XVII Qui était le dieu des Souomi*.

Le seizième jour, l’ambre devenant plus rare et le gibier plus

farouche, nos navires furent remis à flot, et nous reprîmes notre

navigation dans la direction de l’est. Au bout de cinq jours la

pénurie de vivres frais et le désir de faire de nouvelles découvertes

me décidèrent à pénétrer dans l’embouchure de la grande rivière que

j’avais déjà vue une fois, bien que l’aspect des lieux ne fût pas

plus engageant que celui de notre précédente station. Après avoir

tiré nos navires légers à terre et établi le campement entouré d’un

fossé, je remis au lendemain l’exploration de l’intérieur des terres.

La nuit se passa tranquillement. Au jour, nous partîmes à la

découverte. Cette fois, nous rencontrâmes tout de suite des traces

fraîches indiquant la présence de l’homme. Près d’un feu encore

allumé, se dressaient une douzaine de cabanes coniques : je fouillai

ces cabanes ; j’y trouvai des armes et des ustensiles de pierre assez

mal polis, deux haches et une marmite de cuivre de fabrication

évidemment tibarénienne, des morceaux de viande crue et cuite et des

poissons séchés. Ces cabanes avaient été évidemment abandonnées à la

hâte. Dans l’une d’elles il y avait un lit de roseaux couverts de

mousse encore chaude. Certain que les naturels n’étaient pas loin et

qu’ils s’étaient enfuis à notre approche, je fis placer dans la plus

spacieuse de ces cabanes une pièce d’étoffe rouge, des colliers et

des bracelets de bronze, des perles de verre et d’émail, enfin tous

les objets que je croyais propres à exciter la convoitise des

sauvages. Ensuite je me retirai à trois cents pas de là, et nous

fîmes halte.

Mon calcul ne me trompa point. Les sauvages parurent bientôt et

visitèrent leurs cabanes. Voyant que nous ne bougions pas, ils se

décidèrent à se rapprocher. Nous leur fîmes alors toutes sortes de

signes d’amitié, puis je m’avançai vers eux, accompagné du seul

Gisgon, qui leur adressa la parole en langue celtique. Mais ils ne

l’entendaient point du tout, car ils nous répondirent dans une langue

que ni Gisgon ni moi ne comprenions. Tout ce que je pus deviner,

c’est qu’ils montraient souvent un marais voisin, en disant :

« Souom, Souom, » et ensuite ils mettaient la main sur la poitrine,

en disant : « Souomi ; » je conclus qu’ils appellent un marais

« Souom », et qu’ils s’appellent eux-mêmes « les gens des Marais ».

Ils nous montraient aussi leurs ustensiles de pierre polie et

désignaient le nord-est en nous disant : « Goti. » Je pensai, par là,

que Goti était le nom des gens qui les leur vendaient. C’est la

première fois que j’entendais parler d’un peuple de ce nom, et ce qui

me surprit beaucoup, c’est qu’ils me montraient leurs objets de

bronze tibarénien et qu’ils disaient aussi : « Goti. »

Appelleraient-ils Goti les gens du Caucase ? Je l’ignore.

Quoi qu’il en soit, j’avais déjà vu bien des sauvages dans ma vie,

mais je n’en avais pas encore vu d’aussi laids. Leur tête grosse,

leur face camarde, leurs yeux obliques et tout petits, leur bouche

énorme, leur teint d’un brun jaunâtre, leur corps trapu et large

planté sur de petites jambes grêles et rabougries en font des êtres

affreux. Il est vrai qu’en répétant « Goti » et en levant la main,

ils nous faisaient entendre que ces « Goti », avec lesquels ils

paraissent avoir de fréquents rapports, étaient plus grands qu’eux et

que nous.

Pour eux, ils étaient aussi misérables que laids. Couverts de

lambeaux de peaux de bêtes, armés de casse-tête mal travaillés, de

lances de pierre et de harpons à bouts en os, ils n’avaient même pas

les ornements que les sauvages ont d’ordinaire. Un seul portait un

collier de coquillages et de morceaux d’ambre non taillé. Celui-là,

qui semblait être le chef, voulut nous donner une marque de grande

amitié. Il nous tendit une corne de bœuf sauvage remplie d’un liquide

jaunâtre, qu’il tenait à la main.

J’allais la prendre, lorsque l’éternellement altéré Himilcon s’en

empara lestement, en la portant à sa bouche. Mais à peine eut-il

avalé une gorgée qu’il fit une grimace épouvantable et laissa tomber

la corne, en crachant avec toutes sortes de marques de dégoût.

Illustration : Himilcon laissa tomber la corne.

« Pouah ! s’écria-t-il, les vilains sauvages ! Fi ! fi donc ! C’est

de l’huile de poisson ! Pouah ! pouah ! »

Tout le monde se mit rire. Quant au chef, il ne riait pas. Il

paraissait au contraire très-froissé du dédain qu’on témoignait à sa

corne et son huile de poisson, et s’emporta jusqu’à faire des gestes

de menace. J’essayai de le calmer, mais rien n’y fit. Lui et les

siens s’enfoncèrent dans les bois.

Le pauvre Himilcon restait tout penaud.

« Capitaine, me dit-il, je suis un ivrogne et un fou. Fais-moi pendre

à cet arbre prochain. Je le mérite pour mon étourderie.

— Allons, lui répondis-je, il n’y a pas de ta faute. Console-toi.

Pour une occasion perdue de nous aboucher avec ces sauvages, dix de

retrouvées. L’étrangeté du régal explique ta conduite.

— J’avoue, dit Hannibal, que j’ignore moi-même ce que j’aurais fait,

si, croyant avaler quelque boisson douce et agréable, je m’étais

empli la bouche d’une huile puante et nauséabonde. »

Nous reprîmes notre route le long du cours d’eau. A mesure que nous

avancions, les traces humaines devinrent plus fréquentes. Nous

rencontrions à chaque instant des groupes de sauvages qui nous

suivaient en criant et en gesticulant. Nous leur faisions quelques

petits présents, qu’ils nous arrachaient des mains plutôt qu’ils ne

les acceptaient ; mais dès que nous essayions de nous approcher

d’eux, ou de prendre quelqu’un de leurs objets en échange, ils

s’enfuyaient à toutes jambes.

Bientôt le bois s’éclaircit. Nous approchions évidemment d’une grande

agglomération. Enfin j’aperçus une vaste nappe d’eau, au centre de

laquelle, sur une espèce d’îlot, il y avait nombre de cabanes

coniques, groupées autour d’une cabane plus grande. Une étroite

chaussée artificielle reliait la ville sauvage au bord de l’étang.

Nous nous arrêtâmes à l’entrée de la chaussée.

Après avoir beaucoup crié et beaucoup gesticulé, les sauvages

finirent par nous faire comprendre qu’ils ne voulaient pas nous

laisser pénétrer dans leur ville. En revanche, ils se montrèrent tout

disposés à trafiquer : ils nous apportèrent quantité de morceaux

d’ambre auxquels ils ne paraissaient pas attacher grand prix. Il n’en

était pas de même des objets usuels en leur possession, même des

moindres. Ils ne voulaient se défaire ni d’une lance à pointe

grossière en pierre éclatée, ni d’un hameçon d’os, ni de rien de ce

genre. C’était encore bien autre chose pour les objets en pierre

polie auxquels ils attachaient un prix infini. Ils nous en

demandaient par gestes, en montrant les leurs, et semblaient surpris

que nous n’en eussions pas. Pourtant ils con- naissaient le bronze,

et même nos arcs et nos flèches, car, nous ayant montré des oiseaux

sur des arbres, ils nous faisaient signe de tirer dessus. Bicri ne

résista pas à la tentation de faire montre de son adresse et abattit

plusieurs oiseaux.

Les aventures du capitaine Magon ou une exploration phénicienne mille ans avant l'ère chrétienne · 第 33 / 51 题