_Elle part de las Charcas pour Piscobamba._
Arrivé à Piscobamba, je me retirai chez un ami, Juan Torrizo de
Zaragoza, où je demeurai quelques jours. Une nuit, tout en soupant, on
organisa une partie avec quelques amis qui étaient entrés. Je m’assis
en face d’un Portugais, Fernando de Acosta, fort ponte. Son enjeu était
de quatorze pesos par pinta. Je lui tirai seize pintas. En les voyant,
il se donna un soufflet au visage, s’exclamant:--Le diable incarné
m’assiste!--Jusqu’à présent, qu’a donc perdu Votre Grâce pour perdre
ainsi le sens? lui dis-je. Il allongea les mains à me toucher le menton
et cria:--J’ai perdu les cornes de mon père! Je lui jetai les cartes au
nez et tirai mon épée. Lui, la sienne. Les assistants s’entremirent et
nous retinrent. Tout s’arrangea, on plaisanta et rit des piques du jeu.
Il paya et s’en alla, en apparence bien tranquille.
A trois nuits de là, rentrant à la maison, vers les onze heures,
j’entrevis un homme posté au coin d’une rue. Je mis la cape de
biais, dégaînai et m’avançai. En approchant, il se jeta sur moi, me
chargeant et criant:--Gueux de cornard! Je le reconnus à la voix. Nous
ferraillâmes. Presque aussitôt, je lui donnai de la pointe et il tomba
mort.
Je restai un moment, songeant à ce que je ferais. Je regardai de tous
côtés et ne vis personne. J’allai chez mon ami Zaragoza et me couchai
sans mot dire. Dès le matin, le corregidor don Pedro de Meneses me vint
faire lever et m’emmena. J’entrai à la prison et on me mit aux fers.
Au bout d’une heure environ, le Corregidor revint avec un greffier et
reçut ma déclaration. J’affirmai ne rien savoir. On passa aux aveux.
Je niai. L’acte d’accusation fut dressé, je fus admis à la preuve. Je
la fis. La publication faite, je vis des témoins que je ne connaissais
aucunement. Sentence de mort fut rendue. J’en appelai. Ce nonobstant
on ordonna d’exécuter. J’étais fort affligé. Un moine entra pour me
confesser, je m’y refusai; il s’obstina, je tins bon. Il se mit à
pleuvoir des moines. J’en étais submergé, mais j’étais devenu un vrai
Luther. Enfin, ils me vêtirent d’un habit de taffetas et me hissèrent
sur un cheval, le Corregidor ayant répondu à leurs instances que si je
voulais aller en enfer cela ne le regardait point. On me tira de la
prison,
[Illustration]
me conduisant par des rues détournées et peu fréquentées, de peur des
moines. J’advins au gibet. Les moines m’avaient ôté tout jugement, à
force de cris et de poussées. Ils me firent monter quatre échelons, et
celui qui m’assommait le plus était un dominicain, Fray Andrès de San
Pablos, que j’ai vu et à qui j’ai parlé, à Madrid, il y a à peu près
un an, dans le collège d’Atocha. Je dus monter plus haut. On me jeta le
voletin (c’est le mince cordeau avec lequel on pend). Le bourreau me le
mettait de travers.--Ivrogne, lui dis-je, mets-le bien ou ôte-le, car
ces bons pères m’ont suffisamment jugulé!
J’en étais là, lorsque entra à toute poste un courrier de la cité
de la Plata dépêché par le Secrétaire, sur l’ordre du Président don
Diego de Portugal, à la requête de Martin de Mendiola, Biscayen, qui
avait été informé de mon procès. Ce courrier rendit en mains propres
au Corregidor, par-devant un greffier, un pli dans lequel l’Audience
lui ordonnait de surseoir à l’exécution de la sentence, et de remettre
l’accusé et les pièces à la Royale Audience, à douze lieues de là. La
cause en fut singulière et manifeste miséricorde de Dieu. Il paraît
que ces témoins soi-disant oculaires qui déposèrent contre moi dans
l’affaire du meurtre du Portugais, tombèrent aux mains de la justice
de la Plata, pour je ne sais quels méfaits, et furent condamnés à
la potence. Au pied du gibet, ils déclarèrent, sans savoir l’état
où j’étais, que induits et payés, ils avaient, sans me connaître,
faussement témoigné contre moi dans cette affaire d’homicide. C’est
pourquoi l’Audience, à la requête de Martin de Mendiola, s’émut et
ordonna le renvoi.
Cette dépêche venue si à point excita l’allégresse du peuple
compatissant. Le Corregidor me fit ôter du gibet et ramener à la
prison, d’où il m’expédia sous bonne garde à la Plata. A peine arrivé,
mon procès fut revu et annulé sur la déclaration faite par ces hommes
au pied de la potence, et, n’ayant rien autre à ma charge, je fus
relâché au bout de vingt-quatre jours. Je séjournai quelque temps à la
Plata.