Lorsque Caroline apprit cette infidélité, elle acheta de la femme de
chambre de la duchesse d'Abrantès les lettres de M. de Metternich à
cette dernière et les livra à Junot.
«Junot, furieux, a fait un esclandre, a battu sa femme, l'a tuée
presque, a voulu provoquer Metternich. Cette histoire a fait le tour
de Paris[45].»
[45] Frédéric MASSON, _Napoléon et sa famille_. Paris, Ollendorf,
1897-1907, 8 vol. in-8º, t. VI, p. 184.
Il fallut l'intervention de Mme de Metternich pour arranger les
choses. Le duc d'Abrantès l'avait fait venir chez lui pour l'associer
à sa vengeance. Elle trouva moyen de le calmer et, par crainte du
scandale, s'établit la négociatrice de la réconciliation entre le mari
outragé et l'épouse infidèle. Napoléon, au dire de Golovkine, l'en
récompensa en l'embrassant et en lui déclarant:
«Vous êtes une bonne petite femme qui a su m'éviter un grand embarras
avec ce butor de Junot[46].»
[46] Comte Fédor GOLOVKINE, _la Cour et le Règne de Paul Ier.
Portraits, souvenirs et anecdotes_, publiés par S. Bonnet. Paris,
Plon, 1905, in-8º, p. 309.
Pendant son séjour à Paris, M. de Metternich fut encore épris--lui
aussi--des charmes de Mme Récamier.
On a pu retrouver deux lettres de lui adressées à cette dernière[47].
Dans l'une, il lui déclare ne pouvoir attendre le terme de trois
semaines imposé pour la revoir et fait ce serment d'amoureux d'entrer
chez elle par la fenêtre, au cas où sa porte lui serait fermée. Dans
l'autre, il lui demande une demi-heure d'entretien pour lui rapporter
un anneau qu'elle lui avait offert. Juliette, on le sait, aimait à
répandre ainsi des anneaux.
[47] _Catalogue de la vente du 27 mai 1895_, no 85. M. Noël
Charavay, expert.--Ce détail de l'amour de M. de Metternich pour
l'amie de Chateaubriand n'est pas signalé dans le remarquable
ouvrage, pourtant si complet, de M. Édouard Herriot: _Mme
Récamier et ses amis_. Paris, Plon, 1905, 2 vol. in-8º. Par
contre, M. Herriot signale, t. II, p. 405, l'opinion de la
troisième princesse de Metternich sur son héroïne, extraite de
son journal (_Mémoires du prince de Metternich_, t. V, p. 115).
Cette opinion est malveillante à l'égard de Mmes Junot et
Récamier. Ne serait-ce pas là un pur effet de jalousie
rétrospective?
Un autre caprice du prince de Metternich eut pour objet cette curieuse
et séduisante duchesse de Sagan, dont il parlera longuement à Mme de
Lieven. Belle comme toutes les filles de la duchesse de Courlande,
Wilhelmine de Biren chercha toute sa vie le bonheur à travers trois
mariages: l'un français et catholique, l'autre russe et orthodoxe, le
troisième autrichien et protestant[48], et une multitude d'intrigues,
dont la plus connue est celle qu'elle noua avec le prince Louis de
Prusse, le héros de Saalfeld[49]. Elle était la sœur de la future
nièce de Talleyrand, Dorothée de Biren, duchesse de Dino, à laquelle
passèrent son titre et ses biens. D'après Mme de Boigne, «elle
excellait dans le talent des femmes du Nord d'allier une vie très
désordonnée avec des formes nobles et décentes[50].» On trouvera dans
les lettres publiées plus loin l'opinion assez peu flatteuse conservée
d'elle par M. de Metternich; mais, quand ce dernier parlait amèrement
de la duchesse de Sagan, sa flamme était éteinte. Au temps de
celle-ci, il était plus ardent qu'il ne voulait ensuite l'avouer.
Frédéric de Gentz laisse deviner, par ses demi-confidences, tous les
ennuis causés à son ami par celle qu'il nomme «la maudite femme[51].»
[48] Le comte DE FALLOUX, _Mémoires d'un Royaliste_, t. I, p.
133.
[49] _Souvenirs de la duchesse de Dino_, publiés par sa
petite-fille la comtesse Jean de Castellane, Paris, Calmann Lévy,
in-8º, p. 113.
[50] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. I, p. 228.
[51] Friedrich VON GENTZ, _Tagebücher_. Leipzig, F.-A. Brockhaus,
1873-1874, 4 vol. in-8º, t. I, p. 322.
M. de Metternich avait connu Wilhelmine de Biren à Dresde. Plus tard,
il s'était engoué d'elle. Pendant le Congrès de Prague, il lui avait
donné quelques heures arrachées à la politique. La duchesse avait
suivi les armées alliées et son amant à Paris, en 1814, puis l'un et
l'autre s'étaient mis en quête de nouvelles aventures[52]. L'un et
l'autre, en effet, savaient se consoler des infidélités et des
déceptions du cœur.
[52] Friedrich VON GENTZ, _Tagebücher_, t. I, p. 293. «24 juillet
1814, dimanche. Entre autres, j'ai écrit une lettre très
énergique à la duchesse de Sagan sur sa conduite envers
Metternich et moi.»--_Ibid._, t. I, p. 322. «Samedi 22 [octobre
1814]. Dîné chez Metternich avec Nesselrode. Il me fait part de
sa rupture définitive avec la duchesse, ce qui est aujourd'hui un
événement de premier ordre.»
Dans une de ses missives à Mme de Lieven, M. de Metternich lui
raconte, avec un à-propos d'un goût douteux, qu'à peine sorti de
l'Université de Mayence, il aima pendant trois ans une jeune femme de
son âge, française et de grande famille[53]. Un passage des
_Souvenirs_ du marquis de Bouillé nous donne peut-être la clef de
cette énigme. Il s'agit sans doute de cette délicieuse Marie-Constance
de Caumont la Force, fille de l'ancien garde des Sceaux Lamoignon qui
«eût offert à un peintre le plus parfait modèle pour représenter Hébé
ou Psyché[54]».
[53] Lettre du 1er décembre 1818.
[54] _Souvenirs et Fragments pour servir aux mémoires de ma vie
et de mon temps_, par le marquis DE BOUILLÉ, publiés par P.-L. de
Kermaingant, Paris, Picard, 1908, 2 vol. in-8º, t. II, p. 45.
Dans la même lettre, le prince Clément avoue «deux liaisons», ce qu'il
«appelle liaisons.»
Sur la première, il donne quelques détails.
Il aima une «femme qui n'était descendue sur la terre que pour y
passer comme le printemps». A sa mort, elle lui légua une petite boîte
cachetée. En l'ouvrant, il y trouva les cendres de ses lettres et un
anneau qu'elle avait brisé.
Il est difficile de deviner à qui ces confidences font allusion. Aussi
bien, n'en est-il besoin. Cette passion semble avoir été la plus pure
de celles semées sous les pas du grand ministre. Si les contemporains
n'ont su découvrir ce secret, il y aurait témérité à le vouloir
violer.
Mais ce sont là seulement les étapes principales de la carrière
amoureuse de M. de Metternich jusqu'en 1818, au moment où la comtesse
de Lieven allait apparaître dans son existence.
Il ne pouvait vivre seul, ni dans l'intérieur de son foyer, ni dans la
profondeur de son cœur. Deux fois veuf, deux fois il se remaria sans
grands délais, et, à côté de son ménage, il ne dut jamais laisser
longtemps vide la place de l'amie.
Dans ses lettres à Mme de Lieven, le prince se plaint beaucoup,
souvent, longuement de ce que le vulgaire le croit incapable d'aimer.
L'histoire de sa vie intime est là, pour prouver que, peut-être, aux
yeux de notre morale bourgeoise, il le savait trop.
Il écrivait, à la vérité, avec une belle inconscience, à cette même
amie: «Je n'ai jamais été infidèle. La femme que j'aime est la seule
au monde pour moi[55].»
[55] Lettre du 1er décembre 1818.