LA déesse Néith ou le _principe féminin de l'univers_, devait
nécessairement avoir pour emblème propre l'animal qui, dans la croyance
commune des Égyptiens, ne comptait aucun mâle dans son espèce.
L'opinion vulgaire désigna le _vautour_. On disait, en effet, que tous
les vautours étaient _femelles_, et qu'il n'y avait point de mâle
parmi eux[90]; que pour devenir féconds, ces oiseaux s'exposaient,
pendant toute la durée des cinq jours épagomènes, à l'action du vent
du nord, suivant Horapollon; du vent du midi ou de l'est, suivant
Ælien[91]; que sa gestation durait cent vingt jours; qu'il nourrissait
ses petits pendant cent vingt autres jours; qu'il se préparait enfin à
une nouvelle gestation pendant une troisième période d'une égale durée;
de sorte qu'en y comprenant les cinq jours épagomènes consacrés à sa
fécondation, cet oiseau distribuait régulièrement et d'une manière
fixe les 365 jours dont se composait l'année civile des Égyptiens[92].
On croyait aussi que le vautour donnait souvent le plus touchant
exemple de tendresse maternelle, en se déchirant le sein pour nourrir
ses petits de son propre sang, lorsqu'il ne trouvait rien pour leur
subsistance[92].
De là vient que, contre l'opinion de toutes les nations occidentales,
qui ne citent du vautour que sa féroce voracité, cet oiseau fut choisi
par les Égyptiens pour le symbole du premier principe femelle, de
la mère commune de tous les êtres, de la déesse Néith, qui, sur les
monuments égyptiens, ne porte jamais d'autre nom dans ses légendes
sacrées, que celui de DÉESSE-MÈRE ou de GRANDE-MÈRE, noms que l'on
trouve également inscrits à côté du vautour son emblème spécial[93].
Enfin, l'image de ce même oiseau est devenue, pour cela même, le signe
de l'idée MÈRE dans l'écriture hiéroglyphique.
D'un autre côté, Néith ou l'Athène égyptienne fut aussi, comme celle
des Grecs, la protectrice des guerriers. Sous ce second rapport,
le _vautour_ devait encore devenir son symbole, puisque, suivant
les Égyptiens, cet oiseau de proie, doué d'une certaine prescience,
marquait sept jours à l'avance et circonscrivait même le lieu qui
devait servir de champ de bataille à deux armées; il faisait face
pendant le combat à l'armée qui devait éprouver la plus grande
perte. Aussi les anciens rois d'Égypte envoyaient-ils, dit-on, avant
d'en venir aux mains, des explorateurs pour observer de quel côté
se tournaient les vautours fatidiques[94]. Les plus anciens Grecs
paraissent avoir eu des préjugés semblables. Hérodote de Pont dit, du
moins, qu'Hercule était ravi quand un vautour se montrait à lui au
commencement d'une expédition militaire[95].
Le symbole de Néith, déesse dispensatrice de la victoire, le _vautour_,
la tête ornée de diverses coiffures, les ailes éployées et tenant dans
ses serres des insignes de la Victoire, est toujours figuré, sur les
bas-reliefs des temples, planant au-dessus de la tête des souverains de
l'Égypte faisant des offrandes aux dieux ou conduisant à leurs pieds
des ennemis vaincus[96]; ailleurs, il ombrage de ses ailes le Pharaon
Thouthmosis que reçoivent dans leurs bras la déesse Néith, le dieu
Amonra[97], et le Pharaon Ramsès-Meiamoun, grand-père de Sésostris,
soit dans ses combats, soit dans la pompe de son triomphe, représentés
sur les bas-reliefs du palais de Medinetabou à Thèbes[98]; enfin, le
plafond de la porte triomphale du sud à Karnac est orné de 18 vautours,
portant l'emblème de la Victoire[99], et semblables à celui qui est
figuré sur notre planche 6.5, tiré des bas-reliefs du tombeau royal
découvert par Belzoni.
[90] ÆLIAN. de Natura animal. lib. II, cap. 46.--HORAPOLLON,
hiéroglyph. lib. I, §. 11.
[91] _Idem. Ibidem._
[92] HORAPOLLON, lib. I, §. 11, pag. 22. Édit. de Pauw.
[93] _Voyez_ la planche, légende numéros 1 et 2.--_Et suprà_ pl. 6 et
6.3, ainsi que leur explication.
[94] HORAPOLLON, lib. I, §. 11, pag. 20.
[95] PLUTARQUE, Vie de Romulus.
[96] _Voyez_ la Description de l'Égypte. A. vol. III, pl. 32, Nº
4.--Pl. 37, Nº 9.--Pl. 47, Nº 2.--Pl. 38, Nº 32.--A. vol. II, pl. 13,
numéros 1, 3 et 4.--Pl. 16, Nº 2, etc.
[97] _Idem._ A. vol. III, pl. 36, Numéros 1 et 3.
[98] _Idem._ A. vol. II, pl. 10 et 11.
[99] _Idem._ vol. III, pl. 50, Nº 2.
[Illustration: 6.5.]