinités
gardiennes et qu'il est aussi l'initiale d'un groupe qui, dans les
textes hiéroglyphiques, exprime évidemment l'idée _conserver_ ou
_garder_; nous soupçonnons, toutefois, que ce signe pris phonétiquement
put représenter la consonne ⲕ. Le nom de la déesse se lirait alors ⲕϩ
ou ⲕϩⲧ en supposant que le ⲧ final n'est point la marque de genre: dans
le premier cas ce nom se rapporterait à la racine ⲕⲱϩ (kôh) _zelus_,
_æmulatio_, _ardor_, _iracundia_, et dans le second cas, à la racine
ⲕⲱϩⲧ (kôht) FEU, _Ignis_; ce dernier nom conviendrait sous tous les
rapports à la compagne chérie de l'Hephæstus ou Vulcain égyptien.
La déesse porte le titre de _Dame de la région de Ratoui_ dans la
légende d'une de ses statues du Musée royal[116]: les autres titres
sont réunis sur la planche 6.2, du nº 2 au nº 8: on les a extraits
de la quatrième partie du rituel funéraire qui se rapporte à
Néith-Panthée, considérée dans ses diverses attributions. Cette grande
divinité, dont la déesse léontocéphale n'est qu'une forme simple, y est
successivement appelée _soleil femelle_ (nº 2), _rectrice des dieux_
(nº 3), _ptérophore_ (ou porte-ailes) (nº 4), _déesse rectrice de la
région supérieure et de la région inférieure_ (nº 5), _tête de son
père_ (nº 6), _divine mère de Paschakasé_ (l'un des noms mystiques de
Phtha) (nº 7), _et royale épouse de Paléhaka_ (l'un des noms mystiques
d'Ammon) (nº 8).
[112] HORAPOLLON, livre Ier, Hiéroglyphe 19.
[113] Description de l'Égypte, A., vol. I, pl. 9, nº 6 et 7.
[114] Voyez l'explication de notre planche 6.7.
[115] HORAPOLLON, liv. Ier, Hiéroglyphe 20.
[116] _Suprà_, planche 6.6, nº 2.
[Illustration: 6.8.]
SATÉ, ou SATI,
(SATIS, L'HÉRA, OU LA JUNON ÉGYPTIENNE.)
LES bas-reliefs sculptés sur les édifices religieux de l'Égypte, nous
offrent assez fréquemment la représentation d'une déesse, caractérisée
surtout par une grande feuille qui s'élève au-dessus de sa coiffure.
Cette divinité reçoit diverses offrandes à la suite d'_Amon-Cnouphis_,
à tête de bélier[117]; elle est aussi figurée donnant la main au dieu
_Amon-Ré_, sur un autel que soutient une belle statue Égyptienne de
la riche collection de M. Durand. Le nom hiéroglyphique de cette
même déesse est toujours composé de trois caractères qui, répondant
aux lettres coptes Ⲥⲧⲏ, doivent se prononcer _Saté_ ou _Sati_. Il
est évident que, dans les mythes Égyptiens, la déesse _Sati_ eut des
rapports intimes avec _Amon-Cnouphis_ ou _Amon-Ré_, le dieu suprême.
Cette déduction est changée en certitude par une inscription grecque du
temps de Ptolémée Evergète II, gravée sur une stèle trouvée à Séhhélé,
île située entre Éléphantine et Philæ[118]. On y lit en effet que la
divinité locale, assimilée par les Grecs à leur _Héra_ (la Junon des
Latins), porta en langue Égyptienne le nom de _Satis_, ou plutôt de
_Sati_, en faisant abstraction de la finale grecque Σ. Dans cette même
inscription, _Hera-Satés_, ou _Junon-Satis_, est nommée immédiatement
après _Ammon-Chnoubis_. D'autre part, une inscription latine, copiée
par l'infatigable Belzoni[119] dans les carrières de Syène, nous
apprend que l'autel qui la porte est dédié à _Jupiter-Ammon-Chnubis_
et à _Junon-Reine_, divinités protectrices de ces montagnes. Il
est donc certain que _Sati_ fut la Junon égyptienne, la compagne
d'_Amon-Cnouphis_ que les Grecs assimilèrent à leur _Zeus_, et les
Romains à leur Jupiter.
Sur notre planche nº 7, cette déesse est figurée assise sur son trône,
la tête couverte de la coiffure ordinaire des femmes Égyptiennes, mais
ceinte de bandelettes, ou plutôt du diadême. Le nu est ordinairement
peint en _jaune_, et quelquefois aussi en _vert_, comme les chairs de
Cnouphis; ses mains portent l'emblême de la vie divine, et le sceptre
ordinaire des déesses.
La légende, qui, sur notre planche, accompagne l'image de _Sati_, se
lisait, Ⲥⲧⲏ ⲧⲛⲟⲩⲧⲉ ⲧϣⲉ ⲡⲣⲏ ⲧⲛⲏⲃ ⲙⲡⲉ, et signifie _Saté_ ou _Sati_,
_déesse, fille de Ré, dame du ciel_; et, comme cette légende est
habituellement la même partout où se montre la représentation de cette
divinité, elle nous apprend avec certitude que _Sati_ était fille du
Soleil, dont le nom était _Ré_, en langue égyptienne.
Que _Saté_ fut l'épouse d'_Amon-Cnouphis_, comme l'ont supposé
les Grecs, en l'assimilant à Héra, épouse de Zeus, ou qu'elle fut
simplement une Parèdre ou compagne assidue du Jupiter égyptien, c'est
ce que nous ne sommes point encore en état de décider.
_Sati_, l'_Héra_ Égyptienne, présidait à l'_hémisphère inférieur du
ciel_[120], comme Nèith à l'_hémisphère supérieur_; et, il est digne de
remarque sans doute, que les déesses compagnes d'_Amon_ ou _Cnouphis_,
le dieu suprême, soient celles qui, selon la croyance établie,
occupaient et régissaient les deux grandes divisions de la sphère
céleste.
La déesse _Sati_ paraît enfin avoir rempli certaines fonctions dans
le monde inférieur, l'_Amenti_ ou enfer égyptien. Son image décore
les portes des superbes tombeaux des Pharaons, dans la vallée de
Biban-el-Molouk, à Thèbes. Sur quelques manuscrits funéraires, cette
divinité, portant la légende _Sati, déesse_[121], ou bien, _Sati, fille
du Soleil_[122], reçoit, à l'entrée du tribunal de l'_Amenti_, l'ame du
défunt, que lui présente une seconde déesse, la tête également ornée
d'une feuille, mais qu'il ne faut pas confondre avec _Sati_, dans la
plupart des manuscrits où cette dernière déesse ne paraît point.
[117] Description de l'Égypte, Antiquités, vol. I, bas-relief du
portique d'Esné.
[118] Voyez _Recherches pour servir à l'histoire de l'Egypte, etc._
par M. Letronne, pages 341 et 480.
[119] _Idem_, page 361.
[120] HORAPOLLON, liv. I, hierogl. 11.
[121] Grand manuscrit hiéroglyphique, gravé dans la Description de
l'Égypte, Antiq., vol. II, pl. 72.
[122] Manuscrit hiératique, publié à Vienne, par MM. Fontana et de
Hammer, 1822.
[Illustration: 7.]