(L'ESPRIT DES QUATRE ÉLÉMENTS, L'AME DU MONDE MATÉRIEL.)
PARMI les décorations du célèbre temple d'Esné, à la construction
duquel on avait cru pouvoir assigner une si prodigieuse antiquité,
mais qui doit réellement être rapportée à une époque comparativement
bien moderne, celle des empereurs depuis le règne de Claude jusqu'à
celui des Antonins, on remarque un grand bas-relief[16] dessiné par la
commission d'Égypte, et dont une partie est d'un notable intérêt pour
l'éclaircissement de la discussion présente. (Voyez l'explic. de la
planche 2.3.)
Ce tableau, sculpté et de plus de quatorze pieds de hauteur, occupe
la face intérieure d'un mur d'entrecolonnement du portique. La scène
principale représente l'empereur _Antonin_, sous le costume du dieu
_Horus_, la tête ornée de la coiffure de _Socharis_, tenant d'une main
le _fouet_ et le _pedum_, de l'autre les emblèmes des panégyries,
de la vie et de la stabilité: le naos dans lequel siége l'empereur
assis est porté par huit personnages dont quatre à tête d'épervier
et quatre à tête de schacal. Malgré l'extrême négligence avec
laquelle ont été copiées les légendes hiéroglyphiques qui couvrent
ce bas-relief, on distingue encore, dans celles qui se rapportent
aux quatre _hiéracocéphales_ et aux quatre _lycocéphales_, les mots
suivants: _Ames heureuses de la région de..... dévouées au service du
dieu Horus dans la région supérieure où il est manifesté comme son
père Ammon.--Ames heureuses de la région de..... dévouées au service
du dieu Horus dans la région inférieure où il est manifesté et roi
comme son père Chnouphis._ On remarquera que dans ces légendes, où
Antonin est assimilé au dieu Horus, les mots _ames heureuses_ ou _ames
dans la quiétude_, sont exprimés au moyen du caractère représentant
une _grue_, indiqué par Horapollon[17] et cité dans l'explication de
la planche précédente. Dans ce bas-relief, l'empereur, déja considéré
comme dieu, est servi par les ames ou les esprits inférieurs dévoués à
Horus, le prototype des souverains de l'Égypte, et on compare son règne
à celui d'Ammon, dont il est censé être le fils et le représentant
sur la terre. C'est en effet à cette grande divinité que fut dédié le
temple d'Esné, comme le prouve l'image d'Ammon-Chnouphis-Criocéphale,
sculptée au-dessus de la porte intérieure du temple[18], et qui se
reproduit dans une foule d'autres tableaux sur les diverses parties
de ce grand édifice. L'apothéose d'Antonin que nous venons de décrire
est surmontée d'un second bas-relief[19], représentant le même
empereur agenouillé et offrant l'encens à quatre divinités qui sont
adorées comme _esprits directeurs_, puisqu'on les a figurées sous la
forme de quatre _béliers_, dont la tête est ornée du serpent _uræus_,
l'emblème de la toute-puissance[20]; les légendes hiéroglyphiques,
gravées au-dessous de ces quatre béliers, nous apprennent que ce sont
là les _esprits des dieux Sôou_, _Phré_, _Atmou_ et _Osiris_. Il est
évident, lorsqu'on se pénètre de l'idée rigoureusement juste que toute
la théogonie égyptienne consiste en un système perpétuel d'émanation,
dont la conséquence la plus directe est que chaque divinité renferme
en elle-même l'esprit ou l'essence de toutes les divinités produites
par elle, et qui lui sont subordonnées; il est évident, disons-nous,
qu'_Amon-Ra à quatre têtes de bélier_ n'est qu'une image symbolique de
cet être primordial comprenant en lui-même les quatre grands esprits
recteurs du monde créé, ou, en d'autres termes, les dieux _Sôou_,
_Phré_, _Atmou_ et _Osiris_, qui président aux quatre grands agents de
la nature matérielle.
Tous ces rapprochements expliquent en même temps le sens mystique de
l'un des principaux emblèmes d'_Amon-Ra_, le _bélier_ qui se montre
sous plusieurs formes au milieu des sculptures et des peintures qui
couvrent les monuments égyptiens de tout genre.
[Illustration: 2.4.]
Notre planche 2.4[21] représente le _bélier sacré à une seule tête_
décorée du disque et de l'_uræus_. L'épervier, symbole du _soleil_,
voltige au-dessus du bélier, aux pattes antérieures duquel sont liés
des serpents _uræus_ portant la coiffure emblématique des _régions d'en
haut_; d'autres _uræus_, la tête couverte de la coiffure emblématique
des _régions d'en bas_, paraissent attachées aux pattes postérieures de
l'animal sacré, marchant sur la forme d'une _coudée_ (mesure égyptienne
de longueur), peinte en vert. Le tout repose sur un autel enrichi
d'ornements peints de diverses couleurs.
Le _bélier_, emblème d'Ammon en général[22], exprime par lui-même
l'idée _ame_ ou _esprit_[23], et les uræus symboliques fixées aux
quatre jambes de l'animal désignent assez clairement l'_esprit d'Ammon
mettant en mouvement toutes les puissances des régions supérieures
et des régions inférieures_; enfin la _coudée_ sur laquelle s'opère
ce mouvement rappelle d'une manière tropique des idées d'_ordre_, de
_régularité_, de _justice_ ou de _vérité_. L'inscription hiéroglyphique
qui accompagne ce tableau confirme pleinement ces divers aperçus;
elle répond aux mots coptes ⲡⲇϩⲓ ⲱⲛϧ ϣⲟⲣⲡ ⲛⲛⲓⲛⲟⲩϯ, L'ESPRIT VIVANT,
LE PREMIER DES DIEUX[24]. On ne saurait méconnaître ici le Jupiter
égyptien, qui, selon Manethon, était considéré comme l'esprit qui
parcourt, pénètre ou comprend toutes choses, παντων χωρουν πνευμα[25]:
C'est le GRAND ESPRIT DU MONDE INTELLECTUEL.
Mais Ammon était en même temps l'_ame du monde matériel_, sorti de
son sein, organisé, dirigé et animé par ses émanations, c'est-à-dire
par d'autres formes de lui-même; il était le principe et le moteur
des _quatre éléments_ dont se composait le monde créé. Considéré
sous ce point de vue, Ammon fut symboliquement représenté par le
_bélier à quatre têtes_, lequel exprime le grand esprit renfermant en
lui-même ceux des quatre dieux _Phré_, _Sôou_, _Atmou_ et _Osiris_,
ses émanations; c'est-à-dire les esprits ou les essences divines qui
dirigent les _quatre éléments_ dont est formé le monde matériel,
suivant la vieille doctrine égyptienne[26].
Les témoignages réunis des auteurs et des monuments nous apprennent
en effet que, considérés cosmogoniquement, le dieu _Phré_, l'_Helios_
des Grecs, et _Osiris_, représentent, le premier, le _soleil_, et par
conséquent le principe du FEU ou de la _chaleur_, et le second, le
principe _humide_ ou l'EAU personnifiée; d'un autre côté, les monuments
égyptiens prouvent, comme on le verra par la suite, que le dieu _Sôou_
préside à la zone qui s'étend de la terre à la lune, c'est-à-dire à la
zone de l'_air_, et qu'enfin la _terre_ fut placée sous la protection
immédiate du dieu _Atmou_. C'est donc avec une pleine certitude que
nous voyons dans le _bélier à quatre têtes_ une image symbolique
d'Ammon, le grand esprit élémentaire, l'ame des quatre éléments
matériels.
On remarque assez fréquemment les représentations de ce symbole
mystérieux du grand être dans les temples de la Thébaïde: nous citerons
ici en particulier deux bas-reliefs dessinés par la commission
d'Égypte, à Thèbes, au quartier du Memnonium, dans un temple dédié à
la déesse Hathôr ou Athyr, la Vénus égyptienne, par Ptolémée Évergète
IIe, et désigné sous le nom de Temple de l'Ouest par les auteurs
de la description de l'Égypte. Le premier[27] a été dessiné dans
le sanctuaire de gauche. On y reconnaît le bélier à quatre têtes,
c'est-à-dire Ammon, l'ame des quatre éléments, adoré par les déesses
_Athyr_ et _Thméi_ à droite, Isis et _Nephtys_ à gauche. Le vautour
de la déesse _Mouthis_ ou _Bouto-Neith_, épouse d'Ammon, l'emblème de
la maternité, étend ses ailes au-dessus de l'animal sacré. Un second
bas-relief[28], copié dans le même temple (et reproduit dans notre
planche 2.5 et noté A), nous montre le même bélier à quatre têtes, mais
avec des ailes éployées.
[16] _Description de l'Egypte_, Antiquités, vol I, pl. 81.
[17] Liv. II, Hiérogl. 140.
[18] _Descr. de l'Egypte_, Ant., vol. I, pl. 80, nº 4.
[19] _Idem._, pl. 81.
[20] HORAPOLLON, _Hieroglyphica_, liv. I, § 1. Voir l'explication de
la pl. précédente.
[21] Calquée sur le second cercueil d'une riche momie du Musée de
Turin.
[22] Voir la planche 2.2, et son explication.
[23] Voir l'explication de la planche précédente, 2.3.
[24] Ou, d'après les diverses acceptions du mot ϣⲟⲣⲡ, _principium
deorum_.
[25] Manethon, cité par Théodoret, tom. IV, sermo 3, pag. 512 et 513.
[26] _Dialogue d'Isis et d'Horus._ Voir STOBÉE, _Eclogarum
physicarum_, lib. I, cap. 52, pag. 973 et 974.
[27] _Description de l'Egypte_, Antiq., vol. II, pl. 35, nº 6.
[28] _Idem, ibidem_, pl. 36, nº 1.
[Illustration: 2.5.]