_Elle passe à Lima, prend part à la sortie contre le Hollandais,
fait naufrage, est recueillie par la flotte ennemie et jetée sur la
côte de Paita d’où elle rentre à Lima._
Je gagnai Lima. Don Juan de Mendoza y Luna, marquis de Montes Claros,
était en ce temps vice-roi du Pérou. Le Hollandais battait alors
Lima avec huit navires de guerre et la cité était en armes. Nous lui
sortîmes à l’encontre du port du Callao, dans cinq bateaux. Longtemps
tout alla bien pour nous, quand notre nef Amirale fut si rudement
abordée qu’elle coula. Seuls, trois hommes purent s’échapper en nageant
vers un navire ennemi qui les recueillit. C’était moi, un Franciscain
déchaux et un soldat. L’ennemi nous traita mal, nous bafouant et
moquant. Tout l’équipage de l’Amirale périt.
Au matin, nos quatre nefs, dont était général don Rodrigo de Mendoza,
étant rentrées au port du Callao, on trouva en moins neuf cents hommes,
parmi lesquels je fus compté comme perdu avec l’Amirale. J’étais
au pouvoir des ennemis, craignant fort qu’ils ne m’emmenassent en
Hollande. Au bout de vingt-six jours, ils nous jetèrent, moi et mes
deux compagnons, sur la côte de Paita, à une centaine de lieues de
Lima. Après plusieurs journées de misère, un brave homme, apitoyé par
notre dénûment, nous habilla et nous donna de quoi regagner Lima.
[Illustration]
J’y demeurai environ sept mois, m’ingéniant du mieux que je pus.
J’avais acheté un bon cheval, à bon marché, et je me plaisais à le
monter en attendant mon départ pour le Cuzco. Un jour, prêt à partir,
je traversais la place, quand un alguacil vint à moi et me dit que
le seigneur Alcalde don Juan de Espinosa, chevalier de l’Ordre de
Saint-Jacques, me faisait appeler. Je m’avançai vers Sa Grâce.
Deux soldats étaient là. A mon approche, ils s’écrièrent:--C’est
lui, seigneur! Ce cheval est le nôtre, c’est celui qui nous manque
et nous en donnerons sans tarder des preuves suffisantes! Des
sergents m’entourèrent et l’Alcalde s’exclama:--Que faire? Le cas
est embarrassant. Moi, prise au dépourvu, je ne savais que dire.
Inquiète et confuse, je devais avoir l’air coupable, lorsqu’il me
vint à l’idée d’ôter vivement ma cape et, la jetant sur la tête du
cheval:--Seigneur, fis-je, je supplie Votre Grâce de vouloir bien
demander à ces gentilshommes quel est l’œil qui manque à ce cheval,
le droit ou le gauche? Ce peut être une autre bête et ces messieurs
peuvent faire erreur.--C’est juste, dit l’Alcalde. Vous autres,
répondez en même temps, de quel œil est-il borgne? Ils demeurèrent
confus.--Allons, insista l’Alcalde, dites ensemble.--Du gauche, dit
l’un.--Du droit, fit l’autre, du gauche, veux-je dire!--Votre preuve
ne vaut rien et ne concorde guère, conclut l’Alcalde. Là-dessus, tous
deux se mirent à crier à la fois:--Du gauche! du gauche! Nous l’avons
dit tous les deux, d’ailleurs, ce n’est pas se tromper de beaucoup.
J’intervins:--Seigneur, il n’y a pas là de preuve, l’un dit blanc
et l’autre noir.--Non! Nous avons toujours répondu de même, protesta
l’un d’eux, qu’il est borgne de l’œil gauche: j’allais le dire, la
langue m’a tourné, mais je me suis repris aussitôt et j’affirme que
ce cheval est borgne de l’œil gauche! L’Alcalde hésitait.--Qu’ordonne
Votre Grâce? lui demandai-je.--Que s’il n’est d’autre preuve, vous
alliez avec Dieu à vos affaires. Alors, tirant ma cape:--Votre Grâce le
peut voir, ni l’un ni l’autre n’a dit vrai, mon cheval est sain et non
point borgne. L’Alcalde se leva, s’approcha du cheval, le regarda et
dit:--Montez, Monsieur, et allez avec Dieu! Puis se retournant vers les
deux compères, il les fit empoigner.
J’enfourchai mon cheval et m’en allai, sans savoir la fin de leur
mésaventure, car je partis pour le Cuzco.