pointe des deux aiguilles et visait, de sa petite flèche d'or, la
photographie aux beaux yeux paisibles. Les stores baissés, de leurs
mille raies de lumière et d'ombre, nous composaient l'atmosphère
exquise des intérieurs d'été. On entendait sur le toit du pignon
pointu le roucoulement des pigeons et, de plus loin, le chant des
poules pondeuses, et, de presque partout, cette douce sonorité
bienheureuse des choses qui chauffent au soleil. Au bord des tasses
à café, les mouches, la tête en bas, pompaient la fine mousse blonde;
d'autres, rappelant de vieilles dames aux voiles de crêpe, pénétraient
dans le sucrier blanc, comme dans une église neuve, et, là dedans,
trafiquaient, se bousculaient, se chevauchaient, parfois expulsaient
l'une d'elles tout à coup, pour quelque mystérieux scandale dont les
commentaires faisaient bruire les parois de porcelaine.
Félicie lut la lettre sans donner aucun signe d'étonnement,
d'indignation ou de douleur. On voyait, au travers des lunettes,
la chair grossie des paupières immobiles; seul, un coin de la lèvre
supérieure, à droite, battait, comme un pouls. Elle passa le papier
bordé d'un mince filet noir à sa soeur, qui le passa à mademoiselle
Adélaïde, et ainsi de suite. Quand chacun en eut pris connaissance,
Félicie le jeta à Casimir.
On se leva. Pas une parole n'avait été prononcée; aucune ne le fut,
sinon celle-ci, lorsque Casimir voulut ouvrir la bouche:
--Taisez-vous.
Et Félicie, en le regardant, quoiqu'elle fût de sa taille, semblait
le regarder tout petit et par terre. Elle ne pouvait plus désormais
éprouver de colère contre lui: il était garanti par l'excès même de sa
sottise et de sa misère.
Pour tout autre que Casimir, c'était le moment de s'écrier: «Je suis
sauvé!» Mais il n'avait ni malice, ni esprit de calcul. Il se confiait
simplement à sa destinée qui n'avait jamais failli à le rasseoir en
bonne place, aussitôt touché le fond du gouffre. Tel était l'élan
communiqué par le coup de pied reçu à Langeais, que l'expulsé
défonçait la porte d'entrée de Courance. Un toit valait l'autre.
XI
«ENTREZ! ENTREZ!... TANT QU'IL Y AURA DU PAIN DANS LA HUCHE...»
La résignation de Félicie nous effraya plus que sa colère.
Elle jouait aux cartes avec Casimir!
Ils étaient assis l'un vis-à-vis de l'autre, à une petite table ovale;
le matin, l'après-midi, le soir, tous les jours de la semaine hormis
celui où venait M. Laballue. Les termes du bésigue et du piquet
s'élevaient seuls dans le salon d'utrecht, avec les gazouillements
des jetons d'ivoire. Grand'mère et ces demoiselles osaient à peine
regarder les deux partenaires, et tremblaient.
On était presque plus à l'aise quand la douleur physique faisait crier
Félicie. Alors, elle jetait les cartes et allait se tordre sur le
canapé. On avait descendu le paravent, malgré l'été; elle dissimulait
sa torture derrière les images grotesques, et elle se piquait à
la morphine. On entendait s'amollir sa plainte, et ses soupirs se
régulariser et décroître, puis se relever en un souffle de bien-être
ou d'extase. Et elle reprenait le jeu qui lui trompait l'attente de la
mort.
Il n'était plus question de rien. Il semblait que la vie morale nous
manquât totalement. Ce qui eût, autrefois, retourné la maison, ne
parvenait pas à soulever une onde sur l'accalmie plus inquiétante, à
vrai dire, que la tempête.
Un jour, l'oncle Planté surprit Casimir qui pinçait Valentine, dans le
corridor. Il jura si fort que tout le monde accourut, même Félicie; et
l'on comprit. Personne ne dit mot. L'oncle lui-même se tut.
On laissait parler Casimir à table; on lui permettait de prendre la
voiture pour aller au moulin ou chez son notaire. Un de ses créanciers
sonna, un matin. Il le reçut sous les noisetiers. De son fauteuil,
Félicie apercevait les deux hommes qui discutaient.
--Quand le ciel croulerait, soupirait-elle, qu'est-ce que vous voulez
que j'y fasse?
--Félicie! voyons, tu ne dis pas ce que tu penses!
--Moi? Ah bien! je vous prie de vous imaginer qu'à mon âge les
illusions sont tombées! Je l'ai déjà répété cent fois: je ne crois
plus à rien de rien.
Elle n'avait pas mis le pied hors des murs, depuis son retour de
Paris. Ses jambes la trahissaient; à cause de ses crises fréquentes,
elle redoutait même une sortie en voiture. Adieu les tournées dans
les fermes, les promenades sous les noyers, les haltes sous les vieux
sapins ou au dolmen! Elle pouvait marcher jusqu'aux abeilles, et
revenir. C'est là qu'elle allait volontiers:
--Bonjour, leur disait-elle, vous me reconnaissez donc encore? Allons,
travaillez bien... Et puis, ne vous étonnez pas trop si vous ne me
voyez plus.
Quel regard, lorsque, penchée sur la canne fourchue, elle considérait
l'allée fuyant au fond du jardin, sous les lilas, où il fallait
s'abstenir de risquer un pas de plus, sous peine de se faire traîner
pour revenir, comme une bourrée de bois mort!
--Écoute, mon petit, écoute!
Elle entendait la pluie que répandaient les arrosoirs de Fridolin, et
en même temps le bruit d'une bêche:
--Va voir, mon petit, si c'est ton oncle Planté qui bine les poiriers.
J'espère bien qu'ils ne m'ont pas pris encore un homme de journée...
Elle prétendait ne plus croire à rien!
Un des secrets tourments de ces dames était de n'avoir pas su
contraindre la malade à retourner à Paris. Peut-être eût-il été
encore temps de l'opérer, bien que le chirurgien eût déclaré la
chose urgente: «Quand on pense qu'à l'heure qu'il est, Félicie
serait sauvée!...» Une lettre alarmée arriva de Paris. La croissance
d'Adrienne nécessitait une opération nouvelle: «Oh! un rien! Mais,
avec ces satanées histoires-là, est-on jamais parfaitement tranquille?
Et les frais, grand Dieu!...» Deux jours après, une dépêche: «Ange
succombé dans nos bras. Fous de douleur.» Cette fois-ci, Milwaukee
avait échoué.
--Vous voyez ce que c'est! dit Félicie. Mourir pour mourir, autant
s'en aller à son heure.
Elle envoya des secours à Paris et oublia, dans sa lettre, son
dernier ressentiment contre Philibert. Le malheureux écrivit des pages
éperdues, à donner des inquiétudes pour sa raison. On l'invita à venir
se remettre à Courance. Il télégraphia: «Avec ma femme?» Félicie
fit répondre: «Avec ta femme.» Ils arrivèrent. Leur chagrin était
indescriptible, leur détresse complète. Le tableau du Salon, vendu
trois cents francs au brocanteur, pour les honoraires du médecin; les
études, la dernière pochade, pour les frais de l'église. Au moins, la
petite chérie avait eu un enterrement convenable; quant au monument,
on verrait plus tard.
Philibert et sa femme furent installés au premier étage de la maison
neuve. Marceline était une femme commune, que la timidité, la
peine, et aussi l'ivresse de se voir à Courance, excitaient à parler
beaucoup, de tout, sans cesse, à tort et à travers. On ne pensa
presque pas à s'en choquer; pas plus qu'on ne songea qu'on s'était
battu, une année entière, à propos de l'admission de cette femme à la
maison. On n'en était plus à faire la petite bouche.
Félicie avait adopté quelques phrases qu'elle répétait: «Quand le ciel
croulerait...» «Entrez! entrez...! tant qu'il y aura du pain dans
la huche...», allusion à l'hébergement forcé de Casimir, du ménage
parisien, de la future famille de mon père. Lorsqu'elle causait toute
seule avec M. Laballue, elle parlait souvent de «faire la part du
feu».
Mon père annonça que son mariage était fixé au 1er septembre.
--C'est un excellent moment, dit Félicie, pour le voyage de noces.
--Oh! nous n'irons pas loin. Comme la cérémonie doit avoir lieu à
Paris, nous nous contenterons d'y séjourner un peu.
--À Paris?
--M. Pope, oncle et tuteur, a conservé son domicile légal à Paris. Je
préfère, d'ailleurs, à tous égards...
--Parfaitement! parfaitement!
Après mille précautions oratoires, il demanda la permission de
présenter sa fiancée. Félicie jeta un: «Ma maison est ouverte!» qui
lui coupa la respiration.
Ces manifestations de libéralisme affecté faisaient courir des
frissons sur les épaules. L'intransigeance de jadis nous eût paru bien
préférable.
Mon père tournait son chapeau, comme un paysan. Il hésitait; il
balbutia:
--Mais... c'est que...
Elle vint à son aide:
--C'est qu'elle ne peut pas venir toute seule?... Que les Pope
l'amènent! Entrez! entrez!...
La veille du jour fixé pour la visite, Félicie commanda d'ouvrir
le grand salon, et Fridolin parut, les bras en croix, entre les
persiennes repliées. La mine de ce serviteur dévoué s'effondrait en
même temps que la figure altière de Courance. Il avait vieilli plus
que Félicie. Il prononçait à tout propos des jugements sombres. Il
aspira l'air par sa brèche, et dit:
--Il me semble que je livre les fortifications de la ville de Metz.
--Plaît-il? dit Valentine qui battait déjà les meubles.
--Suffit, jeunesse!
Malgré le mal que l'on se donnait pour être calme, la prochaine entrée
des Pope à Courance causait de violentes palpitations. Grand'mère me
prit par la main et me mena devant la photographie:
--Mon enfant, te rappelles-tu ta maman?
--Oui.
--Eh bien! mets-toi cela dans la tête: quoi qu'il arrive, et quoi
qu'on te dise, tu n'auras jamais qu'une maman; c'est celle-là. Il n'y
en a pas de meilleure ni de plus belle. C'était une sainte; elle est
au ciel; elle te voit. Allons! promets-lui que tu l'aimeras toujours.
Je joignis les mains et je dis:
--N'aie pas peur, maman; l'autre, c'est bon pour papa, mais moi...
--Ce n'est pas comme cela qu'il fallait t'exprimer, dit grand'mère,
mais enfin, c'est bien. Allons, tiens-toi propre, et sois poli quand
_on_ t'embrassera.
Ce fut vers quatre heures que fut signalé le roulement de la voiture.
Valentine courut à la grille, pour être bien sûre, et elle remonta
l'allée en hurlant:
--V'là les Pope! V'là les Pope!
Chaque pas du cheval trottant sous les ormes nous heurtait la
poitrine. Au sortir de l'allée, on reconnut la victoria de mon père. À
côté de lui: du rouge et des cheveux noirs. Point de Pope.
La voiture, évitant les communs, vint par l'esplanade sablée, et
s'arrêta devant le perron. Mon père sauta, mais un peu tard pour
présenter la main, et la robe rouge, prise au marchepied, découvrit
une jambe, fine et longue, jusqu'au genou.
Nous vîmes cela du petit salon. Quelqu'un fit: «Aïe! aïe!» comme
lorsqu'on est piqué d'une aiguille, et une grimace passa sur les
visages.
--C'est heureux, dit grand'mère, que le marchepied ne soit pas plus
haut!
Mon père monta le perron, ému, pâle comme son gilet.
Les Pope avaient dû partir pour Paris, en vue des préparatifs urgents.
Mademoiselle les rejoindrait sous peu; elle s'était soumise à un désir
d'escapade, d'une incorrection!...
--Un enlèvement! dit-il.
Les lèvres murmuraient:
--Charmant! charmant!
_On_ fut tout de suite sans façons. _On_ m'embrassa, avec force
compliments. C'était la deuxième femme, pour moi, qui sentît si
bon. Le salon fut promptement imprégné de son parfum. Elle avait des
cheveux luisants, épais, bouillonnants, débordants; des yeux deux fois
plus grands que les nôtres; un petit front; une bouche tout en dehors,
étroite, écarlate. Quand elle souriait, ses dents étaient plus claires
que le jour.
Elle avait un brimborion d'accent étranger, un rien, une résonance
ancienne demeurée à la voûte du palais, une musique entendue d'au
delà de l'eau. C'est elle qui parlait le plus, car elle était le moins
embarrassée. Évidemment, on lui trouvait «mauvais genre», mais le
trouble qu'elle répandait par son étrangeté nous gagnait. Je ne
voulais plus m'en aller de ses jupes; je la respirais de toutes mes
forces; je me laissais asseoir sur ses genoux, et, quand elle me
pressait, je restais le nez contre son corsage. En m'embrassant, elle
me causait un plaisir extraordinaire.
Mon père triomphait, et les couleurs lui revenaient, quoiqu'il eût un
regard d'homme ivre. Les pauvres figures de ces dames faisaient peine
à voir.
On se leva pour passer à la salle à manger, où des rafraîchissements
étaient préparés. On s'étonnait que la créole fût si peu prodigue
de détails sur la Nouvelle-Orléans. Car on se la figurait élevée au
milieu des rizières, des nègres, des serpents boas. Elle avait vécu
vingt-deux ans à Paris.
--Cela ne me rajeunit pas! disait-elle.
Elle connaissait beaucoup les peintres; pas Philibert, toutefois. Mais
il ne s'en froissa point, et ils parlèrent ensemble d'expositions.
--Et vous ne regrettez pas Paris?
--On y est si méchant! dit-elle.
Félicie s'excusa de ne point nous accompagner au jardin; grand'mère
tint à rester près de sa soeur; les vieilles tantes s'étaient
éclipsées ainsi que l'oncle Planté. Ce fut Casimir qui assuma le rôle
de cicérone; et il semblait montrer sa propriété.
La créole ondulait devant nous, ployant la taille pour éviter les
branches, ou tendant la joue, soudain, à la caresse d'une pointe de
feuille. Elle se retournait et abusait de son rire facile. Près des
abeilles, elle ramena des deux mains sa robe en avant, et courut comme
une fillette. Félicie et grand'mère, assises sous les noisetiers, la
regardaient de loin. Mon père me dit:
--Dans quelques jours, elle sera ta maman. Est-ce que tu l'aimeras?
J'avais envie de dire oui, à cause de sa bonne odeur; mais je me
souvins de la leçon de grand'mère. Il en eut le soupçon et reprit d'un
ton impératif:
--Il faut que tu l'aimes. C'est moi qui te le dis. Je suis ton père,
sacrédié!...
Nous ne les vîmes plus avant le mariage. Mais grand-père Fantin, qui
consultait M. Clérambourg, nous donna des nouvelles. Les Pope, partis
pour Paris, ne devaient plus revenir à Beaumont. Le château de la
Roche était en vente,--le pays, entièrement exploré, n'offrant plus
d'attraits à madame.
--Ces insulaires, disait M. Clérambourg, ont du mal à s'acclimater
dans nos petits endroits; il leur faut du neuf tous les matins. Nadaud
va perdre une bonne maison...
--Il en a pris la fleur, dit Casimir.
--Elle lui coûtera cher, dit M. Clérambourg.
On sut, en effet, que non seulement le marquis de la Frelandière, mais
la plupart des maisons nobles, et plusieurs propriétaires catholiques
lui avaient retiré leur clientèle. La valeur de son étude s'en
trouvait singulièrement diminuée. De dépit, n'affichait-il pas des
opinions démocratiques?
--Parfait, disait M. Clérambourg, quand vous avez la bonne fortune de
trouver des capitalistes assez excentriques pour vous soutenir; mais,
dans l'état actuel de la propriété foncière, les idées avancées sont
incompatibles avec le notariat.
Casimir développait ce sujet avec complaisance, car c'était détourner
l'attention de ses affaires personnelles. La table, augmentée d'une
rallonge pour les trois bouches nouvelles, restait silencieuse; on
baissait le nez dans son assiette et relevait un oeil furtif sur
Félicie. Elle ne bronchait pas.
Une seule chose semblait la préoccuper désormais: la morphine et le
nombre des piqûres autorisées. On avait dû lui arracher la seringue,
ainsi que le petit flacon de baume souverain et mortel, car elle en
abusait. Cette exécution s'était faite, un mercredi soir, Sucre-d'Orge
étant monté sur ses grands chevaux et ayant parlé à sa vieille amie
comme à un animal indompté; l'oncle Planté, Philibert et toutes
les femmes formant cercle autour d'elle et frappant du pied. Scène
affreuse. On avait vu, pour la première fois, Félicie pleurer. Elle
avait cédé à la force, et remis entre les mains de sa soeur l'étui
plat en maroquin noir. Depuis lors, elle pleurait quelquefois,
pareille à une enfant privée de sa poupée, et redemandait la chose
avec des minauderies gentilles et puériles, plus atroces que des cris.
Grand'mère allait avec elle derrière le paravent et la piquait. Dans
la griserie du soulagement, il arrivait que Félicie embrassât sa
soeur.
Le paravent prenait l'aspect d'une clôture sacrée derrière laquelle se
passaient des scènes mystérieuses. Je n'osais plus en déchiffrer
les légendes. Les messieurs au bain, les curés de village, les
mamans-canards, ne donnaient plus envie de rire.
Félicie m'envoyait avec Philibert dans les fermes. L'application
du malheureux à s'initier à l'agriculture était touchante. Il
interrogeait les femmes dans les champs; il faisait causer les
enfants au bord des chemins, afin de surprendre les notions par trop
élémentaires dont il n'osait avouer l'ignorance: l'époque où l'on sème
le blé, où l'on fume la terre, où l'on taille la vigne, où l'on doit
rentrer les regains. Mais son cerveau était rebelle à tout cela;
souvent il écoutait mal ce qu'il s'était donné tant de peine
à demander, et il demeurait absorbé par quelque particularité
pittoresque de la personne qui lui parlait. Bien des fois aussi, tout
en marchant, tout en causant, quelque chose comme un flot lui montait
à la gorge, et il détournait la tête: c'était le regret d'Adrienne,
qui se gonflait dans son coeur. Il restait maladroit dans les rapports
que nous faisions à Félicie, et il était humilié parce qu'elle
m'écoutait de préférence.
Quand elle nous ordonnait de lui ramener Pénilleau, Cornet, ou le père
Moreau, elle humait sur les épaules du paysan, par-dessus le livre de
comptes, l'odeur de chacune de ses terres, de chacune de ses étables,
et elle en évoquait avec une précision minutieuse les plus infimes
détails, comme un exilé qui pense au jardin de son père. Elle ne
congédiait plus ses hommes sans leur dire:
--C'est peut-être la dernière fois que nous comptons ensemble; mais,
que j'y sois ou que je n'y sois plus, il n'y aura rien de changé.
On interprétait de différentes façons ces paroles ambiguës.
L'interroger sur l'avenir semblait encore prématuré et de mauvais
goût. Elle-même ajoutait parfois ce commentaire:
--Qu'est-ce que je suis, moi? rien. Qui est-ce qui vous nourrit? c'est
Courance.
On le savait bien; et c'était Courance que tous convoitaient.
Cet appétit naturel se dissimulait à peine depuis que Félicie
baissait. Casimir était certain de prévoir la teneur du testament, à
un legs près. Il s'interdisait d'être trop optimiste: les parents
âgés ne devaient compter que sur une petite rente... à moins que la
nécessité, surgissant des affaires du moulin de Gruteau, ne forçât la
main à la testatrice: «Avec le tiers d'une ferme, elle comblerait le
trou!...» Selon lui, «Courance serait partagé en deux moitiés divises
ou indivises, attribuées aux deux neveux: Philibert, d'une part, et le
petit, de l'autre, venant en représentation de feu sa pauvre mère».
--Du petit, n'en parlons pas: Nadaud sera là qui prendra les intérêts
de son fils et qui, personnellement, aura faim pour plusieurs. J'ai
tout lieu d'espérer que Philibert se conduira bien avec nous...
--Mais, l'oncle Planté? disait grand'mère.
En effet! on l'oubliait toujours. Cependant, il était probable qu'il
garderait, sa vie durant, la jouissance de toute la fortune.
--La mort de sa femme, quoi qu'on en pense, sera pour lui un grand
coup.
--Il a toujours eu l'habitude de vivre dans son ombre.
La plus acharnée à connaître son sort à venir était la vieille tante
Gillot, la centenaire. Elle venait fréquemment, depuis le voyage de
Paris, sous prétexte de demander des nouvelles, et la peur qu'elle
avait que l'on touchât à la rente que lui servait Félicie perçait sous
toutes ses interrogations. Elle eut plus d'audace que les autres
et ouvrit la brèche en parlant presque nettement. Tout le monde s'y
précipita:
--Un malheur est si vite arrivé! Félicie, vois-tu, il n'est jamais
trop tôt pour mettre ordre à ses affaires...
--Tout est en ordre, nous le savons bien. Ah! certes, ce n'est pas la
confiance en toi qui nous manque!
--Mais c'est précisément cette confiance aveugle que nous avons en
toi, qui nous fait redouter de tomber entre les mains de Dieu sait
qui!
--Il est bien évident que nous pouvons tous disparaître avant toi,
mais, notre chandelle éteinte, à nous, personne ne s'en apercevra:
tandis que...
Félicie regarda une à une toutes les bouches et dit:
--Vous aurez à manger.
XII
LA TERRE EST SAUVE!
Félicie s'alita dans les premiers jours de septembre.
On ne la vit pas descendre, un matin; au moment de se mettre à table,
ces dames s'interrogèrent en désignant la place vide, et grand'mère
fit signe de la tête: «Non». Pendant quelques jours encore, on posa
son couvert, à la place habituelle, devant la cheminée, sous la
photographie et le Cupidon. L'oncle Planté regardait, en face de lui,
la serviette sanglée dans le rond d'ivoire.
La femme de Philibert se révéla promptement une garde-malade
incomparable. Elle, grand'mère et la Boscotte montaient et
descendaient tout le jour; on les rencontrait dans le corridor,
faisant du vent à leur passage. Et Félicie ne voulait point que les
autres personnes entrassent dans sa chambre, car elle avait honte de
se montrer délabrée.
Une après-midi, je l'aperçus du dehors. La fenêtre ouverte, au-dessus
de la salle à manger d'acajou, laissait voir un bonnet blanc et le
bras d'une camisole à dessins mauves. Le bonnet tourna, et les yeux
bleus parurent dans une chair couleur de paille d'avoine. Ils se
fixèrent à distance. Ils devaient, au delà du parc, caresser le coteau
où mûrissait la vendange. Ils restèrent là, longtemps. Peut-être
voyaient-ils plus loin encore... Le jour était magnifique; un air doux
soulevait le parfum des héliotropes autour du perron; la jolie rouille
de l'automne commençait de gagner les touffes d'arbres; l'oncle
Planté, au bout de la pelouse, mettait en place les bulbes des
jacinthes; contre le mur, entre les tamaris et un grand bouleau
blond, Fridolin passait aux grappes de chasselas, comme à de belles
chevelures dorées, des filets de crin; et, de l'autre côté de la
clôture, on entendait un homme qui poussait la charrue en nommant tour
à tour ses boeufs: «Brun» et «Rosé». Çà et là, un cri d'oiseau, une
voix dans la campagne. Tous les bruits étaient familiers et charmants.
Et, au-dessus de cela, dans le grand désert du ciel immobile, qui
dira jamais ce qu'il y avait, pour qu'un enfant, qui ne recevait que
l'impression confuse des choses, en ait frémi?
Philibert, étonné de me trouver si attentif, frappa dans ses mains. Je
sautai, et, là-haut, la face jaune abaissa les yeux sur nous.
Elle était prise! On l'avait vue; ne pouvait-on l'approcher?
Philibert demanda la permission de monter. Elle branla sa pauvre tête
désespérée. Nous insistâmes. Alors elle nous dit:
--Eh bien! attendez un peu que je fasse un brin de toilette.
Marceline parut au bord de la fenêtre, tenant à deux mains la
veilleuse, un tablier bleu à la ceinture. Toujours en train, tuant son
chagrin à force d'agir, elle travaillait plus que les bonnes, veillait
la malade, la changeait, lui cuisinait des plats légers, connaissait
tous les soins subtils. Félicie, humiliée d'abord, la boudait sans
tiédir son zèle, mais, vaincue par son courage, elle la prenait en
affection et ne permettait plus qu'aucune autre personne la touchât.
Grand'père Fantin en augurait beaucoup de bien pour les dispositions
testamentaires.
Derrière nous, tout le monde pénétra dans la chambre, et, de ce
jour-là, Félicie, qui ne comptait plus les défaites, laissa voir sa
décrépitude.
Elle était assise dans un grand fauteuil garni de toile de Jouy à
vignettes, et sa personne semblait tassée, réduite, ainsi que sa
figure, comme si «le crabe» l'eût mangée tout entière. La table de
nuit portait des fioles; un guéridon les six livres des fermes, en
toile noire élimée aux angles; une armoire de noyer qu'on ouvrait
souvent exhalait une odeur de lavande et d'iris.
Elle parut étonnée de nous voir si nombreux tout à coup autour d'elle:
--Mon Dieu! dit-elle, mais combien donc est-ce qu'il y en a?
On se compta, en riant, sans en avoir envie. On lui dit qu'il y
aurait demain une tête de plus, si elle le voulait bien: madame Leduc
réclamait la faveur de venir l'embrasser.
--Oh! oh! dit Félicie, cela sent mon enterrement.
Elle demanda à grand-père Fantin s'il voyait un inconvénient à se
rencontrer avec sa soeur, malgré le tour qu'elle lui avait joué. Il
n'en voyait aucun.
--Allons! vous n'êtes pas susceptible.
Trois jours après, le frère et la soeur se faisaient mille tendresses,
et ils se promenaient, bras dessus, bras dessous, dans les allées de
Courance: les meilleurs amis du monde.
La première conséquence du séjour de madame Leduc fut que Félicie
témoigna le désir de voir un prêtre. Elle ne voulait point entendre
parler de l'abbé Fombonne, curé de sa paroisse; mais elle dit qu'elle
recevrait monsieur le curé de Beaumont.