C’est _là, sur le môle de Naples, en pleine querelle, au mois de
juillet 1626, que la Nonne Alferez nous quitte brusquement. Ces arrêts
sont fréquents chez les picaresques espagnols. Lazarille laisse le
lecteur au milieu d’un chapitre; le Buscon de Quevedo ne finit pas. La
querelle si bien entamée se termina-t-elle pour Doña Catalina, comme
à l’ordinaire, par un trop heureux coup de pointe et quelque départ
précipité? Ou plutôt ne fut-ce pas l’ennui d’écrire, le dégoût de
vivre et de conter toujours la même vie?_
_Quoi qu’il en soit, ses traces se perdent durant quatre années. Nous
la retrouvons en Espagne. A la date de 1630, on lit dans un journal
manuscrit des choses de Séville cité par Muñoz:--Le 4 juillet, la Monja
Alferez alla à la Cathédrale. Elle avait été nonne à San Sebastian,
s’enfuit, passa aux Indes en 1603, y fut, pendant vingt ans qu’elle y
servit, tenue pour castrat, revint en Espagne, alla à Rome où le pape
Urbain VIII lui octroya dispense et licence de se vêtir en homme....
Le Capitaine Don Miguel de Echazarreta, qui l’avait jadis menée aux
Indes comme mousse, y retourne en qualité de Général et l’emmène comme
Alferez.--Effectivement, à la date du 21 juillet de la même année, au
folio 160 du livre de Despacho, l’Alferez doña Catalina de Erauso est
inscrit comme passager sur la flotte à destination de la Nouvelle
Espagne, par cédule de Sa Majesté._
_Enfin, en 1645, le P. Fray Nicolas de Renteria, de l’ordre des
Capucins, la rencontra plusieurs fois à la Vera Cruz où elle était
connue sous le nom de Don Antonio de Erauso et faisait, avec
quelques mulets et quelques nègres qu’elle avait, des transports de
marchandises. Elle conduisit même Fray Nicolas et son bagage de la côte
jusqu’à Mexico. Elle était tenue pour un brave sujet, dit le Révérend
Père, de beaucoup de cœur et de dextérité; vêtue d’un habit d’homme,
elle portait une épée et sa dague garnies d’argent. Elle pouvait être
âgée de cinquante ans environ, bien bâtie, bien en chair, de visage
basané, avec quelques petits poils de moustache._
_Et c’est tout. On ne sait plus rien de la Nonne Alferez doña Catalina
de Erauzo. Elle disparaît sans retour. Mourut-elle dans son lit, de sa
triste mort, comme dit un chroniqueur militaire? D’aucuns prétendent
que son convoi de mules fut attaqué et qu’elle fut détroussée et
assassinée par une bande de ces braves gens qui, dès lors, battaient
les grands chemins, au Mexique. Son corps fut sans doute jeté dans
quelqu’une de ces ravines profondes qui bordent la route de Vera Cruz à
Mexico. D’autres croient qu’elle fut emportée par le Diable._
[Illustration]