(AMMON FEMELLE, AMMON-LUCINE.)
ON a recueilli l'image de la divinité gravée sur cette planche,
parmi les scènes d'adorations sculptées sur les parois intérieures
des murailles d'un monument isolé à Calabsché, dans la Nubie[83].
L'existence de cette déesse à tête de bélier sur l'un des bas-reliefs
de ce temple, nous paraissait d'abord douteuse. L'artiste aurait pu
facilement, en effet, se méprendre en exagérant le contour du sein,
dans la supposition que cette figure fût réellement un _Ammon_ sur
le monument original: mais le sceptre terminé par une fleur épanouie
de lotus, et la tunique descendant jusques à la cheville du pied, ne
laissent aucun doute sur le véritable sexe de cette divinité. C'est
bien réellement une déesse; et il était d'autant plus important de
constater le fait, qu'aucun autre monument ne reproduit, à notre
connaissance du moins, la combinaison symbolique d'une tête de bélier
sur un corps de femme. Il est fort à regretter que l'artiste ait
négligé de copier les légendes hiéroglyphiques qui accompagnent la
représentation de la déesse: nous connaîtrions plus positivement le
nom et les attributions de cette divinité criocéphale. Des caractères
certains ne permettent cependant point de douter que nous ne devions
voir ici une des formes de Néith, considérée mystiquement comme
la _moitié du grand être_, Ammon; ou, ce qui revient au même en
d'autres termes, le principe femelle de l'univers uni dans Ammon au
principe mâle, ce premier des êtres les renfermant tous les deux
primordialement[84]. C'est, sans aucun doute, à cette forme mystique
d'Ammon-Néith, que s'appliquait le nom de ⲧⲁⲙⲛ _Tamon_, inscrit à côté
de la déesse criocéphale, et que nous avons extrait du rituel funéraire
égyptien. Ce nom y est donné à la déesse Néith et signifie _Ammon
femelle_, car le nom d'Ammon ⲁⲙⲛ se montre ici affecté de l'article
féminin ⲧ.
Dans le bas-relief de Calabsché, la déesse criocéphale est représentée
adorée, en première ligne, par un souverain de l'Égypte, probablement
l'empereur Auguste[85], qui lui offre l'encens. La tête de bélier et
les chairs sont peintes en verd ou en bleu-foncé, couleurs propres
au dieu Ammon: et au-dessus de la paire de cornes supérieure de la
tête d'animal s'élève _la coiffure symbolique de la déesse_ SOVAN,
_d'Ilithya_ ou la _Junon-Lucine_ des Égyptiens, l'une des formes de
la déesse _Néith_[86]. La déesse _Sovan_ elle-même est figurée comme
divinité synthrone à la suite de Néith Criocéphale ou _Ammon-Femelle_,
que l'on pourrait nommer aussi _Ammon-Lucine_; le bas-relief suivant
représente le souverain égyptien adorant le dieu _Amon-Ra_, assisté de
Néith sous sa forme de _Mère divine_[87], coiffée du vautour surmonté
du pschent. Les sculptures de cette partie du monument se rapportent
ainsi aux deux principaux agents de la théogonie égyptienne, le
principe mâle et le principe femelle de l'univers, confondus en un même
personnage.
Il était naturel de donner aussi à Néith une tête de bélier; car le
bélier, l'animal symbolique d'Ammon, fut aussi en même temps celui de
la déesse Néith, ainsi que l'atteste formellement Proclus[88]: καὶ γὰρ
τῶν ζωδίων ὁ κριὸς ἀνεῖται τῇ θεῷ, _parmi les animaux du zodiaque_, LE
BÉLIER _est consacré à cette déesse_. Les habitants de Thèbes, la ville
d'Ammon, et ceux de Saïs, la ville de Néith, vénéraient par un culte
particulier le _bélier_, l'_agneau_ et la _brebis_, comme les emblêmes
vivants des divinités éponymes de leurs cités natales. De nombreux
témoignages de ce fait existent dans les écrits des anciens[89].
[83] GAU, _Antiquités de la Nubie_, planche 21, nº 1.
[84] Voir l'explication de la planche 6, _suprà_.
[85] La plupart des légendes hiéroglyphiques sculptées sur les
édifices les plus récents de Calabsché, se rapportent à cet empereur.
[86] Voyez les planches numérotées 28, 28.3, 28.2 et leur explication.
[87] Voyez la planche 6 et son explication.
[88] Dans son Commentaire sur le Timée.
[89] HÉRODOTE, liv. II, § XLII.--STRABON, liv. XVII, τιμῶσι Σαΐται
πρόϐατον καὶ Θηϐαΐται.--Clément d'Alexandrie, Admonitio ad gentes,
pag. 25, B et C.--THÉODORET, _Sermo III_, page 584.
[Illustration: 6.4.]