XXVIII

--O--ol--ol--Comment ça s'écrit-il? demanda la voix aigre de la

jeune télégraphiste à qui Archer tendait la dépêche.

--Olenska--O--len--ska, répéta-t-il, reprenant le télégramme pour

inscrire le nom en caractères plus lisibles au-dessus de la large

écriture enfantine de May.

--C'est un nom bien exotique pour notre quartier, fit une voix

inattendue, et Archer, se retournant, vit auprès de lui Lawrence

Lefferts. Imperturbable, celui-ci tirait sa belle moustache, en

affectant de ne pas regarder la dépêche.

--Je pensais bien vous rencontrer ici, Newland. En apprenant l'attaque

de la vieille Mrs Mingott, je suis parti pour demander des nouvelles, et

je vous ai aperçu tournant le coin. Vous en venez, je suppose?

Archer fit signe que oui, et poussa le télégramme sous le guichet.

--Ça va mal, hein? continua Lefferts. On avertit la famille? Ça

doit être grave, si vous y comprenez la comtesse Olenska!

Les lèvres d'Archer se serrèrent et il eut une furieuse envie

de gifler ce long, élégant et vaniteux visage.

--Qu'entendez-vous par là? questionna-t-il sèchement.

Lefferts, qui d'ordinaire évitait les discussions, leva les sourcils,

comme pour rappeler à son compagnon que derrière le grillage se tenait

une oreille attentive. Rien n'était de plus mauvais ton (Lefferts le

faisait comprendre par ce geste) que de se quereller dans un lieu

public.

Archer était exaspéré; mais il fallait éviter un incident sur le nom

de Mme Olenska. Il paya le télégramme, et les deux jeunes gens

sortirent ensemble. Dans la rue, Archer, ayant retrouvé son sang-froid,

déclara que Mrs Mingott allait beaucoup mieux. Lefferts se déclara

heureux et soulagé et s'empressa de passer à la faillite de Beaufort

qui était annoncée par tous les journaux, reléguant au second plan la

nouvelle de l'attaque de Mrs Mingott.

Tout New-York était contristé par l'histoire du déshonneur de

Beaufort. Quant à Mrs Beaufort, depuis sa démarche nocturne auprès de

Mrs Manson Mingott, on la trouvait plus cynique encore que lui. Pourtant

elle n'avait pas l'excuse d'une origine étrangère. Il y avait un

certain plaisir à se rappeler que Beaufort était un étranger; mais si

une Dallas de la Caroline du Sud prenait parti pour lui, et disait avec

désinvolture qu'il rétablirait bientôt sa situation, l'argument

perdait de sa valeur. Il n'y avait plus qu'à plaindre les malheureuses

victimes, telles que Medora Manson, les pauvres vieilles Miss Lanning,

et d'autres dames de bonnes familles, mal conseillées, qui, si elles

avaient seulement écouté Mr Henry van der Luyden...

--Ce que les Beaufort ont de mieux à faire,--disait Mrs Archer, se

résumant comme pour un diagnostic,--c'est d'aller vivre dans la petite

propriété de Regina dans la Caroline du Nord. Beaufort a toujours eu

une écurie de courses: il pourrait faire l'élevage de trotteurs. Je

croirais volontiers qu'il a toutes les qualités d'un excellent

maquignon.

Le lendemain, Mrs Manson Mingott allait beaucoup mieux; elle avait

retrouvé assez de voix pour ordonner que le nom des Beaufort ne fut

plus prononcé devant elle. Quand vint le Dr Bencomb, elle demanda

quelle mouche piquait sa famille de faire tant d'embarras autour de sa

santé.

--Voilà ce qui arrive aux gens de mon âge quand ils s'obstinent à

manger du poulet en mayonnaise le soir, observa-t-elle; et, le médecin

ayant changé fort à propos son régime, l'attaque prit le nom

d'indigestion.

Cependant, malgré la fermeté de son attitude, la vieille Catherine ne

se remit pas tout à fait d'aplomb. Cette indifférence qui est un effet

de l'âge n'avait pas diminué sa curiosité pour les affaires des

autres, mais lui avait enlevé toute pitié pour leurs chagrins. Elle

parut n'éprouver aucune difficulté à chasser le désastre Beaufort de

sa pensée. Mais, pour la première fois, elle commença de

s'intéresser à certains membres de sa famille auxquels jusqu'alors

elle n'avait témoigné aucun intérêt.

Mr Welland, en particulier, eut ce privilège d'attirer son attention.

C'était celui de ses gendres qu'elle avait le plus constamment ignoré,

et tous les efforts de sa femme pour le représenter comme un esprit

rare (si seulement il avait voulu se faire valoir) n'avaient provoqué

chez elle qu'un gloussement de dérision. Mais comme valétudinaire il

méritait la considération; Mrs Mingott l'invita à venir la voir, afin

de comparer leurs régimes, dès que sa température le permettrait.

Vingt-quatre heures après l'envoi de la dépêche à Mme Olenska, un

télégramme annonça qu'elle arriverait de Washington le lendemain

soir. Qui prendrait le bac pour aller la chercher au terminus de Jersey

City? Chez les Welland, où les Newland Archer se trouvaient à

déjeuner, la difficulté semblait aussi insurmontable que si le Hudson

avait été l'Atlantique, et la discussion devint très animée. Mrs

Welland ne pouvait aller à la rencontre de sa nièce puisqu'elle devait

accompagner son mari chez Mrs Mingott, et qu'il fallait garder le coupé

pour ramener Mr Welland, s'il se trouvait trop impressionné par cette

première visite à sa belle-mère après l'attaque. Les fils Welland

seraient à leurs affaires. La voiture de Mrs Mingott devait aller

chercher Mr Lovell Mingott, qui arrivait à cette même heure à une

autre gare, et on ne pouvait demander à May, par un soir d'hiver,

d'aller seule jusqu'à Jersey City, même dans sa voiture. Pourtant, ce

serait peu aimable, et contraire au désir de Mrs Mingott, de laisser

arriver Mme Olenska sans qu'un membre de la famille l'attendît à la

gare. Archer proposa:

--Voulez-vous que j'aille la chercher? Je peux facilement quitter mon

bureau assez tôt pour retrouver le coupé au bac, si May veut l'y

envoyer.

Pendant qu'il parlait, il sentait son cœur battre follement.

Mrs Welland poussa un soupir de soulagement, et May enveloppa

son mari d'un sourire approbateur.

--Vous voyez, maman, tout s'arrange, dit-elle, se penchant pour

déposer un baiser d'adieu sur le front inquiet de sa mère.

Le coupé de May l'attendait à la porte. En s'installant, elle dit

à son mari:

--Expliquez-moi comment vous pourrez aller demain au-devant

d'Ellen, et la ramener, si vous partez pour Washington?

--Je ne vais plus à Washington. Le procès est ajourné.

--C'est singulier. J'ai vu ce matin un mot de Mr Letterblair, adressé

à maman, disant qu'il allait demain à Washington pour une grosse

affaire de brevets qu'il doit plaider devant la Cour Suprême. Vous

m'avez bien dit que c'était une affaire de brevets, n'est-ce pas?

--Justement; nous ne pouvons pas tous y aller et Letterblair

a décidé ce matin qu'il irait.

--Alors l'affaire n'est pas ajournée? continua-t-elle, avec une

insistance qui lui ressemblait si peu qu'Archer sentit le sang lui

monter au visage.

--L'affaire, non, mais mon départ, répondit-il, maudissant toutes les

explications inutiles qu'il avait données pour préparer son voyage.

Où avait-il lu que les menteurs adroits donnent des explications, mais

que les plus adroits n'en donnent pas? Ce qui lui était odieux,

c'était moins encore de faire un accroc à la vérité, que de voir May

s'appliquer à faire semblant qu'elle ne remarquait pas son mensonge.

--Je n'irai que plus tard, et cela se trouve bien, puisque cela arrange

votre famille, continua-t-il, dissimulant son irritation sous un accent

ironique.

À cet instant, leurs regards se croisèrent, et peut-être leurs

pensées se pénétrèrent plus avant que l'un et l'autre ne l'auraient

désiré.

--Oui, acquiesça May avec un sourire voulu, cela tombe très

bien que vous puissiez aller au-devant d'Ellen. Cela fait plaisir

à maman.

--J'en suis enchanté.

La voiture s'arrêta à la station de tramway où Newland devait

descendre pour regagner Wall Street. May posa sa main sur celle

de son mari:

--Adieu, mon chéri, dit-elle.

Ses yeux étaient si bleus qu'il se demanda plus tard s'il ne

les avait pas vus briller à travers des larmes.

Il traversa rapidement le square, se répétant, comme dans une

sorte de chant intérieur:

--Il faut deux bonnes heures pour aller de Jersey City chez

la vieille Catherine; deux bonnes heures, et peut-être plus...

Au temps de l'innocence · 第 40 / 47 题