_De Saña, elle passe à Truxillo et tue un homme._
Je passai à la cité de Truxillo, Évêché suffragant de Lima, où mon
maître m’avait levé boutique. J’y entrai et me mis à débiter en la même
guise qu’à Saña, à l’aide d’un autre livre comme le premier, où je
tenais compte des prix et crédits. Deux mois passèrent ainsi.
Un matin, vers les huit heures, j’étais, dans ma boutique, à payer une
lettre de change de mon maître de quelque vingt-quatre mille pesos,
lorsque entra un nègre qui me dit:--Il y a à la porte des hommes qui
ont l’air d’être armés de rondaches. Je pris l’alarme, dépêchai mon
receveur après en avoir tiré reçu et envoyai querir Francisco Zerain.
Il vint incontinent et reconnut les trois hommes qui se tenaient à
l’entrée. C’étaient Reyes, avec son ami, celui que j’avais couché d’une
estocade à Saña, et un autre. Après avoir recommandé au nègre de clore
la porte, nous sortîmes dans la rue. Aussitôt ils nous chargèrent. Nous
les reçûmes et, nous escrimant, ma malechance voulut que j’allongeasse,
je ne sais où, un coup de pointe à l’ami de Reyes. Il tomba. Nous
continuâmes à batailler deux contre deux, avec du sang.
En ce point, survint le corregidor don Ordoño de Aguirre avec deux
sergents. Il m’empoigna. Francisco Zerain gagna au pied et entra
en lieu saint. Tout en me menant lui-même à la prison (les sergents
étaient occupés avec les autres) le Corregidor me demanda qui et d’où
j’étais. Ayant entendu que j’étais Biscayen, il me dit en basque de
détacher, en passant devant la cathédrale, la ceinture de cuir avec
laquelle il me tenait et de m’y réfugier, ce que je m’empressai de
faire. Je me sauvai dans l’église, et lui resta à jeter les hauts cris.
Réfugié là, j’avisai mon maître à Saña. Il vint sans retard et tâcha
d’accommoder l’affaire, mais il n’y eut pas moyen parce qu’on renforça
l’homicide de je ne sais quelles autres vétilles. Il se fallut résoudre
à me faire filer à Lima. Je rendis mes comptes, mon maître me fit faire
deux habits, me donna deux mille six cents pesos et une lettre de
recommandation, et je partis.