(L'ESPRIT DES QUATRE ÉLÉMENTS, L'AME DU MONDE MATÉRIEL.)
C'EST parmi les riches décorations d'un cercueil de momie, faisant
partie du Musée royal égyptien de Turin, que nous avons trouvé la
divinité représentée sur cette planche. Les insignes qui surmontent sa
coiffure, une sorte de vase flanqué de deux plumes d'autruche vertes,
les cornes de bouc surmontées du disque, et deux uræus, furent, comme
on le verra dans la suite, communs à plusieurs divinités égyptiennes;
le trait caractéristique de cette image sacrée consiste dans les quatre
têtes de bélier, dont deux sont tournées vers la droite, et les deux
autres vers la gauche. La coiffure bleue qui est censée les recouvrir,
prend ici une forme toute particulière. Le corps du dieu, qui tient
dans ses mains le sceptre de la bienfaisance et l'emblème de la vie,
est tout entier de couleur verte, et l'inscription hiéroglyphique
ⲁⲙⲛ-ⲣⲏ ⲛⲏⲃ (ⲛ) ⲧⲡⲉ _Amon-Ra seigneur du ciel_, nous apprend que cette
singulière image se rapporte à la plus grande des divinités de l'Égypte.
On trouve que cet _Amon à quatre têtes de bélier_ est reproduit sur des
monuments de divers genres. Il est sculpté sur la poitrine du Torse
égyptien du Musée Borgia[11], fragment de statue du plus beau travail
et d'un haut intérêt, puisqu'il est couvert d'une foule d'images,
en pied, de divinités égyptiennes, accompagnées pour la plupart de
légendes explicatives. Le dieu Amon est représenté assis, tenant les
sceptres d'incitateur et de modérateur, au milieu d'un disque soutenu
par _les bras élevés_, symbole de la _supplication_ et des _offrandes_:
quatre ailes partant des épaules du dieu rapprochent cette image de
celle d'_Amon-Ra Panthée_, publiée dans notre planche 5.
On reconnaît encore cette image sur un genre particulier de monuments
funéraires que nous avons nommés _hypocéphales_, parce qu'ils sont
souvent placés _sous la tête_ des momies humaines. Ce sont des disques,
soit en bronze, soit en cartonnage de toile[12], gravés ou peints,
et couverts de tableaux symboliques accompagnés de légendes. Amon
à quatre têtes de bélier assis, et tenant les deux sceptres déja
indiqués, en occupe toujours le centre. Les scènes emblématiques dont
ces hypocéphales sont couverts, sont toutes relatives à la cosmographie
religieuse; par leur forme, ces monuments rappellent celle du monde
matériel; et la place du grand-être cosmogonique duquel tout a procédé
était naturellement marquée au centre même de cette composition
symbolique.
Il resterait à remonter au sens caché des _quatre têtes de bélier_ qui
caractérisent cette forme d'Amon-Ra; et les monuments nous satisfont
pleinement à cet égard.
Dans les textes égyptiens, en écriture sacrée, le _bélier_ est
très-fréquemment employé à la place de l'_oiseau à tête humaine_,
et d'un oiseau de la classe des échassiers, tout-à-fait semblable
à la _grue_. Ces trois caractères expriment l'idée générale _ame_
ou _esprit_; mais chacun d'eux présente cette idée avec une nuance
particulière: le BÉLIER désigne _une ame_ ou _un esprit divin du
premier ordre_; la GRUE _une ame divine dans la quiétude_, et l'OISEAU
A TÊTE HUMAINE, _une ame humaine, unie au corps_ ou _qui en a été
séparée_; ces trois caractères symboliques sont alors accompagnés
de l'image d'un _encensoir_, lequel est, soit la lettre Β, initiale
du mot BAI, qui, suivant Horapollon[13], signifiait _ame_ en langue
égyptienne, soit l'emblème de l'adoration et du respect que méritent
ces essences divines. Enfin les divinités considérées comme l'_ame_ ou
l'_esprit directeur_ de l'univers, ou de l'une de ses subdivisions,
sont toujours représentées avec une _tête de bélier_[14]. Les quatre
têtes de cet animal, que porte l'image d'Amon-Ra, nous présentent donc
ce dieu comme réunissant en lui-même les _quatre ames_ ou _esprits
principaux_ qui régissent le monde.
Cette conclusion, tirée de faits généraux, est clairement confirmée
par l'autorité irréfragable des monuments. Le zodiaque circulaire de
Dendéra nous montre, en effet, dans la bande inférieure, celle qui
représente les trente-six décans, quatre têtes de bélier groupées
et surmontées du disque soutenu par deux cornes: c'est l'image du
second décan des Poissons; la petite légende qui la surmonte signifie
simplement l'_étoile_ ou la _constellation des esprits_ ou _des
ames_, et ce décan est situé entre le midi et _l'orient_, la région
particulière d'_Amon-Chnouphis_. La même légende se lit également
au-dessus du même décan, représenté, comme l'Amon-Ra, gravé sur notre
planche, par un _homme à quatre têtes de bélier_, sur l'un des tableaux
astronomiques[15], copiés dans les temples de l'Égypte: enfin un
bas-relief du temple d'Esné va nous apprendre quels sont les quatre
esprits représentés par cette image symbolique, lesquels étaient censés
réunis dans Ammon-Ra, dont chacun d'eux n'était qu'une émanation.
[11] Aujourd'hui au Musée des Studj, à Naples.
[12] Le Musée royal du Louvre en possède six sous les numéros P. 22
à 27.
[13] Livre IIe, hiérogl., 140.
[14] Voir numéros planches 2, 3, et leur explication.
[15] Description de l'Égypte, A., vol. I. _Edfou_.
[Illustration: 2.3.]