CHAPITRE III

_De Panama, elle passe avec son maître Urquiza, marchand de

Truxillo, au port de Paita et de là à la ville de Saña._

De Panama, je partis sur une frégate avec mon maître Juan de Urquiza

pour le port de Paita, où il avait une grosse cargaison. En arrivant à

Manta, un si rude coup de vent nous assaillit que nous fîmes côte. Ceux

qui savaient nager comme moi, mon maître et quelques autres, prirent

terre; le reste périt. Nous nous rembarquâmes audit port de Manta sur

un galion du Roi, ce qui nous coûta de l’argent. Bref, nous partîmes et

arrivâmes enfin à Paita.

Mon maître y trouva, comme il l’espérait, toutes ses marchandises

chargées en un navire du capitaine Alonso Cerrato, et m’ayant commandé

de les décharger suivant leurs numéros d’ordre et de lui en faire

à mesure remise là-bas, il partit. Je m’y embesognai aussitôt,

déchargeant les marchandises et les lui remettant à mesure à Saña où

il les recevait. Ladite ville de Saña est à quelque soixante lieues de

Paita. Enfin, avec les dernières charges, je partis de Paita pour Saña.

A l’arrivée, mon maître me reçut à bras ouverts, se montrant satisfait

de ma bonne besogne. Il me fit faire sur-le-champ deux fort braves

habits, l’un noir et l’autre de couleur, me traitant bien en tout. Il

m’installa en une sienne boutique, me confia, tant en marchandises

qu’en argent en compte, plus de cent trente mille pesos, et m’inscrivit

sur un registre les prix auxquels je devais vendre chaque chose. Il me

laissa deux esclaves pour me servir, une négresse pour cuisiner, et

m’assigna trois piastres pour la dépense de chaque jour. Cela fait,

emportant le reste de son bien, il partit pour la cité de Truxillo

distante d’une trentaine de lieues.

[Illustration:

_P. 11_

]

Il me laissa aussi dans ledit registre la liste des personnes

auxquelles je pouvais bailler à crédit la marchandise qu’elles

voudraient et pourraient prendre, comme étant à son gré et sûres, mais

suivant compte raisonné et chaque article couché sur le livre. Cet avis

concernait particulièrement Madame doña Beatriz de Cardenas, personne

de toute sa satisfaction et obligation. Après quoi, il partit pour

Truxillo. Moi, je demeurai à Saña, en ma boutique, vendant conformément

à la règle qu’il m’avait laissée, recouvrant et inscrivant sur le

livre, avec mention du jour, mois et année, qualité, aunage, nom des

acheteurs et prix, ainsi que ce que je donnais à crédit. Madame doña

Beatriz de Cardenas commença à prendre des étoffes, continua et y alla

si largement que j’entrai en doute. Sans qu’elle le pût soupçonner,

j’écrivis tout par le menu à mon maître à Truxillo. Il me répondit que

c’était bien et que, pour le cas de ladite dame, si elle me demandait

la boutique entière, je la lui pouvais bailler. Sur quoi, gardant par

devers moi cette lettre, je laissai courir.

Qui m’eût dit que cette sérénité devait m’être si peu durable et

promptement suivie de si grièves peines! J’étais, un jour de fête, à

la comédie, assis à la place que j’avais prise, lorsque, sans plus

d’égard, un quidam nommé Reyes entra et se mit droit devant, sur un

autre siège si collé à moi qu’il m’empêchait de voir. Je le priai

de s’écarter un peu. Il répondit insolemment, je répliquai du même

ton. Il m’enjoignit de sortir ou qu’il me couperait la figure. Me

trouvant sans autre arme qu’une dague, je lui quittai le lieu, plein de

rancœur. Quelques amis informés du fait me suivirent et m’apaisèrent.

Le lendemain, un lundi, dans la matinée, tandis que j’étais occupé à

vendre dans ma boutique, le Reyes passa devant la porte et repassa.

J’y pris garde, fermai la boutique, saisis un couteau et, courant chez

un barbier, le fis passer à la meule et affiler en scie. Je me mis

une épée qui fut la première que je ceignis, et voyant Reyes qui se

promenait avec un autre devant l’église, j’allai à lui par derrière et

lui criai:--Holà! seigneur Reyes! Il se retourne, disant:--Qu’est-ce

qu’on me veut?--Celle-ci est la figure qui se coupe! fis-je, le

balafrant avec le couteau d’une estafilade à dix coutures. Il porta

les mains à sa plaie, son ami tira l’épée et me vint sus. J’en fis de

même. Nous ferraillâmes et je lui entrai ma pointe par le côté gauche.

Il tomba. Je courus à l’église. Tôt après, le corregidor don Mendo de

Quiñonez, de l’habit d’Alcantara, y entra, me traîna dehors, me mena à

la prison (ce fut ma première) et me fit ferrer et mettre aux ceps.

J’avisai mon maître Juan de Urquiza qui était à Truxillo, à trente

lieues de

[Illustration:

_P. 15_

]

Saña. Il accourut, parla au Corregidor et fit d’autres bonnes

diligences, moyennant quoi il obtint l’allégement de ma prison.

La cause suivit son cours. Je fus, après trois mois de plaids et

procédures du Seigneur Évêque, restitué à l’église d’où j’avais été

extrait. Sur ces entrefaites, mon maître me dit que pour sortir de

ce conflit, éviter le bannissement et m’ôter du sursaut d’être tué,

il avait imaginé une chose bienséante qui était de me marier à doña

Beatriz de Cardenas dont la nièce était femme de ce même Reyes auquel

j’avais coupé la figure; ce qui arrangerait tout. Il faut savoir que

cette doña Beatriz de Cardenas était la mignonne de mon maître qui,

par ce moyen, s’assurait de nous, de moi pour son service et d’elle

pour son plaisir. Ils étaient, ce semble, tous deux d’accord, car après

avoir été restitué à l’église, je sortais de nuit et allais chez ladite

dame qui me caressait fort. Prétextant la peur de la Justice, elle me

suppliait de ne pas rentrer nuitamment à l’église et de rester près

d’elle. Une nuit, elle m’enferma, me déclara que malgré que le diantre

en eût, il me fallait dormir avec elle et me serra de si près que je

dus jouer des mains pour m’esquiver.

Je me hâtai de dire à mon maître qu’il ne pouvait être question d’un

pareil mariage, que pour rien au monde je ne le ferais. Il s’y entêta

et me promit des monts d’or, me représentant la beauté et qualités de

la dame, l’heureuse issue de cette fâcheuse affaire et maintes autres

convenances. Néanmoins, je demeurai ferme. Ce que voyant, mon maître

me proposa de passer à Truxillo, avec les mêmes commodités et emploi.

J’acceptai.

La Nonne Alferez · 第 16 / 48 题