CHAPITRE XVIII

_Au Cuzco, elle tue le Nouveau Cid et est grièvement blessée._

Je revins au Cuzco et me logeai dans la maison du Trésorier don Lope de

Alcedo. J’y demeurai quelque temps. Un jour, j’entrai chez un ami pour

jouer. Nous étions deux amateurs assis à la table. Le jeu courait. Le

Nouveau Cid vint se mettre à côté de moi. C’était un homme brun, velu,

de très haute taille et de mine farouche. On

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l’avait surnommé le Nouveau Cid. Je continuai mon jeu et gagnai un

coup. Il allongea la main dans mon argent, prit quelques réaux de huit

et sortit. Un moment après, il rentra et, manœuvrant de même, prit une

autre poignée et se mit derrière moi. Je préparai ma dague et continuai

de jouer. Pour la troisième fois, il recommença son manège. Je le

sentis venir, d’un coup de dague lui clouai la main sur la table et,

me levant, tirai mon épée. Les assistants en firent autant. D’autres

amis du Cid vinrent à la rescousse et me serrèrent de près. Blessé en

trois endroits, je gagnai la rue et ce fut heureux, car ils m’auraient

mis en pièces. Le premier qui sortit derrière moi fut le Cid. Je le

reçus par une estocade, mais il était plastronné. Les autres sortirent

et me pressèrent. Deux Biscayens qui passaient par là fort à point

accoururent au bruit et, me voyant seul et contre cinq, se mirent à

mon côté. Néanmoins, nous avions le dessous et il nous fallut filer

tout le long d’une rue pour prendre le large. En arrivant auprès de San

Francisco, le Cid me dagua par derrière si furieusement qu’il me perça

de part en part l’épaule. Un autre m’entra d’un empan son épée dans le

côté gauche. Je chus à terre dans une mer de sang.

Sur ce, les uns et les autres gagnèrent au pied. Je me relevai, dans

l’angoisse de la mort, et vis le Cid à la porte de l’église. J’allai

sur lui. Il vint à moi:--Chien! Tu es donc encore vivant! et il

me détacha une estocade. Je la parai avec la dague et ripostai si

heureusement que mon fer, pénétrant au creux de l’estomac, le traversa.

Il tomba, demandant confession. Je tombai aussi. Le peuple s’attroupa

avec quelques moines et le corregidor don Pedro de Cordova, de l’habit

de Saint-Jacques, qui me voyant empoigner par les sergents, leur

dit:--Laissez! Il n’est plus bon qu’à confesser. Le Cid expira sur

la place. Des âmes charitables me portèrent chez le Trésorier où je

logeais. On me coucha. Le chirurgien n’osa pas me toucher avant que

je ne fusse confessé, de peur que je n’expirasse. Le Père fray Luis

Ferrer de Valence, un fameux homme, vint et me confessa. Me voyant

mourir, j’avouai mon sexe. Il s’émerveilla, me donna l’absolution et

tâcha de me conforter et consoler. Après avoir reçu le viatique, je me

sentis plus fort.

Le pansement commença. J’en souffris beaucoup. La douleur et le sang

perdu m’ôtèrent tout sentiment. Je restai en cet état quatorze heures

et, tout ce temps, ce saint homme ne me quitta pas. Que Dieu le lui

paye! Je revins à moi, appelant Saint Joseph. J’eus là de hautes

assistances. Dieu sait pourvoir à la nécessité. Les trois jours se

passèrent. Au cinquième, on commença d’espérer. Bientôt, une nuit, on

me transporta à San Francisco, dans la cellule du Père fray Martin de

Arostegui, où je passai les quatre mois que dura ma maladie. A cette

nouvelle, le Corregidor furieux

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fit garder les alentours et battre les chemins.

Déjà mieux portant, convaincu que je ne pouvais rester au Cuzco et

redoutant la haine de certains amis du mort, avec l’aide et sur le

conseil des miens, je résolus de changer d’air. Le Capitaine don Gaspar

de Carranza me donna mille pesos, le Trésorier don Lope de Alcedo trois

mules et des armes, don Francisco de Arzaga trois esclaves. Ainsi muni

et accompagné de deux amis Biscayens, hommes sûrs, je partis une belle

nuit du Cuzco vers Guamanga.

La Nonne Alferez · 第 31 / 48 题