Un article du traité de Paris du 20 novembre 1815 avait prescrit que,
à l'expiration d'un délai de trois ans, les souverains examineraient
si la situation intérieure de la France permettait de retirer de ce
pays les troupes étrangères[120].
[120] _Mémoires du prince de Metternich_, t, III, p. 171, note 1.
En 1818, le duc de Richelieu, fort de la loyauté avec laquelle son
gouvernement avait rempli ses obligations et comptant sur l'amitié du
tsar, crut le moment venu de réclamer l'exécution de cette clause et
la libération du territoire français. Grâce à ses efforts, la
conférence prévue fut fixée au mois de septembre et la ville
d'Aix-la-Chapelle fut choisie pour en être le siège.
La vieille cité de Charlemagne présenta alors une animation
extraordinaire. Officiellement, le Congrès ne devait s'occuper que des
questions de France, et les ambassadeurs des grandes puissances,
seuls, devaient y être admis. Mais tous les princes, toutes les
nations ayant quelque réclamation à présenter, quelque espérance à
faire valoir, se hâtèrent d'y envoyer des représentants prêts à saisir
les occasions propices.
Autour des diplomates, se précipita une foule de banquiers, de
commerçants, d'artistes, d'élégantes, d'aventuriers et d'aventurières
avides de trouver la fortune ou le succès.
Parmi les souverains, le roi de Prusse arriva le premier. Il fit, le
27 septembre au soir[121], une entrée assez piteuse dans la ville,
mécontente de s'être vue donnée au gouvernement de Berlin par la seule
volonté des plénipotentiaires de Vienne.
[121] _Moniteur universel_ du samedi 3 octobre 1818, no 276, p.
1168.
Par contre, l'empereur d'Autriche, arrivé le 28 dans la journée, et
l'empereur de Russie qui le suivit de quelques heures[122],
soulevèrent un enthousiasme dont le contraste avec la froide réception
de la veille blessa profondément Frédéric-Guillaume.
[122] _Moniteur universel_ du lundi 5 octobre 1818, no 278, p.
1172.
Ce dernier, instruit de ce que la populace voulait dételer les
voitures impériales, avait trouvé un biais ingénieux pour couper court
à cette manifestation dirigée contre lui: il était allé,
successivement, loin dans la campagne, à la rencontre de chacun de ses
deux alliés et était monté dans leurs carrosses. Seuls donc, les
vivats des habitants froissèrent sa vanité[123].
[123] Ernest DAUDET, _Autour du Congrès d'Aix-la-Chapelle_ (1818)
dans le _Correspondant_ du 10 juillet 1907, t. CCXXVIII, p. 38
(Rapport d'un agent secret).
Le prince de Metternich était arrivé quelques heures avant son maître.
Il revenait de sa cure d'eau de Carlsbad et de ses propriétés de
Kœnigswart. Pendant son séjour dans ce dernier lieu, il avait appris
la mort de son père, dont le décès le faisait chef de famille.
Poursuivant son voyage par Francfort, où il avait eu à morigéner la
Diète germanique, il s'était arrêté, le 12 septembre, au Johannisberg.
Il pénétrait ce jour-là pour la première fois dans le splendide
domaine qui, donné par Napoléon au maréchal Kellermann, lui était échu
comme fief autrichien depuis 1816[124].
[124] Le fondé de pouvoir de M. de Metternich avait pris
possession du domaine en août 1816 (_Moniteur Universel_ du mardi
27 août 1816, no 240, p. 966).
Il demeura au milieu de ses vignes célèbres pendant deux semaines,
entouré, selon sa propre expression, d'une véritable cour de
diplomates, pressés de saluer sa puissance. Avant de partir, il reçut
l'empereur François à dîner et par Mayence, Bingen, Coblenz, il vint
jusqu'à Aix.
Dans cette ville, accompagné de son inséparable secrétaire, le
chevalier de Floret, il se logea Comphausbadstrasse, no 777, occupant
la maison d'une demoiselle Brammertz[125], louée 20,000 francs pour la
durée de son séjour[126].
[125] _Archives du ministère des affaires étrangères._ France,
Mémoires et documents, vol. 337, fº 225 verso. Verzeichniss der
zu dem Kaiserl. Österreichischen Ministerium der auswärtigen
Angelegenheiten gehörigen Individuen.
[126] _Gazette d'Augsbourg_ du 4 décembre 1818, no 338, p. 1351.
Jamais congrès ne fut moins solennel que celui de 1818. Les réunions
devaient tout d'abord se tenir dans la grande salle de l'Hôtel de
Ville, mais elles eurent lieu, sans apparat, en tenue de ville, chez
l'un ou chez l'autre des plénipotentiaires, tantôt chez Lord
Castlereagh, qui, accompagné de «sa prétentieuse et énorme
épouse»[127], s'était installé Klein Borcette Strasse, no 218[128],
tantôt chez Metternich, tantôt chez le prince de Hardenberg, logé sur
le Markt, no 910[129].
[127] Ernest DAUDET, _Autour du Congrès d'Aix-la-Chapelle_ dans
le _Correspondant_ du 10 juillet 1907, p. 40.
[128] _Archives du ministère des affaires étrangères._ France,
Mémoires et documents, vol. 337, fo 220. List of persons who form
the mission of His Britannic Majesty at Aix-la-Chapelle.
[129] _Archives du ministère des affaires étrangères._ France,
Mémoires et Documents, vol. 337, fº 222. Quartierliste der Suite
Seiner Majestät des Königs von Preussen.
Dans les intervalles des séances, la vie mondaine était brillante et
animée. Les diplomates se retrouvaient au Kurhaus, sur la
Comphausbadstrasse, autour des tables de jeu et le long des promenades
à la mode.
Entre temps, les ascensions en ballon de deux femmes aéronautes, les
concerts de Mme Catalani, des frères Bohrer, du violoncelliste Lafon
remplissaient les journées.
Le soir, se déroulaient des fêtes de toutes sortes.
Le 2 octobre, l'empereur d'Autriche offrait un dîner de trente-deux
couverts. Le surlendemain, la ville d'Aix donnait un bal à la Redoute.
Deux fois par semaine, Lady Castlereagh ouvrait ses salons pour des
soirées où tous les ministres accrédités étaient fort assidus. On y
parlait politique et l'on y jouait. Les plus importants des
plénipotentiaires avaient d'abord pris l'habitude de passer leurs
après-dîners chez elle[130] mais bientôt, ces réunions s'étaient
transportées chez le prince de Metternich.
[130] _Moniteur universel_ du samedi 17 octobre 1818, no 200, p.
1225: «Aix-la-Chapelle, 11 octobre.--Deux fois par semaine, Lady
Castlereagh donne une soirée; tout le corps diplomatique y est
fort assidu. Quand les parties sont arrangées, les ministres
passent dans une pièce voisine du salon, et là l'entretien
devient tout politique; il se prolonge fort tard. Il se tient en
outre chaque soir de petits comités diplomatiques chez Lord
Castlereagh.»
Lui-même nous l'apprend: «Je fais une partie de whist tous les soirs,
écrit-il, avec le prince de Hatzfeld, Zichy, Baring, Labouchère,
Parisch, c'est-à-dire avec des gens qui ne se trouvent pas dérangés ni
même incommodés de la perte d'une bonne dose de millions. Nous nous
réunissions d'abord chez Lady Castlereagh, mais j'ignore quelle
inconcevable atmosphère d'ennui s'est emparée de cette maison. D'un
commun accord, on a renoncé aux charmes de milady et l'on s'est fixé
dans mon salon»[131].
[131] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 127.
Metternich à sa femme... octobre.
Vers le 10 octobre, débarquèrent à Aix le comte et la comtesse de
Lieven. Une lettre datée du 11 annonce les nouveaux venus:
«L'ambassadeur de Russie accrédité près la cour de Londres, le comte
de Lieven, qui est arrivé en cette ville, y a été appelé par son
souverain»[132].
[132] _Moniteur universel_ du samedi 17 octobre 1818, no 200, p.
1225. Aix-la-Chapelle, le 11 octobre.--«L'arrivée de M. le comte
de Lieven et de Mme la comtesse, son épouse, a augmenté le petit
nombre de maisons qui, par des soirées agréables, égaient un peu
le ton sérieux qui règne ici.» (_Journal des Débats_ du samedi 17
octobre 1818, p. 1).
A ce moment, la ville commençait déjà à se vider. L'objet principal du
Congrès, l'évacuation des provinces françaises par les troupes
étrangères, était définitivement réglé depuis la veille. L'empereur de
Russie et le roi de Prusse se préparaient à partir pour passer, près
de Denain et de Sedan, les revues de leurs armées. On pensait que
tout le monde pourrait quitter l'Allemagne, à la fin du mois, après le
règlement des questions secondaires. Des promenades dans les environs
s'organisaient, pendant que les chancelleries rédigeaient les
protocoles.
Malgré le bal donné le 13 octobre à Keutchenburg par M. d'Alopeus et
les aides de camp généraux du Tsar, malgré les réceptions de la
princesse de Salm, l'auguste assemblée s'ennuyait. Les plaisirs
étaient trop uniformes. M. de Metternich s'en plaignait dans une
lettre à sa femme, datée du 18 octobre, où il lui donnait quelques
détails sur le vide des journées:
«Nous sommes abîmés de jeunes talents; tous les jours, des concerts de
virtuoses entre 4 et 9 ans. Le dernier arrivé est un petit garçon de 4
ans et demi, qui joue de la contrebasse. Vous pouvez facilement juger
de la perfection de l'exécution.
«Il n'y a pas même de boutiques remarquables, et les drogues qu'on
nous offre coûtent le double de tout ce que l'on trouve de parfait à
Paris et à Vienne. Si les marchands ont spéculé sur nos bourses, ils
ont compté sans leurs hôtes. Je ne sache pas que personne achète au
delà du strict nécessaire.
«Nos dames ici sont: Lady Castlereagh, trois ou quatre Anglaises plus
ou moins mûres, c'est-à-dire qu'elles sont entre 50 et 60 ans--âge de
jeunesse à Londres;--la princesse de La Tour, Mme de Nesselrode et
trois dames russes. Il en est pour les dames comme pour les
marchands: il existe un manque total d'amateurs»[133].
[133] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III; p. 128.
Metternich à sa femme, ce 18 octobre.
Parmi les dames russes dont le prince de Metternich parle si
dédaigneusement se trouvait la comtesse de Lieven.
Peut-être la connaissait-il antérieurement. Lors du voyage du futur
chancelier à Londres, en juin 1814, le salon de l'ambassadrice de
Russie tenait déjà une place trop importante dans la société anglaise
pour que le ministre des Affaires étrangères d'Autriche ait pu
l'ignorer. D'autre part, le séjour de l'empereur Alexandre en
Angleterre rend invraisemblable une absence de son représentant à ce
moment.
Mais, de cette première rencontre, ni M. de Metternich ni Mme de
Lieven n'avaient conservé d'impression durable.
Elle le jugeait froid, intimidant et de rapports peu agréables[134].
Lui n'avait prêté aucune attention à cette grande femme maigre et
curieuse.
[134] Lettre du 9 mars 1819.
Pendant les premières journées de la présence à Aix des Lieven,
installés rue de Cologne, ces opinions respectives ne se modifièrent
pas. Nesselrode dut même risquer une démarche auprès de son illustre
collègue pour lui demander la cause de sa froideur envers Dorothée
Christophorovna et tenter d'établir de meilleurs rapports entre eux.
Mais l'amour allait bientôt entrer en scène et rattraper, à pas de
géant, le temps perdu.
Dans une lettre à sa nouvelle amie, M. de Metternich fera bientôt
lui-même le récit des préliminaires de leur commune passion.
Il prit garde à elle, pour la première fois, le 22 octobre, dans une
réunion chez le même Nesselrode qui s'était fait auprès de lui
l'interprète obligeant de sa compatriote: «Tu m'as prouvé ce jour-là,
lui écrivait-il, que tu étais attentive à ce qui n'effleure pas même
la femme qui, à mes yeux, pourrait encore être vulgaire, le monde
eût-il porté depuis longtemps un autre jugement sur son compte[135].»
[135] Lettre du 28 novembre 1818.
Dans la suite de sa correspondance, il reviendra sur l'histoire de ces
premières heures: «Mon cœur, ce meilleur côté de moi-même, est allé à
ta rencontre et il a eu le bonheur de ne pas te manquer, bien peu
d'instants après notre premier contact. Je t'ai vue, je ne t'ai pas
fixée. Tu m'as vu sans me regarder. Ce n'est pas le moyen de se
connaître. Notre connaissance date, au fond, d'une soirée chez Madame
de N... et c'est, je crois, Napoléon qui nous a servi d'intermédiaire.
J'avoue que je ne lui eusse pas supposé ce mérite. Le fait prouve au
reste qu'il m'a été bien plus utile de dessus son rocher que sur le
trône. Tu ne doutes pas, sans doute, que dans cette circonstance,
l'utile n'est pas ennemi de l'agréable. _Utile miscuit dulci_, dit
feu Horace. Que Napoléon reste donc à Sainte-Hélène[136]».
[136] Le prince de Metternich à Mme de Lieven, Vienne, 24 mars
1820.--La copie de cette lettre nous a été communiquée par M. le
comte Puslowski.
Le 25, une excursion réunit quelques-uns des personnages du Congrès.
Elle avait Spa comme but. «J'ai fait avant-hier, mandait deux jours
plus tard le Prince à sa femme, une course à Spa avec M. et Mme de
Nesselrode, le comte et la comtesse de Lieven, Steigentesch, Zichy,
Lebzeltern, le prince de Hesse et Floret. Nous y avons passé la nuit;
nous avons parcouru hier matin les environs de Spa, nous y avons dîné
et nous avons été de retour ici à 8 heures du soir. Le temps était
superbe, et notre course très bien organisée. Spa est vide; nous y
étions les seuls étrangers, notre effet a donc été complet. Le voyage
d'ici à Spa est charmant; rien n'est beau comme le pays de Limbourg
avec ses prairies et ses habitations sans nombre[137].»
[137] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 129.
Metternich à sa femme, ce 27 octobre.
Le prince ne dit pas, dans cette lettre, que, à l'aller, Mme de Lieven
lui avait fait quitter sa voiture pour lui faire prendre place dans la
sienne et accomplir le voyage avec elle. Ils déjeunèrent ensemble à
une méchante auberge d'Henry-Chapelle. Le lendemain, le charme avait
opéré et le retour à Aix marque une nouvelle étape de leur liaison:
«J'ai eu du plaisir à te voir, raconte Metternich. C'est moi qui t'ai
proposé de changer de voiture pour ne pas te quitter. J'ai commencé à
trouver que ceux qui t'avaient désignée comme une femme aimable
avaient eu raison; j'ai trouvé la route plus courte que la
veille[138].»
[138] Lettre du 28 novembre 1818.
Dès lors, les événements se précipitent et il nous faut laisser la
parole au principal intéressé, écrivant plus tard à son amie:
«Le 28, je t'ai fait la première visite, bien de cérémonie. L'heure
que j'ai passée, assis à tes pieds, m'a prouvé que la place était
bonne. Il m'a paru en rentrant chez moi que je te connaissais depuis
des années. Je n'ai pas trouvé impoli que les deux hommes qui étaient
dans l'appartement fassent bande à part; il m'a même paru qu'ils
faisaient bien de rester à la grande table ronde. Le 29, je ne t'ai
pas vue. Le 30, j'ai trouvé que la veille avait été bien froide et
vide de sens. J'ignore le jour où tu es venue dans ma loge; tu as eu
la fièvre,--mon amie, tu m'as appartenu![139]»
[139] _Ibid._
Cependant, les choses n'étaient pas allées aussi rapidement que l'on
pourrait le croire d'après ces lignes. Le 2 novembre, l'Impératrice
douairière de Russie passait à Aix-la-Chapelle, y déjeunait et en
repartait pour Maestricht, d'où le lendemain elle se rendait à
Bruxelles. Elle avait été la bienfaitrice de Dorothée de Benckendorf.
D'autre part, elle était accompagnée de la vieille comtesse de Lieven,
l'ancienne gouvernante de ses enfants. L'ambassadeur de Russie et sa
femme avaient peu d'occasions de voir leur souveraine et leur mère.
Ils partirent, à la suite de Marie Féodorovna, vers l'ancienne
capitale des Pays-Bas autrichiens.
Le _Moniteur universel_ annonça en effet que M. de Lieven était arrivé
le 5 novembre dans cette ville[140].
[140] _Moniteur universel_ du lundi 9 novembre 1818, no 313, p.
1313.
Sa femme n'avait encore rien à se reprocher. La première des lettres
publiées plus loin fut vraisemblablement écrite à l'occasion de cette
séparation. Elle ne porte pas de quantième, mais la main qui a composé
le recueil des missives de M. de Metternich l'a placée en tête et elle
devait avoir ses raisons pour agir ainsi. Elle serait du reste
incompréhensible à une autre date.
Le prince ne comptait plus revoir la jeune femme, du moins dans un
avenir prochain. «L'histoire de notre vie, lui disait-il, se concentre
en peu de moments. Je vous ai trouvée pour vous perdre! Le passé, le
présent et peut-être l'avenir sont renfermés en ce peu de mots....
J'ai terminé une période de ma vie en moins de huit jours... Le jour
où j'ai vu que ma pensée rencontrait la vôtre... j'ai senti que je
pouvais devenir votre ami; il m'a suffi de me convaincre que je ne me
trompais pas pour vous aimer. La contrainte m'a forcé à vous confier
ce que vous avez deviné de votre côté. Je ne dis rien ici que vous ne
sachiez, mais j'ai besoin de le redire à mon amie, à vous, mon amie de
huit jours et pour la vie. Peut-être nous retrouverons-nous un
jour,--je serai alors ce que je suis aujourd'hui[141].»
[141] Première lettre, s. d.
La joie de l'inflammable ministre dut être grande quand, peu après, il
vit revenir sa correspondante. Nous n'avons pu trouver les raisons de
ce retour des Lieven, mais il est bien permis de penser que
l'influence de la comtesse ne dut pas y être étrangère.
Quoi qu'il en soit, le _Moniteur universel_ apprit à ses lecteurs le
passage à Liège, le 12 novembre, du comte de Lieven et de sa famille,
se rendant à Aix[142]. Le lendemain, les deux amoureux étaient de
nouveau réunis.
[142] _Moniteur universel_ du vendredi 20 novembre 1818, no 324,
p. 1359.
Ils passèrent ensemble cinq jours derechef dans la ville du Congrès.
La dernière phrase de la lettre précédemment citée, s'applique sans
doute à ce moment «... tu es venue dans ma loge, tu as eu la
fièvre,--mon amie, tu m'as appartenu»!
Pendant l'absence de l'ambassadeur de Russie, comme après son retour,
la vie mondaine continuait à se dérouler sans incidents autour des
conférences.
Le régent d'Angleterre avait envoyé Lawrence peindre les portraits des
souverains et de quelques hauts personnages de la Sainte Alliance; les
séances consacrées au grand artiste coupaient la monotonie des jours.
Le duc d'Angoulême venait faire une visite de vingt-quatre heures aux
Alliés. Le roi de Prusse et l'empereur de Russie étaient de retour de
Paris, mais pour quelques jours seulement.
Les fêtes devenaient plus rares. M. de Metternich recevait son gendre
et sa fille, le comte et la comtesse Joseph Esterhazy, qui, après un
court séjour auprès de lui, devaient repartir pour la France[143].
[143] «Aix, le 7 novembre. Le comte Esterhazy, avec son épouse,
fille du prince de Metternich, est arrivé avec trois voitures de
suite. Le ministre était allé au devant d'eux à plus d'une lieue.
Le comte et la comtesse ne tarderont pas à partir pour Paris
comptant y passer l'hiver.» (_Journal de Paris_ du jeudi 12
novembre 1818, no 316, p. 3).--Voir aussi _Moniteur universel_ du
11 novembre 1818, no 315, p. 1321.
Au milieu des premières et rapides tendresses des nouveaux amants, le
Congrès se terminait[144]. Le 14 novembre, les monarques se
réunissaient pour une dernière conférence, chez le prince de
Hardenberg. Le 15, un grand dîner d'adieu avait lieu chez l'empereur
de Russie, et les princes se rendaient ensuite au bal offert par le
commerce. Le 16, Alexandre partait pour Bruxelles.
[144] «22 novembre.--Le Congrès touche à sa fin. Aix-la-Chapelle
ressemble maintenant à une salle de fête à 4 heures du matin; la
foule est écoulée, les lustres sont presque éteints. Tout le
monde semble content de ce qui s'est passé et content de partir.»
(C.-L. LESUR, _Annuaire historique universel_ pour 1818, 2e édit.
Paris, Thoisnier-Desplaces, 1825, in-8º, p, 564).
Deux jours après, le 18, le comte et la comtesse de Lieven l'y
rejoignaient.
Cette nouvelle séparation des amoureux dut être bien adoucie par
l'espérance d'une prochaine réunion. En effet, M. de Metternich avait
décidé, lui aussi, de se rendre dans la même ville («on ignore
l'objet de ce voyage», disait le _Journal des Débats_!)[145]. Obligé
de retarder de quelque temps son départ, il y fit son entrée le 23
novembre[146].
[145] _Journal des Débats_ du jeudi 26 novembre 1818.
Aix-la-Chapelle, 21 novembre.
[146] _Moniteur universel_ du lundi 30 novembre 1818, no 334, p.
1398.--_Gazette d'Augsbourg_ du 1er décembre 1818, no 335, p.
1339.
Quatre nouveaux jours de bonheur s'ensuivirent. Pour se tenir au
courant de leurs instants de liberté, les amants s'envoyaient des
journaux anglais. Le ministre tout-puissant en avait toujours une
provision sur lui!
Mais, le 27 novembre, M. et Mme de Lieven se mettent de nouveau en
route pour Paris. Le mari n'avait plus rien à faire en Belgique:
l'empereur Alexandre en était déjà reparti avec sa mère; Nesselrode
allait passer quatre semaines en France, et l'ambassadeur devait le
suivre.
Le 28 novembre, les deux époux passent la nuit à Roye. Le 29, ils
arrivent dans la capitale française et descendent à l'Hôtel de
Castille, rue de Richelieu, où ils resteront un mois[147].
[147] _Moniteur universel_ du mardi 1er décembre 1818, no 335, p.
1401.--_Journal de Paris_ du lundi 30 novembre 1818, no 334, p. 1.
Quant à M. de Metternich, après être allé visiter le champ de bataille
de Waterloo avec Wellington[148], et avoir reçu du roi Guillaume Ier
la plaque du Lion Néerlandais, après avoir dîné le 27 chez le marquis
de la Tour du Pin, ambassadeur de France[149], il était parti le 28,
à 5 heures du soir, pour Aix où l'appelaient encore quelques dernières
affaires à régler[150]. De là, par le Johannisberg, il s'était mis en
route pour Vienne.
[148] Cette visite du champ de bataille de Waterloo eut lieu le
26 novembre (_Gazette d'Augsbourg_, 6 décembre 1818, no 340, p.
1359).--Mme de Lieven y prit peut-être part si l'on s'en rapporte
à quelques allusions que l'on trouvera dans les lettres qui
suivent.
[149] _Moniteur universel_ du jeudi 3 décembre 1818, no 337, p.
1410.
[150] _Moniteur universel_ du jeudi 3 décembre 1818, no 337, p.
1410.--_Gazette d'Augsbourg_ du 8 décembre 1818, no 342, p. 1367.
La séparation était donc venue. Avant de se quitter, M. de Metternich
et Mme de Lieven s'étaient promis de s'écrire. Ils tinrent parole.
C'est la première partie de cette correspondance, comprenant
uniquement les lettres du prince, que nous publions plus loin.
Presque chaque jour, généralement après sa tâche finie, le ministre
s'asseyait à sa table et laissait courir sa plume en pensant à son
amie. Il écrivait en français, connaissant peu l'anglais et le russe,
et la comtesse lisant mal l'allemand. Ne peut-on croire à sa parole
quand il disait que les instants employés à revivre les heures
écoulées aux pieds de sa maîtresse étaient les meilleurs de ses
journées?
Cet échange de lettres devait durer longtemps, bien longtemps, sept
ans peut-être. Pour un homme courtisé comme l'était M. de Metternich,
pour une femme occupée comme l'était Mme de Lieven, pour deux êtres ne
pouvant se revoir qu'à de très longs intervalles, faire durer pendant
tant d'années une telle correspondance, dut être un tour de force.
L'envoi des billets ne pouvait se faire chaque jour: il demandait de
multiples précautions, non seulement contre les indiscrétions
mondaines, pour ménager les susceptibilités du mari, mais encore
contre les polices des États, toujours curieuses et sans scrupules.
Le prince--et sa correspondante faisait de même--écrivait ses
confidences quotidiennes, à la suite les unes des autres, continuant
chaque soir la page abandonnée la veille, jusqu'au moment où une
occasion sûre, le courrier diplomatique hebdomadaire, le départ d'un
personnage dont on pouvait escompter la discrétion, lui permettait
d'expédier ces véritables journaux, soigneusement numérotés.
A Londres, les amants avaient un confident éprouvé en Neumann,
secrétaire de l'ambassade d'Autriche, tout dévoué à son ministre. Mme
de Lieven recevait de lui les envois de M. de Metternich et faisait
parvenir les siens à ce dernier par la même voie. A Vienne, le très
fidèle Floret était l'intermédiaire tout indiqué.
Quelques notes, relevées par M. Ernest Daudet en marge d'une lettre
tombée, malgré toutes les mesures prises, entre les mains des agents
français, nous permettent de suivre les ruses auxquelles expéditeur et
destinataire étaient condamnés. La missive interceptée se trouvait
sous quatre enveloppes. La première de celles-ci était au nom du baron
de Binder, conseiller de la Légation d'Autriche à Paris. La seconde,
adressée au même, portait ces mots de Neumann: «Je n'ai pas besoin de
vous recommander l'incluse, mon cher ami.» La troisième avait pour
suscription les titres du chevalier de Floret. Enfin, la quatrième
était restée blanche: c'était celle qui, cachetée par l'ambassadrice,
devait être remise aux mains de son ami[151].
[151] Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_ dans la
_Revue Hebdomadaire_ du 29 juillet, 1899, p. 661.
On ne trouvera dans ces pages nul détail bien nouveau au point de vue
de l'histoire. Certainement, la politique dut s'introduire un jour
entre les deux correspondants. Il ne pouvait en être autrement, car
ils en avaient fait, l'un et l'autre, l'essence même de leur vie. Mais
au début de leur liaison, leur passion seule est en scène.
Les premières lettres sont un long, trop long parfois, cantique
d'amour où M. de Metternich exalte surtout sa propre personnalité, où,
réellement épris, ce grand égoïste veut trouver en Mme de Lieven, afin
de mieux l'aimer, la fidèle représentation de son propre être. Il se
dissèque, il se peint, il se cherche en sa maîtresse, et il arrive à
ce résultat surprenant que chaque mot d'amour qu'il lui adresse
revient vers lui comme un nuage d'encens.
Ce sujet,--l'amour,--bien qu'éternel, finissant quand même par
s'épuiser, il raconte à la grande dame russe les menus faits de la
cour de Vienne, ses impressions, ses ennuis, son dégoût, peut-être
affecté, pour les affaires publiques. Entre temps, il rencontre et
peint nombre de personnages dont les noms ne sont pas encore oubliés:
le duc et la duchesse de Kent, Mme de Staël, Pie VII et bien d'autres.
Quelques-unes des anecdotes qu'il rapporte à leur sujet sont
amusantes. Mais c'est surtout de lui qu'il parle, et il dévoile tout
le passé de sa vie sentimentale à son amie de la veille.
Enfin, un voyage en Italie, avec l'Empereur, lui permet de varier ses
récits. M. de Metternich aimait réellement les arts: dans leur terre
classique, il se sent à l'aise pour les célébrer.
A travers ses lettres, on retrouvera l'homme dans le ministre. A vrai
dire, l'un ne différait pas beaucoup de l'autre. Quelques-uns de ses
billets d'amour sont écrits du même style que ses dépêches
diplomatiques. Il étudie et raisonne parfois son cœur comme il
examinait les motifs d'intervention dans le royaume de Naples, par
exemple.
Mais chaque homme aime selon sa nature. Et le prince Clément de
Metternich était évidemment sincère quand il aimait Mme de Lieven en
cherchant en elle sa propre image--et quand il le lui disait.
Les lettres qui suivent sont publiées intégralement. Nous avons
respecté le texte de M. de Metternich, même dans ses obscurités
et ses incorrections.--Les mots soulignés par le prince dans
l'original sont indiqués en italiques.--Quand il a été
indispensable de rétablir un mot oublié, ce mot a été mis entre
crochets.
LETTRES
DU
PRINCE DE METTERNICH
LETTRES
DU
PRINCE DE METTERNICH
A LA
COMTESSE DE LIEVEN
Il m'est impossible de vous voir partir sans vous dire ce que
j'éprouve[152].
[152] Cette lettre, sans date, placée en tête de la collection
des lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven par
celui ou celle qui fit relier cette collection, est
vraisemblablement du commencement de novembre 1818 et
probablement du 3. M. et Mme de Lieven, arrivés le 11 octobre à
Aix-la-Chapelle, en partirent en effet le 4 novembre pour
Bruxelles, à la suite de l'impératrice douairière de Russie. Ils
ne prévoyaient pas à ce moment devoir revenir bientôt dans la
ville où se continuaient les séances du Congrès. Les sentiments
d'amour réciproque du ministre des affaires étrangères d'Autriche
et de l'ambassadrice de Russie dataient d'une excursion à Spa,
faite de concert le 25 octobre 1818.
L'histoire de _notre_ vie se concentre en peu de moments. Je vous ai
trouvée pour vous perdre! Le passé, le présent et peut-être l'avenir
est renfermé en ce peu de mots. Le jour où je vous reverrai sera l'un
des plus beaux de [ma][153] vie.
[153] Les mots entre crochets sont reconstitués, le fragment du
papier sur lequel ils étaient écrits, placé sous le cachet, ayant
été arraché lors de l'ouverture de la lettre.
J'ai terminé une période [de ma] vie en moins de huit jours. Ce fait
me p[araîtra]it un rêve, si je ne me connaissais. On e[st tout] pour
moi ou rien. Mon âme n'est pas [sus]ceptible d'un demi-sentiment ni
d'une demie-pensée. J'ai passé des semaines près de vous. Je vous ai à
peine parlé et vous faites partie aujourd'hui de mon existence. Ce qui
séduit la plupart des hommes est sans effet sur moi; j'ignore s'il me
faut plus qu'à d'autres, mais je sais que c'est autre chose qu'il me
faut. Le jour où j'ai vu que ma pensée rencontrait la vôtre, le jour
où il ne m'est pas resté un doute que vous me comprendrez, que votre
esprit et que surtout votre cœur marchait sur la ligne que je regarde
comme la mienne, j'ai senti que je pouvais devenir votre ami; il m'a
suffi de me convaincre que je ne me trompais pas pour vous aimer. La
contrainte m'a forcé à vous confier ce que vous aviez deviné de votre
côté. Je ne dis rien ici que vous ne sachiez, mais j'ai besoin de le
redire à mon amie, à vous, mon amie de huit jours et pour la vie!
Peut-être nous retrouverons-nous un jour,--je serai alors ce que je
suis aujourd'hui. Si peu de relations me conviennent, celle qui me
convient ne finit pas. Vouez-moi un bon souvenir, et peut-être plus,
et ne f[ormez] que des regrets. Jamais ils ne s'élèveront à la
[hauteur] des miens; je n'ai ni l'espoir ni la prét[ention]
d'exiger que l'on m'accorde ce que je [donne]. Laissez-moi même la
consolation de me dire que si vous m'aviez connu davantage, vous
m'eussiez voué un sentiment autre que celui que vous pouvez me porter
aujourd'hui. Vous voyez que je m'accroche à tout ce qui peut me sauver
de mon affreuse peine; le naufragé ne choisit pas la planche qui doit
lui servir,--il saisit celle qui se trouve à sa portée--et il se noie!
Ce 15 novembre[154].
J'ai passé, mon amie, une bien mauvaise et cependant une bonne nuit.
Mauvaise, parce que je n'ai quasi pas fermé l'œil; bonne, parce que
j'ai beaucoup pensé, à ce qui aujourd'hui _est ma pensée_. Or _ma
pensée_ est toujours _moi_--_tout moi_. Tout ce qui est placé hors
elle, n'est rien; j'ai un fonds de réserve que je dépense en paroles,
en actions, en calculs, c'est de ce fonds que je tire des matériaux
que je rédige en mémoires et en protocoles; mais mon véritable
capital--celui qui doit fournir à ma vie--celui qui fonde mon bonheur,
ne se mêle jamais avec l'autre. Je n'aime que l'une de ces propriétés,
je déteste l'autre; l'une vous appartient autant qu'à moi, l'autre est
à mon pays, à ma place, à mes devoirs comme homme d'État; je ne vous
en offrirai jamais le partage: je vous aime trop pour vous faire faire
un aussi mauvais marché!
[154] Après être restés une semaine à Bruxelles, M. et Mme de
Lieven revinrent à Aix-la-Chapelle. Le _Moniteur universel_
signale leur passage à Liège le 12 novembre. Ils durent arriver
le 13 dans la ville du Congrès.
Mais, mon amie, comment userons-nous de notre propriété commune?
Faut-il la placer à fonds perdu? Vous vous occupez des mêmes calculs,
j'en suis sûr et voilà ma seule consolation.
Je vous ai dit hier que, de toutes les convictions, celle qui se
trouve le moins à ma portée, c'est celle de me croire aimé. Pourquoi
m'inspirez-vous une sécurité que j'ai si peu connue dans le cours de
ma vie? Cette énigme--et c'en est une véritable pour moi--ne me
tourmente pas. J'aime à croire ce que je crois et je serais au
désespoir d'un seul soupçon du contraire. S'il ne m'est guère arrivé
d'avoir été gâté dans ce monde, j'ai bien moins encore le reproche à
me faire de m'être gâté moi-même. Pourquoi n'ai-je pas peur de me
livrer tout juste vis-à-vis de vous à un sentiment de sécurité que je
n'ai jamais éprouvé? _Seriez-vous bien moi?_ Eh bien! je le crois,
comme l'on croit à ce que l'on ne comprend pas.
Mon amie, comment et quand vous verrai-je? Si rien n'est possible dans
la journée, je serai pour sûr ce soir, au sortir d'une maudite
conférence, chez Lady Castlereagh[155]. Portez-y un mot. Vous me direz
peut-être ce que vous ferez demain. Et nous partons un de ces jours!
[155] HOBART (Émily-Anne), fille de John Hobart, deuxième comte
de Buckingham. Elle avait épousé, le 9 juin 1794, Robert Stewart,
lord Castlereagh. Elle mourut le 12 février 1829 et fut enterrée
à côté de son mari dans l'abbaye de Westminster (_Dictionary of
National Bioqraphy_, edited by Sidney Lee, London, Smith, Elder
and Co, t. XXVII, p. 33, t. LIV, p. 346 et 357).
Ce 16 minuit.
Mon amie, merci, mille fois merci, pour la bonne journée que vous
m'avez fait passer hier! Vous avez fait l'aumône à un pauvre; c'est
plus que de donner un trésor à un riche. Je vous ai vue--j'ai pu vous
dire ce que j'éprouve--je vous ai entendue me dire ce dont j'ai tant
besoin--ce que je sais et ce que je voudrais apprendre à chaque heure
de ma vie! Suis-je bien froid, mon amie? Suis-je cet homme pour qui
vous m'avez pris dans les moments qui ont précédé notre connaissance?
Voudriez-vous que cet abord eût été autre, aujourd'hui que je suis
_moi_?
Le temps, au reste, vous apprendra ce que je suis, mieux que je ne
pourrais vous le dire aujourd'hui! Commencez par me croire et finissez
par m'aimer, aimez-moi beaucoup dès ce moment, demain et toujours, ne
craignez pas les regrets: ce n'est pas _moi qui suis vous_ qui vous y
exposerai.
Mon amie, je vais vous faire une bien sotte question.--Si mon billet
devait jamais tomber entre les mains d'un tiers, il me prendrait pour
fou. Comment vous appelez-vous? Je veux savoir le jour de l'année que
je dois aimer par-dessus tous les autres. _Quel jour êtes-vous née?_
Je suis bien tenté également d'aimer ce jour-là. Je sais le jour où je
vous ai aimée--c'est de tous les jours le meilleur! Pourquoi tout ce
qui tient à vous acquiert-il du charme à mes yeux? Je le sais, pour le
coup, mieux que vous et je vous dispense de la réponse.
Bonsoir! Je sais encore avec qui je vais me coucher et avec qui je me
réveillerai. Je sais enfin tant de choses que je suis tout étonné de
ne pas savoir votre nom. Je sais ce que beaucoup ne savent pas, et
j'ignore ce que tant de monde n'ignore pas; je n'aime pas l'ignorance:
nous saurons bientôt de nous _tout_--et c'est ce que je veux.
Concevez-vous le genre de tourment qu'il y a à ne pouvoir penser à un
être qui m'est devenu ce que vous m'êtes, qu'en le nommant dans son
intérieur le plus secret d'un nom que l'on n'aime pas? Je veux vous
aimer sans coups d'épingles; vous avez la conviction par maintes
preuves que je ne crains pas les fortes douleurs!
Entre deux et trois chez Marie[156] et ce soir, après mon dîner chez
Castlereagh[157], chez vous si vous ne me dites pas le contraire. Ce
sera une visite grande et bien cérémonieuse, tout juste comme elles me
conviennent quand il ne me reste que l'alternative de ne pas vous
voir, ou de vous voir ainsi.
Bonsoir et bonne nuit--si le fait est possible.
[156] METTERNICH (Marie-Léopoldine), fille aînée du prince, issue
de son premier mariage avec la princesse Eléonore de Kaunitz. Née
le 17 janvier 1797, elle avait épousé le 15 septembre 1817 le
comte Joseph Esterhazy de Galantha, chambellan impérial et royal
(né le 24 novembre 1791, mort le 12 mai 1847), d'une branche
cadette de la grande famille hongroise. Le 6 novembre 1818, elle
était arrivée avec son mari à Aix-la-Chapelle d'où elle devait se
rendre à Paris. Elle mourut, sans enfants, à Baden, le 20 juillet
1820 et fut inhumée en Bohême. Son corps fut transporté dans le
caveau de sa famille paternelle, à Plass, le 9 août 1828. Devenu
veuf, le comte Joseph Esterhazy épousa, en juillet 1841, Hélène
Bezobrazoff (STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und Seine Zeit_,
t. I, p. 57.--_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 359
et s., t. VII, p. 559.--_Moniteur Universel_ du 11 novembre 1818,
n. 315, p. 1321.--_Genealogisches Taschenbuch der deutschen
gräflicher Häuser._ Année 1850, p. 193).
[157] CASTLEREAGH (Robert STEWART, vicomte). Né en 1769,
successivement garde du sceau privé d'Irlande, chef du
secrétariat du lord lieutenant Camden, président du bureau de
contrôle des Indes orientales, secrétaire d'État pour la guerre,
il était, depuis le 28 février 1812, secrétaire d'État des
affaires étrangères et le resta jusqu'à sa mort, poursuivi par
une impopularité extrême. Au Congrès d'Aix-la-Chapelle, il
représentait la Grande-Bretagne avec Wellington. Devenu marquis
de Londonderry en 1821 par la mort de son père, il donna, à
partir du mois de juin 1822, des signes de dérangement cérébral.
Le 12 août 1822, Lord Castlereagh se coupa la gorge avec un canif
dans sa maison de campagne de North Cray, et mourut presque
immédiatement (Sir Archibald ALISON: _Lives of Lord Castlereagh
and sir Charles Stewart_, Londres et Edimbourg, William Blackwood
and sons, 1861, 3 vol. in-8º).