_Elle passe à las Charcas._
Quitte de cette angoisse, je ne pus faire moins que de m’absenter de la
Plata. Je passai à las Charcas, à seize lieues de là. J’y retrouvai le
déjà nommé don Juan Lopez de Arquijo, qui me confia dix mille têtes de
moutons du pays avec cent et quelques Indiens et me remit une grosse
somme de deniers pour aller, aux plaines de Cochabamba, acheter du blé
et, après
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l’avoir fait moudre, le vendre au Potosi où il y avait disette. J’y
fus, achetai huit mille fanègues à quatre pesos, les chargeai sur les
moutons, me rendis aux moulins de Guilcomayo, en fis moudre trois mille
cinq cents et, les ayant portées au Potosi, les vendis de prime abord
aux boulangers du lieu à quinze pesos et demi. Puis je retournai aux
moulins, où je trouvai partie du reste moulu et des acheteurs auxquels
je vendis le tout à dix pesos. Après quoi, je revins à las Charcas,
avec l’argent comptant, vers mon maître qui, vu le bon profit, me
renvoya à Cochabamba.
Entre temps, un dimanche, à las Charcas, n’ayant que faire, j’entrai
jouer chez don Antonio Calderon, neveu de l’Évêque. Il y avait là le
Proviseur, l’Archidiacre et un marchand de Séville marié dans le pays.
Je m’assis au jeu avec le marchand. La partie s’engagea. Sur un coup,
le marchand, déjà piqué, dit:--Je fais.--Combien faites-vous?--Je
fais, redit-il.--Combien faites-vous? répétai-je. Il frappa sur la
table avec un doublon, en criant:--Je fais une corne!--Je tiens,
répliquai-je, et je double pour celle qui vous reste. Il jeta les
cartes et tira sa dague. Moi, la mienne. Les assistants se jetèrent
sur nous et nous séparèrent. On changea d’entretien. A la nuit close,
je sortis pour rentrer chez moi. A quelques pas, au coin d’une rue, je
tombe sur mon homme. Il tire son épée et marche sur moi. Je dégaîne,
nous nous chargeons. Après avoir quelque peu ferraillé, je lui poussai
une botte. Il tomba. On vint au bruit, la Justice accourut et me voulut
prendre; je résistai, reçus des blessures et, battant en retraite, me
réfugiai dans la cathédrale. Je m’y tins quelques jours, averti par mon
maître de me garder. Enfin, une belle nuit, toutes précautions prises,
je partis pour Piscobamba.