La salle était bondée au théâtre Wallack.
On jouait _The Shaughraun_, avec Dion Boucicault dans le premier rôle,
Harry Montague et Ada Dyas dans les rôles des amoureux. La réputation
de l'admirable troupe anglaise était à son apogée, et _The
Shaughraun_ faisait toujours salle comble. Au paradis, l'enthousiasme
était sans borne; dans les fauteuils et dans les loges, on souriait un
peu des sentiments rebattus et des situations sensationnelles, mais on
ne s'en amusait pas moins.
Un épisode, surtout, ravissait la salle: c'était celui où Harry
Montague, après une scène douloureuse et presque muette, disait adieu
à Ada Dyas. L'actrice se tenait près de la cheminée, regardant le
feu. Elle était vêtue d'une robe de cachemire gris, qui moulait sa
taille et tombait en longs plis jusqu'à ses pieds. Autour du cou, elle
portait un ruban de velours noir, dont les bouts pendaient en arrière.
Lorsque le jeune homme la quittait, elle restait, les bras appuyés sur
la cheminée, la tête dans les mains. Arrivé sur le pas de la porte,
Harry Montague s'arrêtait pour la regarder encore; puis il revenait,
prenait un des bouts du ruban de velours, le portait à ses lèvres et
quittait la pièce sans que la jeune femme eût fait un mouvement. Le
rideau tombait sur cet adieu muet.
C'était pour cette scène que Newland Archer aimait revoir _The
Shaughraun._ Il trouvait admirables les adieux de Montague et d'Ada
Dyas; cela lui rappelait ses meilleurs souvenirs de Bressant et de
Croisette à Paris, ou de Madge Robertson et Kendall à Londres. Dans
leur douleur inexprimée, ces adieux le remuaient autrement que les
accents les plus pathétiques des comédiens en renom.
Ce soir-là, cette petite scène lui parut spécialement poignante; elle
évoquait le congé qu'il avait pris de Mme Olenska après leur
entretien confidentiel, quelque dix jours auparavant.
Et pourtant, il y avait aussi peu de ressemblance entre les situations
qu'entre les personnes. Newland ne prétendait guère à la beauté
romantique du jeune acteur anglais, et Miss Dyas était une grande femme
aux cheveux roux, dont la haute stature et la figure plutôt laide ne
rappelaient en rien la grâce plaintive d'Ellen Olenska. Archer et Mme
Olenska n'étaient pas davantage deux amoureux désolés qui se
séparent en silence, mais un avocat et sa cliente se disant au revoir
après une conversation d'où celui-ci remportait sur le cas de
celle-là l'impression la plus douteuse. Où donc était l'analogie qui
faisait battre le cœur du jeune homme? Était-il au pouvoir de Mme
Olenska de suggérer des possibilités tragiques et troublantes? La
jeune femme, avec son passé mystérieux et exotique, semblait née pour
le drame et la passion. Archer avait toujours pensé que le hasard et
les circonstances ne jouent qu'une faible part dans la destinée de
chacun de nous; les êtres sont menés par leur nature: chez Mme Olenska
la nature allait au dramatique, Archer le sentait. La tranquille,
presque passive jeune femme, était comme vouée à une vie hasardeuse,
quelque peine qu'elle prît pour l'éviter ou s'en éloigner. C'était
précisément son calme résigné qui permettait de deviner l'orage
devant lequel elle avait fui. Les choses qu'elle acceptait comme
naturelles donnaient la mesure de celles contre lesquelles elle se
révoltait.
Archer l'avait quittée avec la conviction que l'accusation du comte
Olenski n'était pas sans fondement. Le personnage mystérieux qui
figurait dans le passé de Mme Olenska, le «secrétaire du comte»
disait le document, avait sans doute reçu sa récompense après l'avoir
aidée dans sa fuite. La vie à laquelle elle avait voulu échapper
était intolérable. Elle était jeune, elle avait peur, elle était
désespérée. Avait-elle été reconnaissante à son sauveur? Cette
gratitude la mettait, aux yeux de la loi et du monde, de pair avec son
abominable mari. Archer le lui avait expliqué, comme son devoir le
voulait, ajoutant qu'à New-York, si les cœurs étaient simples et
bons, elle ne devait cependant pas sur ce chapitre escompter leur
indulgence.
Il avait trouvé infiniment pénible de constater la facilité avec
laquelle elle avait accepté sa décision. La faiblesse qu'elle avait
tacitement avouée la mettait à la merci de Newland; il se sentait
attiré vers elle par d'obscurs sentiments de jalousie et de pitié. Il
était heureux que ce fût à lui qu'elle eût révélé son secret,
plutôt que de le confier à la froide enquête de Mr Letterblair, ou à
la curiosité embarrassée des siens. Il se chargea du soin de faire
savoir à la famille, qu'ayant reconnu l'inutilité de ses démarches,
elle avait renoncé au divorce; et tous s'empressèrent de ne plus
penser aux choses «pénibles» dont ils avaient été menacés.
--J'étais sûre que Newland arrangerait cela, disait Mrs Welland en
parlant de son futur gendre: et la vieille Mrs Mingott, qui avait
convoqué Archer pour un entretien confidentiel, lui avait fait ses
compliments, en ajoutant:
--La petite sotte! Je lui avais bien dit que c'était une bêtise:
vouloir se faire passer pour Ellen Mingott, devenir une sorte de vieille
fille, quand elle a la chance d'être mariée et comtesse!
La scène d'amour entre les acteurs avait rappelé, avec une telle
acuité, au jeune homme, sa dernière conversation avec Mme Olenska que,
lorsque le rideau tomba sur la séparation des deux amants, il sentit
les larmes lui monter à la gorge et il se leva pour quitter le
théâtre.
En se retournant, il aperçut la jeune femme dont il avait l'esprit
rempli, assise dans une loge avec les Beaufort et d'autres invités.
Depuis leur dernière entrevue, il avait évité de la rencontrer; mais
comme Mrs Beaufort, le reconnaissant, lui faisait un petit signe
d'invitation, il fut obligé de se rendre dans la loge.
Les hommes lui firent place, et après quelques mots échangés avec Mrs
Beaufort, qui tenait à montrer sa beauté, mais non à causer, Archer
alla s'asseoir derrière Mme Olenska. Mr Jackson, installé près de Mrs
Beaufort, lui faisait, à demi-voix, le récit de la soirée du dimanche
précédent chez Mrs Lemuel Struthers (quelques personnes disaient qu'on
y avait dansé). Mrs Beaufort écoutait ce minutieux récit avec son
impeccable sourire, la tête tournée de façon à être vue de profil
par les fauteuils d'orchestre. Mme Olenska se retourna vers Archer et
lui dit à voix basse:
--Croyez-vous qu'il lui enverra un bouquet de roses jaunes demain
matin?
Archer rougit et son cœur battit violemment. Il n'était allé que deux
fois chez Mme Olenska et chaque fois il lui avait envoyé un bouquet de
roses jaunes, mais sans y joindre de carte. Elle n'avait jusqu'alors
fait aucune allusion aux fleurs, et ne semblait pas soupçonner leur
provenance. Maintenant, non seulement elle y faisait une allusion, mais
elle l'associait à la tendre séparation des amants de la scène:
Newland en fut ému et troublé.
--Je m'en allais pour emporter le souvenir de cette scène, dit-il.
À sa grande surprise, il vit pâlir la jeune femme. Elle porta les yeux
sur la jumelle de nacre que tenaient ses mains finement gantées, et dit
après un silence:
--Que faites-vous pendant l'absence de May?
--Je m'absorbe dans mon travail, répondit-il, un peu froissé de
la question.
Selon une habitude prise depuis longtemps, les Welland étaient partis
la semaine précédente pour Saint-Augustin, dans la Floride, où ils
passaient la fin d'hiver. Mr Welland était convaincu qu'il avait les
bronches délicates. C'était un homme de nature douce et silencieuse:
il n'avait pas d'opinions personnelles, mais, en revanche, il avait des
habitudes. Nul ne devait y contrevenir: sa femme et sa fille étaient
donc obligées de l'accompagner dans le midi. Il fallait que partout où
il allait, il retrouvât son milieu habituel: sans Mrs Welland, il
n'aurait su ni trouver ses brosses ni se procurer des timbres.
Tous les membres de cette famille s'adoraient entre eux. Jamais Mrs
Welland ni sa fille n'auraient admis l'idée que Mr Welland pût aller
seul à Saint-Augustin, et les fils, ne pouvant à cause de leurs
occupations s'absenter pendant l'hiver, allaient le rejoindre à Pâques
pour revenir avec lui.
Archer ne pouvait discuter la nécessité où May se trouvait
d'accompagner son père. Le médecin de famille des Mingott avait
attaché sa réputation à une pneumonie que Mr Welland n'avait jamais
eue, et il exigeait le séjour à Saint-Augustin. Les fiançailles de
May n'avaient dû être annoncées qu'après le retour de la Floride et
le fait qu'on avait été amené à les annoncer plus tôt ne changeait
en rien les plans de Mr Welland. Archer aurait aimé se joindre aux
voyageurs, vivre pour quelques semaines au soleil, canoter et se
promener avec sa fiancée; mais lui aussi était tenu par les usages et
les conventions. Ses devoirs professionnels n'étaient guère
accablants, mais tout le clan Mingott se fût étonné, s'il avait
demandé un congé au milieu de l'hiver; et il avait accepté le départ
de May avec la résignation qui allait certainement devenir un des
principaux éléments de sa vie d'homme marié.
Il sentait que, sous ses paupières baissées, Mme Olenska le
regardait.
--J'ai fait ce que vous désirez,--ce que vous m'avez conseillé,
dit-elle sans préambule.
--Ah!... J'en suis heureux, répondit-il, embarrassé qu'elle abordât
ce sujet à un pareil moment.
--Je me suis rendu compte que vous aviez raison, continua-t-elle,
un peu haletante. Mais la vie est parfois difficile... troublante...
--Je sais!
--Je voulais vous dire que j'ai reconnu que vous aviez raison, et
que je vous en ai de la gratitude, acheva-t-elle, en portant vivement
sa lorgnette à ses yeux.
La porte de la loge s'ouvrit et laissa passer les éclats de voix
de Beaufort.
Archer se leva, et sortit du théâtre.
La veille, il avait reçu une lettre de May Welland dans laquelle, avec
une candeur caractéristique, elle lui demandait d'être «bon pour
Ellen» en son absence... «Elle vous aime et vous admire beaucoup. Elle
dissimule sa tristesse, mais elle est isolée et malheureuse. Je ne
crois pas que grand'mère la comprenne, ni mon oncle Lovell Mingott. Ils
la croient beaucoup plus mondaine qu'elle ne l'est réellement. Je
comprends bien, quoi qu'en dise la famille, que New-York doit lui
sembler triste. Je crois qu'elle est habituée à beaucoup de plaisirs
que nous n'avons pas: à entendre de belle musique, à voir des
expositions, à rencontrer les célébrités, les artistes et les
auteurs, tous les gens intelligents que vous admirez. Grand'mère ne
peut pas se mettre dans la tête qu'elle a besoin d'autre chose que de
dîner en ville et d'être bien habillée. Pour moi, je ne vois à
New-York que vous qui puissiez l'entretenir des choses qui
l'intéressent vraiment.»
Sa May si sage! Comme il l'aimait pour cette lettre! Mais il n'avait pas
eu l'intention de suivre ses avis. D'abord il était trop occupé,
ensuite il ne tenait pas à jouer trop ostensiblement le rôle de
champion de Mme Olenska. Elle savait se garder toute seule beaucoup
mieux que ne le croyait la candide May. Elle avait Beaufort à ses
pieds, Mr van der Luyden planait au-dessus d'elle comme une divinité
protectrice, et de nombreux candidats attendaient leur tour de se
déclarer ses défenseurs. Néanmoins, il ne voyait jamais la jeune
femme, n'échangeait jamais un mot avec elle, sans se rendre compte que,
dans sa naïveté, May avait deviné bien des choses: Ellen Olenska
sentait sa solitude, elle souffrait.