fenêtre le surveiller, par acquit de conscience, jusqu'au coin de la
rue.
Que de fois madame Pergeline, qui était au courant de nos soucis,
prodigua à sa voisine des expressions compatissantes, dans le genre
de celles-ci: «Ah! vous pouvez vous flatter d'avoir un gendre qui est
joliment élégant!... Ah! cela, on peut le dire: il n'y en a pas un
comme lui en ville pour faire retourner les têtes!...»
Ou bien grand'mère demandait à son gendre pourquoi il allait si
souvent au château de la Frelandière.
C'était une coquetterie de mon père, dont les parents avaient été
laboureurs, d'être reçu chez le marquis de la Frelandière. Il faisait
alors laver la victoria et prenait une cravate blanche ornée d'une
fine fleur de lis en jais. Il dissimulait sa serviette d'homme
d'affaires. On le retenait parfois à déjeuner au château.
--Et aujourd'hui, interrogeait grand'mère avec malice, avez-vous au
moins vu ces dames?
--La marquise? faisait mon père, un peu embarrassé.
--La marquise, la comtesse, la vicomtesse... est-ce que je sais? Les
avez-vous vues, oui ou non?
--Mais certainement, je les ai saluées dans le parc.
--Elles n'ont donc pas déjeuné avec vous?
--Vous comprenez, quand le marquis a à causer d'affaires...
--Ah çà! mais, mon ami, on vous fait déjeuner à l'office!...
Ce genre de taquinerie l'exaspérait particulièrement. Il jetait sa
serviette sur la table et s'en allait.
Il nous arriva, un soir, dans un état d'agitation peu ordinaire.
--Eh bien, dit-il, je viens d'en apprendre de belles! Savez-vous à
quoi s'occupe en ce moment votre mari? oui, votre mari, M. Casimir
Fantin!
Grand'mère frissonna. Elle avait appris de son mari tant de choses
désastreuses!
--Non, vous ne devineriez pas!... il est tout bonnement en train de
négocier un emprunt pour acheter le moulin de Gruteau.
--Le moulin de Gruteau? Mais c'est fou! Mais Félicie le guigne depuis
trente ans; elle n'a jamais pu trouver le moyen de l'acheter.
--Il paraît qu'il l'a trouvé, lui. Il n'y a que les meurt-de-faim pour
avaler les bouchées doubles. Il a écrit, de Langeais, à Clérambourg;
il lui demande des conseils.
--Oh! si ça vient par Clérambourg!...
--Clérambourg a cru devoir me prévenir afin que nous puissions à temps
éviter un désastre.
--Mon Dieu! mon Dieu! ne parlons pas de cela à Félicie, elle en
mourrait.
Cette alerte fournit aux deux ennemis un motif d'union momentanée, et
l'on combina de concert les stratagèmes propres à empêcher ce diable
de grand-père Fantin de se relancer en de nouvelles aventures. Il fut
décidé que l'on accepterait, enfin, l'invitation qu'adressait chaque
année le vieil oncle Goislard, et que nous irions, grand'mère et moi,
pendant une ou deux semaines, à Langeais, tenter de faire avorter le
projet.
Il y eut certainement quelque chose de providentiel dans ce voyage,
car, sans cette raison de quitter Beaumont, nous nous en éloignions,
peu après, de la façon la plus regrettable.
Nous avions eu des pluies d'automne. La cour était sombre; le
feuillage des chasselas roses du mur mitoyen luisait sous les averses;
des jours se passaient à regarder les grosses gouttes rejaillir sur
le pavé, en jets d'eau fluets. Les gouttières jasaient, d'une voix
d'arrière-gorge, comme des commères infatigables. Un clerc, le col
relevé, son mouchoir sur la tête, se dirigeait, en courant, vers une
porte trouée en as de coeur; on voyait de grands parapluies bleus,
ruisselants, monter sur deux jambes mouillées l'escalier extérieur de
l'étude. Adèle allait de sa cuisine au puits, son jupon en guise de
capeline; et la bonne du capitaine manquait souvent d'obéir au signal
du chant plaintif de la poulie. Marguerite et Georgette venaient,
en voisines, dire bonjour. Le deuil leur allait à ravir et on leur
adressait des compliments sur leur taille; elles parlaient toujours
mariage. Grand'mère pleurait souvent; et maintenant que je savais
tout, elle m'entretenait quelquefois de la petite cousine malheureuse
que j'avais à Paris.
Un de ces jours moroses, nous entendîmes le sifflement de la soie dans
le porte-parapluie, suivi d'un petit choc du bout plombé contre la
cuvette de fonte, et mon père entra, à l'heure où il avait coutume de
se rendre chez M. Clérambourg.
--Ah! dit-il, j'avais oublié de vous prévenir que je ne dînerai pas ce
soir à la maison.
Grand'mère releva ses lunettes sur son front.
--Oui, je ne trouve plus de raison plausible de me dérober, surtout
alors qu'il s'agit d'un dîner tout à fait sans cérémonie.
--Chez Clérambourg?
--Mais non: chez les Pope.
--Comment! chez les Pope? Vous dînez sans cérémonie chez les Pope!
Mais, vous n'avez seulement pas dit que vous fréquentiez ces gens-là!
--«Ces gens-là... ces gens-là!...» Mais aussi vous êtes tellement
difficile... Et puis, d'ailleurs, peu importe! Je connais «ces
gens-là», et c'est chez eux que je vais.
Grand'mère, qui tenait son ouvrage à la main, lâcha tout: ses ciseaux
tombèrent et se fichèrent par la pointe dans le parquet. Elle ôta ses
lunettes, les plia machinalement, et tâtonna sur un guéridon pour y
chercher l'étui. Sa tête était agitée d'un petit tremblement; elle
regardait, droit devant elle, le bouton brillant de la porte d'entrée.
Mon père, debout, regardait dans la cour. Il n'y eut plus un mot.
C'est ce qui était le plus effrayant.
Une ou deux minutes s'écoulèrent ainsi. On attendait le coup de
tonnerre. Mon père fit claquer plusieurs fois ses doigts, puis il
éleva les deux poings fermés à la hauteur des oreilles, en découvrant
les dents canines. Je crus qu'il allait défoncer les vitres.
Certainement, il voulait battre ou briser. Il était poussé à bout.
Il y avait quelque chose qu'il ne pouvait plus supporter. Il dit
seulement, en abaissant les poings:
--Partez! partez! Allez à Langeais!
Grand'mère se sauva, en m'entraînant, et fit sa malle.
V
L'ONCLE À LA MODE DE BRETAGNE
Par l'effet d'une grâce merveilleuse, que Dieu n'accorda jamais
qu'à l'extrême jeunesse ou à grand-père Fantin, dans ce voyage qui
ressemblait à un exil, je voyais tout en rose. Langeais! l'oncle
Goislard, ou mieux: «l'oncle à la mode de Bretagne!» c'étaient des
mots qui, depuis les genoux de ma nourrice, tintaient des airs de
fête à mes oreilles. On m'avait appris que Langeais était au bord d'un
fleuve dix fois plus large que nos rivières, et possédait un château
du moyen âge, avec des créneaux, des meneaux, des douves, et tout ce
qui s'ensuit. À Langeais, Félicie et grand'mère avaient été jeunes, et
cette seule circonstance en faisait un pays de Cocagne. En outre, je
comptais n'y voir que des dames «outrageusement décolletées», ce
qui ne touchait que ma curiosité, mais très vivement. Tout cela ne
fleurait-il pas le conte de fées? Et j'étais assis, les yeux bêtes à
force de rêves, sur ma banquette de seconde classe, vis-à-vis de ma
pauvre grand'mère, chassée par son gendre, encore une fois humiliée,
et s'en venant heurter de front,--pour le salut de Félicie, notre
commune providence,--le chimérique auteur d'humiliations sans nombre.
À l'arrêt du train, grand-père Fantin amenuisait ses petits yeux et
souriait d'un favori à l'autre, même avant que de nous voir. Notre
surprise fut de trouver là Philibert.
--Comment! lui dit sa mère, toi, ici?
--On m'a fait venir.
--Oui, oui,--interrompit Casimir,--nous hébergeons ce gaillard-là,
depuis trois semaines. Il prend du ventre.
Il ajouta, à l'oreille de sa femme:
--Je ne désespère pas de lui voir «faire une fin» dans le pays!
Elle demeura ébaubie. Il envoya ses yeux de côté, selon sa coutume
lorsqu'il annonçait une nouvelle invraisemblable, et dit, en parodiant
le militaire:
--Fait'ment!
Philibert allait devant, chargé des colis.
Grand'mère, qui était un diplomate plus empressé qu'habile, dit, sans
perdre de temps:
--Casimir, voyons: cette affaire de Gruteau, c'est une plaisanterie,
j'espère?
--Mais non! ça ne marche pas mal.
Et, indiquant du doigt son fils:
--Il m'a confié ses vingt mille francs.
--Ah! mon Dieu!
Nous venions de tourner dans une longue rue pavée, et au bout était le
château. Il paraissait énorme et tout gris. Nous nous dirigions vers
lui. En continuant notre chemin, nous aurions pu frapper à la grille
de la grande porte ogivale, au fond d'une cavité sombre, au delà du
fossé; et, en levant les yeux, on n'apercevait que des mâchicoulis,
des fenêtres pointues, des tours, des tours, et de hauts pignons
couverts d'ardoises. Je devins fou: j'allais, j'allais... On me
rappela:
--Riquet! mais ce n'est pas si loin!
Nous étions déjà chez l'oncle à la mode de Bretagne.
On toucha une grosse boucle de cuivre poli qui faisait marteau contre
la porte cochère, et, au milieu de l'un des battants peints en vert,
une petite porte s'ouvrit.
Je remarquai aussitôt une grande étendue de sable bien ratissé, des
orangers en caisse, et des marronniers dont le feuillage jaune et roux
empêchait de voir loin, sauf par une voûte ménagée à même la montagne
d'ombrage, et qui semblait creusée dans de l'or. Et, au fin bout de ce
tunnel, on distinguait, toutes petites, comme si on les eût regardées
par une lorgnette à l'envers, des cloches à melons étincelant au
soleil.
Mademoiselle Bringuet, la gouvernante, vint à nous, un trousseau de
clefs à la main. Elle s'informa avec beaucoup de politesse de notre
santé, de celle de madame Planté et de celle de toute la famille; et
elle donna des ordres concernant les bagages.
Elle nous invita à entrer dans une salle à manger qui sentait les
prunes et le pain frais.
--Prenez-vous votre collation tout de suite? demanda-t-elle, ou bien
préférez-vous commencer par un brin de toilette?
Grand'mère objecta qu'elle dirait volontiers bonjour à l'oncle
Goislard.
Nous marchâmes, tous à la queue leu leu, par de longs corridors. Ils
étaient ornés de gravures. Je vis aussi une horloge qui ressemblait
à celle du «bout du monde», mais en plus beau. Enfin, mademoiselle
Bringuet nous fit signe: «Attention! pas de bruit!»
Elle poussa une porte, puis une double porte, rejeta la tête vers nous
et dit:
--Il ne dort pas; entrez.
Tout au bout d'une pièce quatre fois grande comme le salon de
Courance, et entièrement garnie de tableaux et de tapisseries, nous
vîmes, par-dessus une table encombrée de gros livres, une tête rose et
blanche. À mesure que nous approchions, les yeux, d'un très joli bleu,
s'animèrent, et la bouche bredouilla des paroles difficiles à saisir.
Je fus étonné de voir un monsieur si vieux et si propre. Il était
rasé de près; sa longue redingote s'ouvrait sur un gilet de piqué;
il portait le ruban de la Légion d'honneur. Ses cheveux tombaient de
chaque côté de sa figure comme les rideaux blancs d'un berceau; et,
de fait, il était si soigné et si frais qu'il ressemblait un peu à un
bébé.
Il voulait absolument se mettre debout pour nous recevoir.
Mademoiselle Bringuet lui appliqua les deux mains sur les épaules en
disant:
--Non! non! ce n'est pas le moment de faire la belle jambe; il faut
ménager vos forces.
Mais il devint rouge; il se fâchait; il parla nettement:
--Sacrédié! dit-il, on me fait bien lever pour madame Leduc!
Grand'mère lui tendit les mains, l'embrassa, le radoucit. Il
s'attendrit en regardant la vieille bonne femme qu'elle était devenue,
car ils ne s'étaient pas rencontrés depuis longtemps. On lui dit, en
me poussant entre ses jambes:
--Voilà le petit.
Toutes les fois qu'on me présentait à quelqu'un, on levait les yeux au
ciel, où l'on semblait voir celle qui aurait dû être près de moi.
Quand on prononça le nom de Félicie, il se retourna, et dit à
mademoiselle Bringuet de lui apporter un crayon que Pajou le fils
avait fait d'elle en 1830, et qui était accroché à gauche de la
cheminée.
À l'aspect de cette figure charmante, entre deux énormes manches à
gigot, et sous la haute coiffure à la girafe, tout le monde hocha
la tête: «Non, non, ce n'est plus cela, Félicie...» L'oncle Goislard
soupira, puis il éleva sa main droite un peu branlante, et joignit le
pouce et l'index comme s'il recueillait dans l'espace une pincée de
poudre impalpable:
--Elle a été exquise! dit-il.
Ces ressouvenirs, entre gens déchus, étaient d'une mélancolie qui
ne manquait pas de grâce. Grand-père Fantin ne comprit pas qu'il en
rompait le charme en se mettant à chantonner sur un ton badin:
Ah! combien je regrette
Et ma jambe bien faite,
Et mon bras si dodu!...
On nous reconduisit à la salle à manger, tout en nous annonçant que
nous aurions le plaisir de voir madame Leduc dans la soirée. Je courus
au jardin dès qu'il me fut possible, afin de passer sous le tunnel qui
semblait creusé dans une montagne d'or. Philibert m'accompagna. Les
choses étaient beaucoup plus simples qu'elles ne m'avaient paru à mon
entrée par la porte cochère.
Sous la voûte des marronniers, à mi-chemin, il y avait deux bancs
qui se faisaient vis-à-vis. Je m'assis sur l'un et sur l'autre, pour
prendre possession des lieux. Le vent agita les feuilles sèches;
Philibert et moi, nous courûmes avec elles jusqu'aux cloches à melons,
en frappant dans nos mains. Mon oncle paraissait beaucoup mieux qu'à
son dernier voyage à Courance. Je lui dis:
--N'est-ce pas que, quand tu es à Courance, tante Félicie te fait
peur?
Il me regarda en riant:
--Et l'oncle Goislard, à toi, il ne te fait pas peur?
--Il n'a pas l'air méchant, mais il est décoré.
--Eh bien?
--Est-ce que c'est qu'il a fait la guerre?
--Non, il n'est jamais sorti de chez lui.
--Alors, qu'est-ce qu'il a fait?
--Rien.
--Alors, pourquoi est-il décoré?
--Parce qu'il a toujours été bien avec tout le monde.
--Ah!... Mais, au moins, il faut être bien pendant très très
longtemps?
--Tu vois: quatre-vingts ans, à peu près.
--Ça doit être difficile.
--Je te crois!
Au potager, le vieux domestique Cadoudal marchait, entre deux
arrosoirs ébouriffés de pluie scintillante, aussi attentif que s'il
eût tenu à bout de bras des crinolines de cristal. Il enjamba la
bordure de buis, posa d'un même coup les deux arrosoirs sur le sable
et ôta son chapeau en me regardant tout droit, car il nous avait vus
sans lever les yeux.
--Alors, dit-il, c'est ça le jeune monsieur qui est le neveu de ma'me
Planté, anciennement mam'selle Gillot?
Et il dirigea son regard au loin, en recueillant sur le dos de la
main les grosses perles de sueur de son front qui ruisselait comme les
pommes d'arrosage. Puis il fit claquer sa langue:
--Nom de d'là! mam'selle Gillot, si je me la rappelle! Je me la
rappelle comme le nom de mon père!... Tenez! la v'là qui descend
l'escalier avec sa gentille frimousse, et qui appelle défunt la mère
Ribotteau, la cuisinière: «Célestine! combien donc que vous avez
payé la friture?» Et Célestine qui répond par le soupirail: «Mais,
mademoiselle, c'est rapport à la crue de la Loire...» Et puis, est-ce
que je sais? Des bêtises, quoi! Ah dame! fallait pas lui faire prendre
une pièce de cent sous pour un écu de six livres. Bougre! celui-là qui
l'a eue, avec sa dot, n'a pas fait un mauvais coup!...
Il souleva ses arrosoirs, et ajouta:
--C'est égal, elle ne doit plus être fraîche, à l'heure qu'il est!...
Et cela le fit rire; il s'en allait vers la pompe en riant tout haut
et dodelinant de la tête.
Au bout du jardin, était un belvédère composé d'une terrasse établie
sur quatre piliers de bois. Au-dessous, on s'abritait du soleil; en
haut, on avait l'agrément de la vue. D'un côté, on contemplait le
château, et, au-dessus des grosses tours à toits pointus, sur une
petite colline boisée, les ruines sombres et jolies, toutes velues
de lierre noir, d'un château plus ancien. De l'autre côté, on eût
distingué la Loire, sans la levée construite contre les inondations;
on se contentait de voir passer le chemin de fer et de plonger à même
dans le jardin de M. Futaine.
--Le jardin de M. Futaine,--me dit Philibert,--a été tracé pour former
le prolongement exact de celui où nous sommes. C'est que M. Futaine
n'attend que la mort de l'oncle Goislard pour abattre le mur de
séparation. En effet, l'oncle a vendu par avance maison et jardin.
Mais, comme il s'est réservé le droit d'en user jusqu'à son dernier
jour, il aime à venir ici faire la nique à son successeur. L'autre
soir, on l'a grimpé jusque-là, et il a hélé de loin M. Futaine: «Et
vos arbres, comment vont-ils?--Ils vont bien.--Moi aussi.»
Nous étions sur le belvédère, dans l'espoir de voir passer le train de
Nantes, lorsque Cadoudal nous appela, et nous aperçûmes mademoiselle
Bringuet qui nous adressait de grands signaux.
--Madame Leduc est arrivée, me dit Philibert; dépêchons-nous.
Nous descendîmes quatre à quatre. Au bas des marches, il me dit:
--Je ne suis pas trop malpropre, au moins?
Je battis le dos de son veston.
La voiture de madame Leduc était dans la cour, et le cocher, en
chapeau haut de forme, commençait à dégarnir le cheval. J'eus une
surprise à trouver une petite fille, à peu près de mon âge, qui
courait de toutes ses forces après un chat. Elle s'arrêta net pour
venir à Philibert, et lui sauta au cou comme une vieille connaissance,
en me jetant une oeillade de côté. Philibert, la bouche encore enfouie
dans ses cheveux, lui demandait:
--Et ta maman?
--Maman? dit la petite, ah! elle avait joliment peur que vous ne soyez
parti!
Et, se tournant aussitôt vers moi, elle me tendit la main:
--Est-ce que tu veux être mon petit mari?
Je sentis que je devenais rouge et prenais mon air niais. Nous étions
tous au salon avant que j'eusse répondu un mot.
Cette fois, on avait mis l'oncle Goislard debout. Mademoiselle
Bringuet le soutenait par un bras, grand-père Fantin par l'autre.
Madame Leduc lui offrait son front qu'il baisait, tout en souriant à
la mère de la petite fille, une jeune femme que je trouvai très jolie.
Tout le monde parlait en même temps:
--Madame Letermillé, une bonne amie à nous... À quelle heure avez-vous
quitté Chantepie?--Une poussière aveuglante...--Sept quarts d'heure
de voiture, vous pensez!--Mon Dieu, que voilà une fillette qui a
l'air raisonnable!...--Aussi nous ne nous ferons pas prier pour
rester quelques jours...--Elle a nom Suzanne.--Hélas! la santé de
Félicie...--Ah! M. Philibert nous a bien manqué!--Voyons ce charmant
petit garçon...
Le charmant petit garçon n'en menait pas large. Suzanne le poursuivait
derrière les dossiers des chaises, et, plus vive et plus adroite, se
trouvait tout à coup en face de lui pour lui souffler dans le nez:
--Tu ne veux pas être mon petit mari? Dis pourquoi? dis pourquoi?
Je restais stupide. Une idée lui vint:
--Que tu es drôle! dit-elle. Mais ça n'a aucune importance! J'en ai un
dans toutes les maisons où je vais. À quoi jouons-nous?
La maman m'embrassa. Elle sentait très bon. Quand elle ne regardait
pas Philibert, il suivait des yeux son cou découvert, sa gorge forte
et les coussins si bien bombés de ses hanches, comme s'il eût craint
d'en perdre.
--Où demeures-tu? me demanda Suzanne.
--À Beaumont.
--Qu'est-ce que c'est que ça, Beaumont? C'est un trou?
--Et toi, où demeures-tu?
--À Vaucottes: c'est un château à grand'maman, tout près de Chantepie,
la maison de madame Leduc; mais du temps de papa, nous demeurions
à Paris, et puis à Biarritz, à Cannes. Tu ne connais pas ces
endroits-là, toi... Mais tu sais, si papa avait vécu, nous serions
depuis longtemps sur la paille, parce que c'était un panier percé...
Toi, c'est ta maman que tu as perdue: est-ce que tu penses encore à
elle?
Une petite bonne vint prendre Suzanne. On monta s'habiller pour le
dîner. Dans l'escalier, madame Leduc confiait à grand'mère:
--J'arrive ainsi, les trois quarts du temps, le samedi, comme par
hasard. Cela me permet de veiller à ce que l'on conduise notre cher
vieillard à la messe du dimanche. Croiriez-vous que, si je ne m'en
étais mêlée, Casimir--tout aussi bien que cette Bringuet, du reste--le
laissait descendre à la tombe sans le réconcilier avec l'Église!
--Hélas! dit grand'mère, je crois que le bonhomme n'a jamais eu
beaucoup de religion.
--Mais, à ce compte-là, ma chère, tous ces messieurs mourraient comme
des chiens. Dieu merci! notre zèle n'est pas toujours sans récompense,
vous en serez témoin: le bon oncle nous édifiera par sa piété.
--Tant mieux!
--Que dites-vous de madame Letermillé?
--Mais... très jolie!
On trouva l'oncle Goislard assis à table avant ses hôtes, car il
n'aimait pas qu'on le vît marcher avec ses béquilles. Pour passer le
temps, il avait fait appeler la petite bonne de madame Letermillé, et
il lui demandait son nom en lui appuyant le doigt au menton, ce qui
répandit un froid durant quelques minutes. Mais lui, mis en humeur
par un minois agréable, entama des histoires de jeunesse. Grand'père
Fantin souriait avec indulgence en attendant le moment de placer
quelqu'une des siennes qu'il jugeait plus intéressantes.
L'oncle Goislard était né en pleine Terreur, à Saumur, dans une maison
située sur la place où fonctionnait la guillotine. Il disait, entre
deux cuillerées de potage:
--J'ai tété ma nourrice pendant qu'elle regardait tomber les têtes.
Par la fenêtre, il avait vu Napoléon, au retour de la guerre
d'Espagne:
--Un petit homme vêtu de drap de billard, avec une figure taillée dans
du navet.
Il tint un moment sa cuiller en l'air; il se ramassa sur lui-même, fit
de gros yeux, de grosses joues, et devint rouge, pour lâcher de nous
redonner, dans sa bouche, le tonnerre de trois mille gorges hurlant à
la fois: «Vive l'Empereur!»
--Mon bon oncle, dit madame Leduc, pourrez-vous bien jamais après cela
crier: «Vive la République»?
--Voilà quarante-trois ans que je suis maire: comme homme public,
j'engage chaque année les enfants des écoles à applaudir le
gouvernement...
On ne pouvait s'empêcher d'admirer cet homme venu au monde à une heure
où nulle âme, libre de choisir son sort, n'eût consenti à y descendre,
et qui avait vécu quatre-vingts ans, heureux, dans de petites villes
paisibles.
Le lendemain, on le mena à la messe sans qu'il opposât la moindre
difficulté. En revenant à la maison, dans sa voiture basse, où
grand'mère et moi étions montés avec lui, il parlait des dames qu'il
avait reconnues pendant l'office, et il faisait l'éloge du curé:
--C'est un gaillard, disait-il. Il a sauvé quinze personnes en se
jetant à la nage, lors de l'inondation de 66. Et il mange comme
quatre!
Au pas d'une petite jument grise, qui était douce comme un agneau,
Cadoudal nous promena dans la ville et sur la levée de la Loire. On
voyait de longs sables jaunes qui s'étiraient en pâlissant jusqu'à
l'horizon, léchés par une eau langoureuse, entre des peupliers
fatigués par l'automne. On avait fait sauter le pont durant la guerre,
et ces arches, ouvertes au-dessus du lit immense et à demi déserté du
fleuve, attristaient encore la lassitude ou l'épuisement du paysage.
--Et ça s'emplit tout d'un coup, disait l'oncle Goislard: l'eau vous
arrive au galop, comme de la cavalerie... J'en ai eu chez moi jusqu'au
plafond du premier.
Quand nous rentrâmes, grand-père Fantin et madame Leduc tenaient un
conciliabule.
--Pardon, fit grand'mère, je suis de trop?
--Mais non! ma bonne, mais pas du tout, au contraire... nous parlions
de votre fils...
--S'il est question du complot que vous avez fait pour marier
Philibert, je vous avertis que je ne trempe pas les mains là dedans.
Ils tombèrent des nues.
--Comment cela? comment cela? Expliquez-vous, Célina!
--Je m'entends; ça suffit.
--Voyons! est-ce que la jeune femme vous est antipathique?
--S'il était nécessaire de formuler mon opinion sur la jeune femme, je
vous dirais que je la trouve un peu jolie pour lui donner le bon Dieu
sans confession. Mais il s'agit de Philibert: il a un fil à la patte.
--On vous propose de le couper, dit madame Leduc. La situation de
votre fils est humiliante pour la famille, vis-à-vis du monde, et il
est lamentable d'en être réduits, avec Philibert, à causer de la pluie
ou du beau temps, de peur de nous heurter à une vie privée qui doit
nous rester aussi étrangère que celle du Grand Lama...
--Lama, Lama... dit grand'mère, tout ce que je sais, c'est qu'il adore
sa fille.
Casimir tira son trémolo:
--Pauvre petit être! dit-il, Dieu le reprendra comme il l'a donné,
sans qu'on l'en prie...