No 1[158]

Ce 17 novembre, minuit[159].

Mon amie, nous voilà séparés[160]! J'aurais demandé à tout autre que

toi si tu éprouves ma douleur. Je suis sûr, si sûr de la tienne que

l'envie même de te faire la question me paraît une injure. Je n'ai pas

besoin d'apprendre ce que je sais, de croire à ce que je sens, de te

consulter sur ce que j'éprouve.

[158] Le prince de Metternich profitait de toutes les occasions

sûres pour faire parvenir ses lettres à la comtesse de Lieven. En

attendant ces occasions, il écrivait la lettre de chaque jour à

la suite de celle de la veille, sur la page commencée et

interrompue. Chaque expédition, par mesure de prudence, était

soigneusement numérotée par lui. Nous avons conservé ces numéros

qui prouvent l'absence de lacunes dans la correspondance publiée

ici.

[159] Nuit du 17 au 18 novembre 1818.

[160] Le comte et la comtesse de Lieven quittèrent

Aix-la-Chapelle le 18 novembre à 8 heures du matin pour se rendre

à Bruxelles. Le prince de Metternich avait d'abord dû partir, lui

aussi, le 18 pour la même destination. Il fut obligé de retarder

son départ jusqu'au 22 novembre pour assister aux conférences

diplomatiques qui se poursuivaient (_Mémoires du prince de

Metternich_, t. III, p. 131 et s.).

Tu m'as peut-être cru bien froid en te quittant. Mon amie, nous étions

_à trois_. Je sens que je ne vaux rien devant témoin--il me faut mon

amie et elle seule pour que je sois parfaitement _moi_ et tu m'as dit

que tu l'aimes, ce moi. Je te crois sans le comprendre, et j'en

douterais qu'encore je voudrais te croire.

Je voudrais que tu fusses partie. Je déteste de te savoir si près de

moi sans une possibilité de contact. J'aime mieux dans ce cas la

distance elle-même; je voudrais te savoir hors de ma portée.

L'impossibilité vu la distance se comprend; je supporte bien moins

l'impossibilité sans distance. L'une est toute matérielle, l'autre

morale, et tout mal du premier genre me paraîtra toujours plus

supportable que ceux du second.

Je te remercie de la journée. Elle a été bonne, la meilleure que j'ai

eue. Je veux te dire que j'en suis heureux; j'en ai le besoin. Mon

amie ne m'abandonne plus!

Ce 18, 10 heures du matin.

Je n'ai pas dormi, car sommeiller n'est pas dormir. J'ai entendu

partir à 6 heures ma fille[161]; j'en ai été peiné, mais je suis resté

tranquille. A 7 heures, mon cœur s'est serré et j'aurais voulu te

savoir loin; j'ai senti que tu devais être encore ici. A 8, je me suis

senti soulagé et j'ai commencé à éprouver le bonheur que j'aurai de te

revoir! Pourquoi des sentiments aussi opposés que le sont ceux de

l'amour et de la haine produisent-ils les mêmes effets! Je suis plus à

moi, je me crois plus maître de ma volonté. Je te sais loin; je puis

m'occuper davantage de l'idée d'aller te rejoindre; elle me paraît

plus raisonnable. Oui bien certainement te reverrai-je. Mon amie, ce

n'est pas la haine qui me porte à cette détermination.

[161] La comtesse Marie Esterhazy qui partait pour Bruxelles avec

son mari.

Minuit.

Voici l'heure où je t'écrirai souvent. Puis-je mieux finir ma journée

qu'avec toi? J'ai passé ma matinée après t'avoir quittée--c'est hélas!

mon bureau qui est toi--à faire _mon devoir_, triste ressource quand

il n'absorbe que les facultés de l'esprit! J'ai eu trois heures de

conférences. J'ai passé sous tes fenêtres en m'y rendant. Toutes

étaient ouvertes; rien ne ressemble à la mort comme un départ! Pas une

âme dans cette maison; la porte close; je serais au désespoir de la

savoir habitée.

Au sortir de la conférence, j'ai été, avec à peu près toute la bande,

chez Lawrence[162]. J'ai été charmé d'y revoir mon portrait; j'aurai

une nouvelle séance demain; je ferai ôter le trait méchant, car tu le

verras, ce portrait, quand tu seras loin de moi; et je l'aime car tu

le verras, tout comme je m'aime parce que tu m'aimes.

[162] LAWRENCE (Sir Thomas), peintre anglais. Né à Bristol le 4

mai 1769. En 1814, il avait été chargé de faire le portrait des

souverains alliés, de leurs ministres et généraux qui vinrent

alors visiter Londres. Ces portraits ornent aujourd'hui la

galerie de Waterloo au château de Windsor. Pour compléter la

série ainsi commencée des hommes d'État de la Sainte-Alliance, le

Prince Régent envoya Lawrence en 1818 à Aix-la-Chapelle pendant

le Congrès. Pour l'y loger, une maison de bois portative avec un

grand atelier fut construite en Angleterre; elle devait être

élevée dans les jardins de l'ambassadeur anglais, Lord

Castlereagh, mais elle arriva trop tard. Lawrence s'installa dans

la grande galerie de l'Hôtel de Ville d'Aix. Après le Congrès, il

se rendit à Vienne et de là à Rome. Il mourut le 7 janvier 1830

(_Dictionary of National Biography_, t. XXXII, p. 278).--Le

portrait de M. de Metternich peint à Aix est aujourd'hui à

Windsor. Une copie en a été exécutée à Vienne pour la famille du

prince, qui la possède encore. Une reproduction de ce tableau,

gravée par Unger, se trouve en tête du t. I des _Mémoires du

prince de Metternich_.

Le roi de Prusse[163] est à peu près achevé et parfait. L'empereur

Alexandre[164] est décent; il a des pantalons gris. L'empereur

François[165] est assis dans un coin et fait sa bonne mine. Tous ces

portraits sont excellents, mais je veux que tu en trouves _un_

meilleur que tous les autres; la chose même est naturelle, car, parmi

les _originaux_ d'Aix-la-Chapelle, il y en [a] bien un qui t'aime plus

que les autres et je le connais assez pour pouvoir t'en répondre.

[163] FRÉDÉRIC-GUILLAUME III, né à Potsdam le 3 août 1770, roi de

Prusse depuis la mort de son père, Frédéric-Guillaume II, le 16

novembre 1797, mourut le 7 juin 1840 (_Almanach de Gotha_, 1841).

[164] FRANÇOIS Ier, empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de

Bohême, de la Lombardie et de Venise. Né le 12 février 1768 à

Florence, succéda à son père Léopold II dans les États de sa

maison le 1er mars 1792. Couronné roi de Hongrie le 6 juin, élu

empereur d'Allemagne le 7 juillet 1792, couronné le 14, se

déclara empereur héréditaire d'Autriche le 11 août 1804 et se

démit de la dignité d'empereur romain le 6 août 1806. Mourut le 2

mars 1835 (_Almanach de Gotha_, 1819, 1830, 1836).

[165] ALEXANDRE Ier Paulovitch, né 12/23 décembre 1777, succède à

son père Paul Ier le 13/24 mars 1801, meurt le 19 novembre/1er

décembre 1825 à Taganrog (_Almanach de Gotha_, 1819, 1826.)

Puis, je me suis promené avec Capo[166] et Richelieu[167]. J'ai trouvé

moyen de te nommer une bonne vingtaine de fois et le nom que je

n'aime pas m'a paru doux à prononcer.

[166] CAPO D'ISTRIA (Jean-Antoine, comte), né à Corfou en 1776.

Entré au service de la Russie en janvier 1809, il devint

secrétaire d'État de l'empire russe (novembre 1815) et dirigea

jusqu'en 1822 le département des affaires étrangères

conjointement avec Nesselrode. Était en 1818 l'un des

plénipotentiaires russes au Congrès d'Aix-la-Chapelle et habitait

avec Nesselrode, chez M. Wildenstein, rue du Pont, no 11. Après

sa démission (1822), Capo d'Istria se retira à Genève d'où il

prit une part active à l'organisation du soulèvement hellénique.

Élu président pour sept années par l'assemblée nationale grecque

de Trézène, le 2/14 avril 1827, il fut assassiné le 27

septembre/9 octobre 1831 (_Nouvelle Biographie générale_) DIDOT,

t. VIII, col. 594.--_Archives du ministère des affaires

étrangères._ France, Mémoires et documents, vol. 337, fº 221.

Liste des personnes qui composent la suite de S. M. l'empereur de

Russie.

[167] RICHELIEU (Armand-Emmanuel-Sophie-Septimanie du Plessis,

d'abord comte de Chinon, puis duc de Fronsac et duc de), né à

Paris le 25 septembre 1766. Chargé d'une mission près la cour de

Vienne (1790), il émigra et prit du service dans l'armée russe où

il arriva au grade de général major. Gouverneur d'Odessa (1803),

puis de toute la Nouvelle-Russie (1805), il rentra en France à la

première Restauration. Président du conseil, ministre des

affaires étrangères (26 septembre 1815-29 décembre 1818). De

nouveau président du conseil, du 20 février 1820 au 14 décembre

1821. Membre de l'Académie française (21 mars 1816), mort à Paris

le 17 mai 1822. Il fut le promoteur du Congrès d'Aix-la-Chapelle,

qui lui permit de libérer la France de l'occupation étrangère.

Pendant son séjour à Aix, il était logé rue Saint-Pierre, no 595

(R. BONNET, _Isographie des membres de l'Académie française_,

Paris, Noël Charavay, 1907, in-8º, p. 241.--_Archives du

ministère des affaires étrangères_, France, Mémoires et

documents, vol. 337, fº 213).

Puis, je suis rentré chez moi. J'ai vu une vieille femme sous ta

porte; je lui ai demandé à quelle heure le _comte_ était parti.--«Vers

8 heures.»--«Et la comtesse?»--«Eh! bon Dieu! elle est partie avec

lui.»--«Votre maison est-elle louée?»--«Non, mon bon Monsieur; si vous

en voulez, elle sera à vos ordres.»--«Ne la louez pas, ma bonne, rien

ne gâte les maisons comme les locataires. Tenez-vous-en à ceux que

vous avez perdus et n'en cherchez pas d'autres.»--«J'ai bien peur que

nous n'en trouvions pas.»--«Allez au diable, j'en suis charmé.»

La bonne vieille m'aura cru fou, et j'en suis charmé.

J'ai eu une vingtaine d'aimables personnages à dîner, parmi eux

Kozlovski[168]. Après le dîner, je me suis assis dans un coin;

Kozlovski est venu se placer à mes côtés. La conversation a tourné sur

le beau sexe.

[168] KOZLOVSKI (prince Pierre Borissovitch), né en décembre

1783, diplomate, bel esprit, lieutenant du royaume de Pologne,

était en 1818 ministre de Russie à Turin. Mourut le 26 octobre

1840 (Wilhelm DOROW, _Fürst Kozloffski_), Leipzig, Ph. Reclam

junior, in-12, 1846.--Georges STENDMAN, _Liste alphabétique de

noms de personnages russes pour un dictionnaire biographique

russe_, formant le t. LX du _Recueil de la société impériale

d'histoire de Russie_ (_Sbornik Imperatorskavo Russkavo

Istoritcheskavo Obchtchestva_).--«Peu d'hommes réunissaient comme

le prince K. autant de vivacité et d'intelligence dans le

travail, jointes à une élocution pleine de feu et d'entraînement.

Son instruction était profonde et variée, sa mémoire admirable.»

(Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de

Vienne_, p. 247).

«Moi, me dit Kozlovski, je n'aime que les femmes grasses.»--«Et moi,

lui ai-je dit, celles qui ne le sont pas.»--«Je me soucie peu de

l'esprit, pourvu qu'il y ait des joues pleines et de gros bras,

reprend K.»--«Et moi, je n'aime que l'esprit, le cœur et l'âme, que

les joues soient plates ou pleines, lui dis-je.»

Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 · 第 18 / 114 题