Dans le vestibule du théâtre, Archer tomba sur son ami, Ned Winsett;
le seul, parmi ceux que Janey appelait ses «amis intellectuels,» avec
lequel il aimât, parfois, vraiment s'entretenir.
Il avait aperçu dans la salle le dos voûté et râpé de l'écrivain,
et avait surpris un moment son regard plongeant dans la loge des
Beaufort. Les deux hommes échangèrent une poignée de main, et Winsett
proposa d'aller prendre un bock dans une petite brasserie allemande au
coin de la rue. Archer, qui n'était pas en veine d'épanchement,
déclina l'invitation: il avait à travailler.
--Vous avez raison, dit Winsett, allons travailler.
Ils déambulèrent ensemble.
--En réalité, reprit Winsett, ce que je voulais savoir c'est le
nom de cette dame brune dans votre loge. Elle était avec les Beaufort,
n'est-ce pas?
Archer eut un mouvement d'inquiétude. Pourquoi diable Ned Winsett
voulait-il savoir le nom d'Ellen Olenska? Cela ne lui ressemblait pas de
faire ainsi le curieux; mais Archer se souvint que Winsett était
journaliste.
--Vous n'allez pas l'interviewer, j'espère? dit-il en riant.
--Pas pour mon journal, mais peut-être pour moi-même. Figurez-vous
qu'elle est ma voisine: drôle de quartier pour une femme élégante! Et
elle a été si bonne pour mon petit garçon! L'enfant avait
dégringolé du perron dans la cour, et s'était fait une mauvaise
écorchure. Elle s'est précipitée pour le relever, et, tête nue, elle
nous l'a rapporté dans ses bras après lui avoir fait un beau
pansement. Elle était si belle et si touchante que ma femme en a
oublié de lui demander son nom.
Le cœur d'Archer s'émut. C'était bien d'Ellen de s'être ainsi
précipitée, tête nue, portant l'enfant dans ses bras.
--Votre voisine s'appelle la comtesse Olenska: c'est une petite-fille
de la vieille Mrs Mingott.
--Fichtre! Une comtesse! fit Winsett. Je ne les aurais pas crues
aussi aimables. Les Mingott ne le sont pas.
--Ils le seraient, si vous les y encouragiez.
Allons! C'était là leur vieille controverse: la mauvaise volonté
obstinée des «intellectuels» à fréquenter le monde élégant.
Archer renonça à poursuivre cette éternelle discussion.
--Je me demande, dit Winsett, comment une comtesse a pu s'installer
dans notre affreux quartier.
--Parce qu'elle se moque bien du quartier: elle passe devant nos
petites catégories sociales sans même s'en apercevoir.
--Hum!... Elle a sans doute fréquenté une société moins fermée,
commenta Winsett... Je vous quitte... À bientôt.
Archer le suivit des yeux, ruminant ses dernières paroles, Ce Winsett,
il avait ainsi ses éclairs... il voyait... il était intéressant.
Archer se demandait comment, à un âge qui pour la plupart des hommes
est celui de la lutte, il se résignait à une vie si médiocre. Winsett
avait une femme et un enfant, mais Archer ne les connaissait pas. Les
deux hommes se rencontraient, soit au «Century Club,» soit au
restaurant avec d'autres journalistes ou à la brasserie allemande. Il
avait laissé entendre à Archer que sa femme était confinée à la
maison: cela pouvait aussi bien vouloir dire qu'elle était souffrante,
ou qu'elle n'avait pas l'habitude du monde, ou, peut-être, qu'elle
n'avait pas de robe pour y aller. Winsett lui-même témoignait d'une
horreur farouche pour les usages «du monde.» Archer, qui trouvait plus
propre et plus confortable de se mettre en habit tous les soirs, ne
s'était jamais rendu compte que la propreté et le confortable sont les
deux choses les plus coûteuses d'un médiocre budget. L'attitude de
Winsett lui semblait faire partie de l'insupportable pose des
«bohèmes.»
Mais Winsett lui offrait un stimulant intellectuel, et, dès qu'il
apercevait sa figure maigre et barbue, aux yeux mélancoliques, il
engageait avec lui la conversation. Ce n'était pas par goût que
Winsett était journaliste: né malencontreusement dans un monde fermé
aux lettres, il avait une vraie vocation d'écrivain. Après avoir
publié un petit livre exquis de critique littéraire, dont cent vingt
exemplaires seulement avaient été vendus et trente donnés, il avait
abandonné sa véritable voie et pris une situation de petit rédacteur
dans un magazine féminin où les réclames se mêlaient aux patrons de
robes, aux romans d'amour et aux affiches de boissons antialcooliques.
Sur le sujet des «Hearth-Fires» (c'était le titre du magazine)
l'ironie de Winsett était inépuisable; mais derrière cette gaîté se
cachait l'amertume d'un homme, jeune encore, qui avait lutté et se
déclarait vaincu. En causant avec Winsett, Archer constatait le vide,
l'inutilité de sa propre vie; mais celle de Winsett était plus vide et
plus inutile encore.
Je suis fini, c'est entendu, avait dit un jour Winsett, je ne tiens
qu'un article, et il n'a pas cours ici... Mais vous, vous êtes libre,
vous êtes riche. Pourquoi renoncer? Il n'y a qu'un avenir: la
politique!
Archer se mit à rire. Cette parole lui avait permis de mesurer encore
une fois la distance qui séparait sa classe à lui de celle de Winsett.
En Amérique, un «gentleman» n'entre pas dans la politique. Ne pouvant
expliquer cela à Winsett, Archer répondit évasivement:
--Est-ce que vous voyez un homme propre dans la politique? Ils
n'ont pas besoin de nous.
--Qui cela, ils? Pourquoi n'êtes-vous pas, vous, les gentlemen,
tous ensemble à leur place?
Archer eut un sourire de condescendance. Inutile de prolonger la
discussion! On ne connaissait que trop la triste fin des rares gentlemen
qui avaient sali leurs manchettes dans les affaires municipales ou dans
la politique d'État. Ce n'était plus possible. Le pays appartenait aux
nouveaux riches et aux émigrants: les gens comme il faut devaient s'en
tenir aux sports ou à la culture intellectuelle.
--La culture?... Oui... Si nous en avions une! Mais la vie
intellectuelle ici meurt d'inanition. Elle ne se nourrit que des restes
de la tradition européenne qu'ont apportée vos arrière-grands'pères.
Vous n'êtes qu'une pauvre petite minorité; vous n'avez pas de centre,
pas de concurrence, pas de clientèle. Vous êtes comme, dans une maison
abandonnée, un portrait resté accroché au mur. Vous n'aboutirez
jamais à rien, tant que vous ne vous mettrez pas en bras de chemise et
que vous ne descendrez pas dans la rue. Ça ou émigrer. Ah Dieu! Si je
pouvais émigrer!
Archer n'insista pas et ramena la conversation sur les livres: là,
Winsett, éclectique, était toujours intéressant. Émigrer! Comme si
un «gentleman» pouvait abandonner son pays! C'était aussi impossible
que de se mêler à la politique. Un «gentleman» restait chez lui tout
simplement et s'abstenait. Mais on ne ferait pas comprendre cela à
Winsett.
Le lendemain matin, Archer parcourut en vain la ville à la recherche de
roses jaunes, et arriva en retard à son étude. Il se rendit compte que
son absence avait passé inaperçue. Quel inutile assujettissement!
Pourquoi n'était-il pas en ce moment sur les sables de Saint-Augustin
avec May Welland? Dans les vieilles études, comme celle qui avait à sa
tête Mr Letterblair, il y avait toujours deux ou trois jeunes gens
riches, sans ambition professionnelle, qui s'asseyaient quelques heures
chaque jour devant un bureau. Ainsi pour le monde, pour leur famille,
ils étaient «occupés.» Aucun de ces jeunes gens n'avait la
prétention de gagner de l'argent, ni même le désir d'avancer dans sa
profession, et il leur suffisait de savoir que dans les nobles travaux
du droit ils ne dérogeaient pas.
Archer frissonnait à la pensée que lui-même pourrait en être là. Il
résistait à la stagnation, il passait ses vacances à voyager, il
cultivait les «intellectuels,» il essayait de se «tenir au courant,»
comme il l'avait dit un jour à Mme Olenska. Mais une fois marié, que
deviendrait cette étroite marge que se réservait sa personnalité?
Combien d'autres avant lui avaient rêvé son rêve, qui graduellement
s'étaient enfoncés dans les eaux dormantes de la vie fortunée!
Du cabinet de Mr Letterblair, il envoya un mot à Mme Olenska, lui
demandant si elle pouvait le recevoir dans l'après-midi. Au cercle, il
ne trouva pas de réponse, et n'en reçut pas le jour suivant. Ce
silence l'humilia: le lendemain matin, il vit un superbe bouquet de
roses jaunes à la devanture d'un fleuriste, mais s'abstint de
l'envoyer. Le troisième jour enfin, il reçut par la poste quelques
lignes de Mme Olenska. À son grand étonnement, elles étaient datées
de Skuytercliff, où les van der Luyden s'étaient retirés aussitôt
après avoir embarqué le Duc. «Je me suis évadée, écrivait-elle
brusquement et sans préambule, le lendemain du jour où je vous ai
rencontré au théâtre. Je voulais être tranquille, réfléchir. Vous
aviez raison de me dire toute la bonté de mes hôtes. Je me sens en
sécurité ici. Je voudrais que vous y fussiez avec nous.» Elle
terminait par une formule banale, sans allusion à la date de son
retour.
Le ton de la lettre surprit le jeune homme. De quoi Mme Olenska
s'évadait-elle, et pourquoi avait-elle besoin de se sentir en
sécurité? Il pensa d'abord que quelque nouveau danger venu d'Europe
pouvait planer sur elle; puis il réfléchit qu'elle avait peut-être
dans sa manière d'écrire quelque exagération pittoresque. Du reste,
elle devait être capricieuse et se fatiguer facilement de ce qui la
divertissait un moment.
Il souriait à la pensée des van der Luyden l'amenant une seconde fois
à Skuytercliff, et cette fois pour un temps indéfini. Les portes de
Skuytercliff s'ouvraient rarement, et un cérémonieux week-end était
tout ce que pouvaient espérer les privilégiés. Mais Archer avait vu
à Paris la délicieuse pièce du Labiche: _le Voyage de M. Perrichon_,
et se rappelait l'attachement tenace et profond de M. Perrichon pour le
jeune homme qu'il avait retiré du glacier. Les van der Luyden avaient
retiré Mme Olenska de la crevasse où la société de New-York avait
failli la précipiter, et outre la sympathie qu'elle leur inspirait, ils
sentaient couver en eux le désir d'assurer son sauvetage.
Archer, en apprenant le départ de la jeune femme, se rappela aussitôt
qu'il venait de refuser une invitation à aller passer le dimanche chez
les Reggie Chivers dans leur propriété à quelques kilomètres de
Skuytercliff.
Il en avait assez, depuis longtemps, des parties bruyantes de Highbank,
des courses de luge, des promenades en traîneau, des longues marches
dans la neige, des flirts innocents et des plaisanteries aussi
innocentes, mais plus insipides encore. Il venait de recevoir une caisse
de livres nouveaux de son libraire à Londres, et aurait une tranquille
journée chez lui avec ses auteurs préférés. Pourtant, tout en
froissant entre ses doigts la lettre de Mme Olenska, il alla dans le
salon de lecture du cercle, rédigea un télégramme et le fit partir
immédiatement. Il savait que Mrs Reggie avait toujours de la place pour
un invité de la dernière heure, et qu'il pouvait compter sur son
accueil.