Le seizième jour, l’ambre devenant plus rare et le gibier plus
farouche, nos navires furent remis à flot, et nous reprîmes notre
navigation dans la direction de l’est. Au bout de cinq jours la
pénurie de vivres frais et le désir de faire de nouvelles découvertes
me décidèrent à pénétrer dans l’embouchure de la grande rivière que
j’avais déjà vue une fois, bien que l’aspect des lieux ne fût pas
plus engageant que celui de notre précédente station. Après avoir
tiré nos navires légers à terre et établi le campement entouré d’un
fossé, je remis au lendemain l’exploration de l’intérieur des terres.
La nuit se passa tranquillement. Au jour, nous partîmes à la
découverte. Cette fois, nous rencontrâmes tout de suite des traces
fraîches indiquant la présence de l’homme. Près d’un feu encore
allumé, se dressaient une douzaine de cabanes coniques : je fouillai
ces cabanes ; j’y trouvai des armes et des ustensiles de pierre assez
mal polis, deux haches et une marmite de cuivre de fabrication
évidemment tibarénienne, des morceaux de viande crue et cuite et des
poissons séchés. Ces cabanes avaient été évidemment abandonnées à la
hâte. Dans l’une d’elles il y avait un lit de roseaux couverts de
mousse encore chaude. Certain que les naturels n’étaient pas loin et
qu’ils s’étaient enfuis à notre approche, je fis placer dans la plus
spacieuse de ces cabanes une pièce d’étoffe rouge, des colliers et
des bracelets de bronze, des perles de verre et d’émail, enfin tous
les objets que je croyais propres à exciter la convoitise des
sauvages. Ensuite je me retirai à trois cents pas de là, et nous
fîmes halte.
Mon calcul ne me trompa point. Les sauvages parurent bientôt et
visitèrent leurs cabanes. Voyant que nous ne bougions pas, ils se
décidèrent à se rapprocher. Nous leur fîmes alors toutes sortes de
signes d’amitié, puis je m’avançai vers eux, accompagné du seul
Gisgon, qui leur adressa la parole en langue celtique. Mais ils ne
l’entendaient point du tout, car ils nous répondirent dans une langue
que ni Gisgon ni moi ne comprenions. Tout ce que je pus deviner,
c’est qu’ils montraient souvent un marais voisin, en disant :
« Souom, Souom, » et ensuite ils mettaient la main sur la poitrine,
en disant : « Souomi ; » je conclus qu’ils appellent un marais
« Souom », et qu’ils s’appellent eux-mêmes « les gens des Marais ».
Ils nous montraient aussi leurs ustensiles de pierre polie et
désignaient le nord-est en nous disant : « Goti. » Je pensai, par là,
que Goti était le nom des gens qui les leur vendaient. C’est la
première fois que j’entendais parler d’un peuple de ce nom, et ce qui
me surprit beaucoup, c’est qu’ils me montraient leurs objets de
bronze tibarénien et qu’ils disaient aussi : « Goti. »
Appelleraient-ils Goti les gens du Caucase ? Je l’ignore.
Quoi qu’il en soit, j’avais déjà vu bien des sauvages dans ma vie,
mais je n’en avais pas encore vu d’aussi laids. Leur tête grosse,
leur face camarde, leurs yeux obliques et tout petits, leur bouche
énorme, leur teint d’un brun jaunâtre, leur corps trapu et large
planté sur de petites jambes grêles et rabougries en font des êtres
affreux. Il est vrai qu’en répétant « Goti » et en levant la main,
ils nous faisaient entendre que ces « Goti », avec lesquels ils
paraissent avoir de fréquents rapports, étaient plus grands qu’eux et
que nous.
Pour eux, ils étaient aussi misérables que laids. Couverts de
lambeaux de peaux de bêtes, armés de casse-tête mal travaillés, de
lances de pierre et de harpons à bouts en os, ils n’avaient même pas
les ornements que les sauvages ont d’ordinaire. Un seul portait un
collier de coquillages et de morceaux d’ambre non taillé. Celui-là,
qui semblait être le chef, voulut nous donner une marque de grande
amitié. Il nous tendit une corne de bœuf sauvage remplie d’un liquide
jaunâtre, qu’il tenait à la main.
J’allais la prendre, lorsque l’éternellement altéré Himilcon s’en
empara lestement, en la portant à sa bouche. Mais à peine eut-il
avalé une gorgée qu’il fit une grimace épouvantable et laissa tomber
la corne, en crachant avec toutes sortes de marques de dégoût.
Illustration : Himilcon laissa tomber la corne.
« Pouah ! s’écria-t-il, les vilains sauvages ! Fi ! fi donc ! C’est
de l’huile de poisson ! Pouah ! pouah ! »
Tout le monde se mit rire. Quant au chef, il ne riait pas. Il
paraissait au contraire très-froissé du dédain qu’on témoignait à sa
corne et son huile de poisson, et s’emporta jusqu’à faire des gestes
de menace. J’essayai de le calmer, mais rien n’y fit. Lui et les
siens s’enfoncèrent dans les bois.
Le pauvre Himilcon restait tout penaud.
« Capitaine, me dit-il, je suis un ivrogne et un fou. Fais-moi pendre
à cet arbre prochain. Je le mérite pour mon étourderie.
— Allons, lui répondis-je, il n’y a pas de ta faute. Console-toi.
Pour une occasion perdue de nous aboucher avec ces sauvages, dix de
retrouvées. L’étrangeté du régal explique ta conduite.
— J’avoue, dit Hannibal, que j’ignore moi-même ce que j’aurais fait,
si, croyant avaler quelque boisson douce et agréable, je m’étais
empli la bouche d’une huile puante et nauséabonde. »
Nous reprîmes notre route le long du cours d’eau. A mesure que nous
avancions, les traces humaines devinrent plus fréquentes. Nous
rencontrions à chaque instant des groupes de sauvages qui nous
suivaient en criant et en gesticulant. Nous leur faisions quelques
petits présents, qu’ils nous arrachaient des mains plutôt qu’ils ne
les acceptaient ; mais dès que nous essayions de nous approcher
d’eux, ou de prendre quelqu’un de leurs objets en échange, ils
s’enfuyaient à toutes jambes.
Bientôt le bois s’éclaircit. Nous approchions évidemment d’une grande
agglomération. Enfin j’aperçus une vaste nappe d’eau, au centre de
laquelle, sur une espèce d’îlot, il y avait nombre de cabanes
coniques, groupées autour d’une cabane plus grande. Une étroite
chaussée artificielle reliait la ville sauvage au bord de l’étang.
Nous nous arrêtâmes à l’entrée de la chaussée.
Après avoir beaucoup crié et beaucoup gesticulé, les sauvages
finirent par nous faire comprendre qu’ils ne voulaient pas nous
laisser pénétrer dans leur ville. En revanche, ils se montrèrent tout
disposés à trafiquer : ils nous apportèrent quantité de morceaux
d’ambre auxquels ils ne paraissaient pas attacher grand prix. Il n’en
était pas de même des objets usuels en leur possession, même des
moindres. Ils ne voulaient se défaire ni d’une lance à pointe
grossière en pierre éclatée, ni d’un hameçon d’os, ni de rien de ce
genre. C’était encore bien autre chose pour les objets en pierre
polie auxquels ils attachaient un prix infini. Ils nous en
demandaient par gestes, en montrant les leurs, et semblaient surpris
que nous n’en eussions pas. Pourtant ils con- naissaient le bronze,
et même nos arcs et nos flèches, car, nous ayant montré des oiseaux
sur des arbres, ils nous faisaient signe de tirer dessus. Bicri ne
résista pas à la tentation de faire montre de son adresse et abattit
plusieurs oiseaux.