II

Au moment du Congrès d'Aix-la-Chapelle, le prince de Metternich, né à

Coblentz le 15 mai 1773, avait quarante-cinq ans.

Son père[13], diplomate assez médiocre, mais adroit et ambitieux,

d'abord au service de l'électeur de Trèves, était passé, très jeune

encore, à celui de l'empereur d'Allemagne.

[13] METTERNICH-WINNEBURG (Clemens-Wenzel-Lothar, comte puis

prince de) était fils de Franz-Georg-Karl-Joseph-Johann et de sa

femme, Maria-Beatrix-Antonia-Aloïsia de Kagenegg. La branche de

la vieille famille de noblesse rhénane à laquelle il appartenait

avait pris au quatorzième siècle le nom du village de Metternich

près d'Euskirchen, à une lieue de Cologne. Elle avait reçu en

1616 la dignité de baron de l'Empire et le 20 mars 1679 celle de

comte. Le père du futur chancelier était né à Coblenz, le 9 mars

1746. Devenu orphelin à l'âge de quatre ans, il entra d'abord au

service de l'électeur de Hesse. En 1768, il fut accrédité à

Vienne comme ministre de l'électeur de Trèves. Rappelé à Trèves,

en 1769, comme ministre sans portefeuille au département des

affaires étrangères, il fut de nouveau envoyé à Vienne l'année

suivante. En 1774, il passa au service de l'empereur d'Allemagne

qui l'accrédita le 28 février, comme son ministre auprès des

cours électorales de Trèves et de Cologne. Ministre impérial dans

le cercle du Bas-Rhin et de Westphalie (1778), ministre dirigeant

dans les Pays-Bas autrichiens (1791), il quitta définitivement

Bruxelles en 1794. Resté d'abord sans emploi, il fut nommé, en

décembre 1797, premier plénipotentiaire autrichien au Congrès de

Rastatt. Prince de l'Empire (le 3 juin 1803) à titre personnel,

cette dignité fut étendue à tous ses descendants le 20 octobre

1813. Marié le 9 janvier 1771, à M.-B. de Kagenegg, née le 8

décembre 1755, morte le 23 novembre 1828, il en eut quatre

enfants: le prince Clément, le comte Joseph (11 novembre 1773-9

décembre 1838), un autre fils Louis mort jeune (14 janvier 1777-2

mars 1778) et Pauline (29 novembre 1772-23 juin 1855), qui épousa

le 23 février 1817 Ferdinand, duc de Wurtemberg. Le prince

Franz-Georg mourut à Vienne le 11 août 1818 (_Almanach de Gotha_,

1836, p. 174 et 1848, p. 159.--WURZBACH, _Biographisches Lexikon

de _Kaiserthums Oesterreich_, t. XVIII, p. 60.--STROBL VON

RAVELSBERG, Metternich und seine Zeit_, 1778-1875. Vienne et

Leipzig, Stern, 1906, 2 vol. in-8º, t. I, p. 56).

Il avait représenté ce prince auprès des cours électorales du Rhin. Il

fut plus tard son ministre dirigeant du Gouvernement des Pays-Bas

autrichiens. Les victoires des armées françaises le forcèrent à

quitter Bruxelles, leurs échecs l'y ramenèrent; Fleurus l'en chassa

définitivement. Après avoir encore été plénipotentiaire de son

souverain au Congrès de Rastatt, il fut nommé ministre d'État et

vécut, dès lors, dans le sillage de la brillante carrière de son fils.

Ce dernier avait d'abord fait ses études sous la direction de

précepteurs, puis, en 1788, avait été envoyé à Strasbourg, dont les

Universités étaient en grand renom. De là, il s'était rendu à Mayence

pour achever son droit.

Dans ces deux villes, le jeune Clément tomba en pleine agitation. Le

grand souffle qui secouait le monde avait pénétré jusque sur les bancs

des écoles d'Alsace et d'Allemagne. Beaucoup, parmi les professeurs et

les élèves, avaient embrassé les idées nouvelles et celui qui devait

être l'un des adversaires les plus irréductibles de la Révolution eut

pour maîtres et pour condisciples ses premiers adeptes.

Il reçut, à Strasbourg, ses leçons d'instruction religieuse d'un

canoniste alors célèbre: Brendel, le même qui, l'heure venue, prêta

serment à la Constitution civile du clergé, fut élu évêque

constitutionnel du Bas-Rhin et le resta jusqu'au soir où, son

arrestation ayant été décidée par la société des Jacobins, il sacrifia

ses fonctions sacerdotales à sa sécurité[14].

[14] Paul PISANI, _Répertoire biographique de l'Épiscopat

constitutionnel_. Paris, Picard, 1907, in-8º, p. 242.

A Mayence, en dehors des cours de l'historien Vogt, M. de Metternich

suivit ceux d'Hoffmann, se lia d'amitié avec Georges Forster, le

compagnon de Cook, avec Kotzebue, les uns et les autres fervents

propagandistes des doctrines modernes.

A ces hommes se trouva ainsi confiée la formation intellectuelle de

celui dont le nom servit un jour à symboliser tout un système de

résistance aux idées qui étaient alors les leurs. Cette coïncidence,

d'ailleurs, nous étonne certainement plus aujourd'hui qu'elle

n'étonnait les contemporains.

M. de Metternich, dans l'autobiographie placée en tête de ses

Mémoires, s'est appliqué à dramatiser encore cette situation. Il se

plaisait dans le contraste de ce qu'avait été ce milieu et de ce que

fut sa vie. Malheureusement, pour mieux faire ressortir son

indépendance, peut-être aussi dans le dessein de montrer que rien dans

sa carrière n'avait pu être banal, il n'a pas cru nécessaire de se

confiner toujours dans la stricte vérité.

«Lorsque j'arrivai dans cette ville (Strasbourg), dit-il, le jeune

Napoléon Bonaparte venait de la quitter; il y avait fini ses études

spéciales comme officier au régiment d'artillerie qui était en

garnison à Strasbourg. J'eus les mêmes professeurs de mathématiques et

d'escrime que lui[15].»

[15] _Mémoires, Documents et Écrits divers laissés par le prince

de Metternich_ publiés par son fils le prince Richard de

Metternich, classés et réunis par M. A. de Klinkowstroem. Édition

française. Paris, Plon, 1880-1884, 8 vol. in-8º, t. I, p. 6.

Le rapprochement, en effet, aurait pu être curieux. Il n'y a qu'une

ombre au tableau: à cette date, Napoléon n'était encore jamais venu à

Strasbourg. On sait de reste qu'à sa sortie de l'École militaire de

Paris, il fut nommé directement lieutenant et envoyé au régiment de La

Fère, dont la garnison était Valence[16].

[16] Arthur CHUQUET, _la Jeunesse de Napoléon_. _Brienne._ Paris,

Armand Colin, 1897, in-8º.--Albert SCHUERMANS, _Itinéraire

général de Napoléon Ier_. Paris, Picard, 1908, in-8, p. 3.

M. de Metternich dit encore qu'il se vit, à Mayence, «entouré

d'étudiants qui inscrivaient les leçons d'après le calendrier

républicain[17]». Mais il quitta la ville où ce fait aurait dû se

passer, au plus tard, vers le milieu de l'année 1793, puisque, le 27

juillet, il assistait à la prise de Valenciennes. Or, le décret de la

Convention qui fixa le point de départ de l'ère nouvelle et en établit

le calendrier, bientôt remanié d'ailleurs, est du 5 octobre 1793! Tout

au plus donc, les jeunes Allemands pouvaient-ils ajouter aux dates

grégoriennes les mentions: l'ère de la liberté ou l'ère de l'égalité,

dont la première avait été créée par l'Assemblée législative le 2

janvier 1792 et dont la seconde était entrée en usage après le 10

août[18].

[17] _Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 12.

[18] A. GIRY, _Manuel de diplomatique_. Paris, Hachette, 1894,

in-8º, p. 170.

Dans le même état d'esprit, le chancelier a voulu faire[19] de l'un de

ses précepteurs, Frédéric Simon, l'un des personnages de premier plan

de la tourmente révolutionnaire à Strasbourg et même à Paris. D'après

lui, son nom serait «voué aux malédictions de l'Alsace», il aurait été

membre du Tribunal révolutionnaire que présidait (?) Euloge Schneider,

puis président du Conseil des Dix (??) institué par les Marseillais

pour organiser la journée du 10 août.

La réalité est plus modeste: J.-F. Simon était un pauvre professeur,

enseignant suivant une méthode d'instruction alors fort à la mode,

celle de Basedow et Campe. Il avait été maître de pension à Neuwied

avant de prendre soin de l'éducation du jeune Clément. Après avoir

abandonné cette fonction, il fit paraître, en 1789, le premier journal

de Strasbourg: _la Feuille hebdomadaire et politique_. C'était un

simple récit des événements, terne et incolore, tout le contraire d'un

organe de combat. En 1790, ce premier essai n'ayant pas réussi, Simon

lança une publication quotidienne: _Die Geschichte der gegenwärtigen

Zeit_[20] (l'Histoire du temps présent). Là encore, il ne fit guère

œuvre de polémiste, bien qu'il fût sympathique à Euloge Schneider. Ce

dernier prit même la suite de la rédaction, quand, en juin 1792,

Simon vint à Paris. Parmi les fondations de ce dernier, il faut encore

citer le _Patriotisches Wochenblatt_, mais aucune de ces œuvres ne

permet de voir en lui l'homme exalté dont son élève nous parle.

[19] _Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 8.

[20] E. SEINGUERLET, _Strasbourg pendant la Révolution_. Paris,

Berger-Levrault, 1881, in-8º, p. 306.

Simon fut ensuite, dans la capitale, non pas président d'un Conseil

des Dix qui n'exista jamais, mais membre obscur du _Directoire secret

d'exécution_ formé par le Comité central des Fédérés pour préparer le

Dix Août[21].

[21] _Grande Encyclopédie_, t. III, p. 289, article Août (Journée

du 10) par M. Aulard.--POLLIO ET MARCEL, _le Bataillon du 10

Août_. Paris, Charpentier, 1881, in-12.--E. MÜHLENBECK, _Euloge

Schneider_. Strasbourg, Hertz, 1896, in-8º.

Commissaire national dans les pays rhénans, il joua un rôle à

Mayence[22], mais ne fit jamais partie du Tribunal révolutionnaire, et

on le retrouve, en 1804, maître de langue allemande au collège

Louis-le-Grand[23].

[22] Arthur CHUQUET, _Mayence_, Paris, Cerf, 1892, p. 60 et s.

[23] Nous aurions voulu donner sur ce personnage quelques détails

plus complets, mais nos efforts n'ont pas été heureux. Les

Archives nationales semblent ne posséder aucun document le

concernant.--M. de Metternich raconte encore que Napoléon lui

enleva sa place de maître d'allemand comme ancien jacobin. Nous

avons pu retrouver et feuilleter les _Comptes Rendus du Procureur

Gérant_ de Louis-le-Grand et les _Pièces justificatives_ de ces

comptes rendus. Sur les feuilles d'émargement pour le paiement

des traitements du personnel, nous avons retrouvé la trace de

Simon, qui touchait annuellement 2,000 francs, depuis l'an XII

jusqu'en décembre 1813. Nous n'avons pu mettre la main sur les

comptes des années postérieures, ce qui nous a rendu impossible

la vérification de l'assertion de M. de Metternich. Ce dernier

ajoute qu'à la Restauration, Simon fut choisi par le duc

d'Orléans comme professeur d'allemand pour ses enfants.

A titre de simple indication, signalons que, dans sa séance du 14

septembre 1793, la Convention accorda une somme de 2,000 francs

pour payer quatre mois de traitement échus à un citoyen Simon qui

«après la célèbre journée du mois d'août 1792» avait été chargé

«de traduire en langue allemande les décrets de la Convention

nationale». S'agit-il de J.-F. Simon? Le rôle de ce dernier au 10

août et sa connaissance de la langue étrangère en question sont de

trop faibles indices pour permettre d'émettre une hypothèse à ce

sujet.

On ne peut donc croire facilement que l'horreur inspirée par l'obscure

personnalité du journaliste de Strasbourg ait beaucoup influé sur la

marche de l'esprit de M. de Metternich, comme celui-ci le dit.

Maints spectacles donnaient à ce moment plus forte matière à ses

méditations.

Les études du futur chancelier furent interrompues à deux reprises par

l'obligation d'aller remplir les fonctions de maître des cérémonies de

l'ordre des comtes catholiques de Westphalie aux couronnements des

deux empereurs Léopold et François[24].

[24] Léopold II fut couronné empereur d'Allemagne en octobre 1790

et François II le 14 juillet 1792.

Ces fêtes grandioses et surannées empruntaient un caractère tragique

aux secousses qui ébranlaient la nation voisine. Tandis que «tout

était angoisse et humiliation aux Tuileries»[25], tout était pompes et

splendeurs à Francfort. La répétition de ces réjouissances, dans le

même décor, à des intervalles si rapprochés, séparés pourtant par de

tels événements, permettait de mesurer le chemin parcouru. Le jeune de

Metternich en fut vivement frappé. Mais ses convictions, que les

doctrines de ses maîtres n'avaient pas entamées, s'en trouvèrent

affermies: «J'étais plein de confiance, dit-il, dans un avenir qui,

selon mes rêves de jeunesse, devait sceller le triomphe de cette

organisation puissante (l'Empire d'Allemagne) sur la faiblesse et la

confusion que je voyais au delà de nos frontières[26].»

[25] Albert SOREL, _l'Europe et la Révolution française_, t. II,

p. 492.

[26] _Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 10.

Son instruction achevée, M. de Metternich rejoignit son père à

Bruxelles. Il lui servit parfois de courrier auprès de l'armée

autrichienne, put suivre ainsi la campagne dont la fin fut marquée par

la prise de Valenciennes, puis, profitant d'une mission envoyée au

gouvernement de Londres, il se rendit en Angleterre et visita

longuement le pays.

A son retour sur le continent, le jeune homme épousa Marie-Éléonore,

fille du prince Ernest de Kaunitz, petite-fille du grand ministre

duquel il allait reprendre l'œuvre[27]. La cérémonie fut célébrée

dans l'église d'un petit village alors inconnu, Austerlitz, dont le

nom devait, en 1805, résonner moins joyeusement à ses oreilles.

[27] Le mariage fut célébré le 27 septembre 1795.--Marie-Éléonore

de Kaunitz était née le 1er octobre 1775. Elle mourut à Paris le

19 mars 1825 après avoir donné sept enfants à son mari.

Sa femme, ni jolie, ni aimable, sut être la bonne étoile de sa

carrière. Par son tact, elle en facilita les débuts, et il trouva

toujours auprès d'elle, même aux moments où les pires infidélités

conjugales auraient pu séparer les deux époux, un guide sûr, éclairé

et bienveillant.

Après son mariage, M. de Metternich resta pendant quelques années à

Vienne sans prendre part aux affaires publiques, s'occupant de

médecine, de physiologie et d'art. Il sortit un instant seulement de

cette retraite pour accompagner son père au Congrès de Rastatt, en

qualité de délégué des comtes de Westphalie.

Le 5 février 1801[28], après la chute du ministre Thugut, le comte de

Trauttmansdorff, chargé par intérim du ministère des affaires

étrangères, lui confia la légation de Dresde. Il quitta celle-ci pour

l'ambassade de Berlin, où il remplaça, le 3 janvier 1803, le comte de

Stadion. Il resta en Prusse jusqu'en 1806, au milieu de toutes les

difficultés et de toutes les émotions que pouvaient créer à un ennemi

de la France les hésitations de Frédéric-Guillaume.

[28] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 646.

Entre temps, la fortune de sa famille s'était brillamment accrue. En

échange de ses comtés de Winneburg et de Bielstein, son père avait

reçu, après le traité de Lunéville, l'abbaye d'Ochsenhausen,

médiatisée en 1803 et cédée au Wurtemberg, puis avait obtenu, à titre

personnel, la dignité de prince de l'Empire. Celle-ci devait être

étendue à tous ses descendants le 20 octobre 1813.

Le 18 mai 1806[29], Clément de Metternich, d'abord désigné pour le

poste de Saint-Pétersbourg, fut, sur le désir de Napoléon, nommé

ambassadeur d'Autriche à Paris. Accueilli par l'Empereur avec une

faveur qui lui créait une situation particulière dans le corps

diplomatique, sa vie politique, pendant la durée de sa mission, est

intimement liée à l'histoire extérieure de la France.

[29] _Ibid._, p. 647.

Quand survinrent les événements de 1809, Napoléon fit reconduire M. de

Metternich à la frontière. L'ambassadeur arriva dans sa patrie pour

prendre part aux conférences de Znaïm, et, peu après, reçut le

portefeuille des affaires étrangères[30].

[30] Ministre de Conférences et d'État le 4 août 1809, M. de

Metternich fut nommé le 8 octobre 1809 ministre de la Maison

impériale et des Affaires étrangères (_Mémoires du prince de

Metternich_, t. VIII, p. 647).

Le mariage de Marie-Louise le ramena à Paris pour six mois. Il

s'agissait pour lui de tirer les choses au clair. Le conquérant

«voulait-il remettre l'épée au fourreau et fonder l'avenir de la

France et de sa famille sur les principes de l'ordre à l'intérieur et

de la paix au dehors», ou bien aspirait-il «à fonder une dynastie en

s'appuyant sur l'Autriche et à poursuivre en même temps son système de

conquêtes?»[31].

[31] _Ibid._, t. I, p. 99.

Dans l'un comme dans l'autre cas, M. de Metternich comptait bien tirer

profit de la situation en faveur de sa monarchie. C'est à elle seule

qu'il pensait quand il fut un instant le maître des destinées de

l'Europe[32] à l'entrevue de Dresde, puis lorsque, revenu sur les

bords de la Seine, en 1814, il prit la part que l'on sait aux

négociations qui enlevèrent son trône à une archiduchesse d'Autriche.

Il avait rêvé plus d'une fois d'une régence où son maître aurait eu le

premier rôle. Le retour des Bourbons ne le satisfit pas pleinement. Il

en voulut aux tendances constitutionnelles du nouveau gouvernement

et, avant de partir pour Londres porter au Prince Régent les regrets

de l'empereur François de ne pouvoir accompagner Alexandre et le roi

de Prusse dans leur visite à la cour d'Angleterre, il disait à Louis

XVIII: «Votre Majesté croit fonder la monarchie. Elle se trompe: c'est

la révolution qu'elle reprend en sous-œuvre».

[32] Albert SOREL, _l'Europe et la Révolution française_, t. II.,

p. 144.

Le Congrès de Vienne mit M. de Metternich aux prises avec Talleyrand,

dont la fine habileté l'emportait sur sa tortueuse diplomatie, quand

le débarquement du golfe Jouan et son épilogue, Waterloo, firent

reprendre aux alliés le chemin de Paris. Le prince Clément resta dans

cette ville jusqu'au mois de novembre 1815, signant entre temps la

Sainte-Alliance, appelée par lui-même un rien «vide et sonore».

De France, il se rendit en Italie, souffrant d'une grave maladie des

yeux, revint à son poste en Autriche, mais, en 1817, repassa les Alpes

pour accompagner à Livourne l'archiduchesse Léopoldine, fiancée au

prince héritier de Portugal.

En 1818, sa santé le conduisit aux eaux de Carlsbad.

On était à la veille du Congrès d'Aix-la-Chapelle: il arrivait à l'un

des points culminants de sa carrière.

Déjà prince de l'Empire et duc au royaume des Deux-Siciles, il venait

d'être fait duc de Portella[33].

[33] Ferdinand Ier, roi des Deux-Siciles, lui avait conféré le

rang de duc par décret du 13 novembre 1815. M. de Metternich

refusa de profiter de cette faveur, si ce titre n'était pas assis

sur une ville napolitaine. Par diplôme du 9 septembre 1818,

Ferdinand ajouta donc au titre de duc le nom de Portella

(_Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 654).

Il avait ambitionné, après avoir abattu la puissance napoléonienne, de

devenir le régulateur de la paix et de l'ordre en Europe: pendant

quelques années, il allait voir son rêve réalisé.

La tenace application de son système, système d'immobilité, de _statu

quo_ et de repos, selon ses propres expressions, devait faire de lui

l'arbitre des puissances.

Au moment où il fit la connaissance de Mme de Lieven, le prince de

Metternich était vraiment la plus haute personnalité du monde

politique européen.

Si l'homme public et le diplomate sont si connus que tenter d'écrire

une ligne sur ces deux aspects de sa physionomie serait s'exposer à

d'inutiles redites, l'homme privé ne l'est guère moins.

M. de Lacombe juge ainsi son caractère: «Impassible en apparence et

capable de sensibilité, recherchant avec une égale humeur les

dissertations dogmatiques et les succès du monde, l'esprit sans cesse

occupé des combinaisons de la politique et passionné pour les arts,

procédant par maximes abstraites et se pliant avec aisance aux

nécessités du temps, ironique et bienveillant, grave et frivole,

résolu et circonspect, sachant fléchir sans s'abaisser et résister

sans rompre, alliant à l'autorité des sentences le charme des

anecdotes, aux élévations morales et religieuses les vues positives,

il y a en lui un trait qui domine, une limite qui maintient dans une

proportion équitable ses qualités diverses: la possession de soi et le

don de l'observation[34].»

[34] DE LACOMBE, _le Prince de Metternich_, dans _le

Correspondant_ du 10 décembre 1882, t. CXXIX, p. 893.

La plupart de ses contemporains parlent de lui comme d'un cavalier

accompli et d'un parfait homme du monde. M. de la Garde trace son

portrait: «Ses traits étaient parfaitement réguliers et beaux, son

sourire plein de grâce; sa figure exprimait la finesse et la

bienveillance; sa taille moyenne était aisée et bien prise, sa

démarche remplie de noblesse et d'élégance[35]». M. de Falloux, qui

lui fut présenté, à Vienne, en 1834, en avait conservé ce souvenir:

«Le prince de Metternich était... un des hommes les plus beaux et les

plus élégants de son temps. Il gardait, même alors, pour la mode toute

la déférence qu'on peut concilier avec la distinction grave dont il ne

se départait jamais; sa conversation avait le même caractère; elle

était tout ensemble parfaitement moderne et parfaitement digne[36]«.

[35] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de

Vienne_, 1814-15, publiés avec introduction et notes par le comte

Fleury. Paris, Vivien, 1901, in-8º, p. 343.

[36] Le comte DE FALLOUX, _Mémoires d'un Royaliste_. Paris,

Perrin, 1888, 2 vol. in-8º, t. I, p. 78.

Il joignait «aux avantages de la naissance, dit un autre de ses

biographes, la figure la plus séduisante, les formes les plus

distinguées, une parole facile».

Enfin, un de ses plus chauds admirateurs, qui fut sinon son

conseiller, du moins son confident, son familier et son porte-parole,

le sceptique et dépravé Frédéric de Gentz, le peignait ainsi: «Il se

croit heureux: c'est une qualité excellente; il a des moyens, il a du

savoir-faire, il paie beaucoup de sa personne, mais il est léger,

dissipé et présomptueux[37].»

[37] Friedrich VON GENTZ, _Tagebücher_. Leipzig, Brockhaus, 1861,

in-8º, p. 257. Ce passage, sans date, est de la fin de 1810.

De son mariage avec la princesse Éléonore de Kaunitz, M. de

Metternich, en 1818, avait eu déjà sept enfants[38]. Deux étaient

morts en bas âge. La santé des survivants lui donnait de fréquentes

inquiétudes: la plupart devaient, comme leur mère, mourir avant lui

d'une affection pulmonaire sans remède. Il les aimait ardemment: le

peu que l'on connaît des lettres adressées par lui aux uns et aux

autres témoigne d'un constant souci de leur esprit et de leur cœur.

Et cet homme que le monde pouvait croire insensible sous son frac

officiel, trouvait, dans ses joies comme dans ses douleurs

paternelles, des accents profondément émus.

[38] 1º Marie-Léopoldine, née le 17 janvier 1797, mariée le 15

septembre 1817 à Joseph, comte Esterhazy. Elle mourut le 20

juillet 1820;

2º Franz-Karl-Johann-Georg, né le 21 février 1798, mort le 3

décembre 1799;

3º Clemens-Éduard, né le 10 juin 1799, mort le 15 du même mois;

4º Franz-Karl-Victor, né le 15 janvier 1803, fut attaché

d'ambassade à Paris et mourut le 30 novembre 1829;

5º Clémentine-Marie-Octavie, née le 30 août 1804, décédée le 6 mai

1820;

6º Léontine-Pauline-Marie, née le 18 juin 1811. Elle épousa, le 8

février 1835, le comte Sandor de Slavnicza, fut la mère de la

princesse Richard de Metternich, la très spirituelle ambassadrice

à Paris sous Napoléon III, et mourut le 16 novembre 1861;

7º Hermina-Gabrielle-Marie, née le 1er septembre 1815, mourut en

1890, chanoinesse honoraire du chapitre des Dames de Savoie à

Vienne.

Mais, père irréprochable, M. de Metternich ne s'est pas cru astreint à

un respect continu des serments conjugaux.

M. de Loménie, sans donner d'ailleurs d'autres preuves de son

affirmation que quelques lignes de ces petits opuscules ou

_Taschenbücher_ paraissant périodiquement en Allemagne, raconte

combien son enfance fut précoce: «Les jeunes filles attachées au

service de madame sa mère attiraient au jeune Clément autant de

réprimandes que ses succès scolaires lui valaient de louanges. M. de

Metternich, le père, se montrait, lui, fort indulgent; il se plaisait

à reconnaître à ces traits le sang de sa race, il en augurait bien

pour son fils; et quand Mme de Metternich venait se plaindre de

quelque nouvelle incartade amoureuse: «Laisse-le faire! disait-il,

nous aurons là un fameux gaillard[39].»

[39] _Galerie des Contemporains illustres_ par _un homme de rien_

(Louis de Loménie). Paris, René et Cie, 1840-1847, 10 vol. in-12,

t. II, p. 8.

Chercher à savoir si M. de Loménie a dit vrai, serait sans doute

perdre beaucoup de temps. Mais les dispositions prêtées à l'élève se

retrouvent certainement dans l'homme mûr.

Élégant, souple, brillant et insinuant, M. de Metternich savait et

voulait plaire. Il mettait sa coquetterie à mener de front les

affaires les plus graves et les intrigues mondaines les plus futiles.

Toujours d'après le même écrivain, «on ferait des volumes avec le

récit de toutes les bonnes fortunes échues ou prêtées au diplomate

autrichien[40].»

[40] _Galerie des Contemporains illustres_, t. II, p. 11.

De ces bonnes fortunes, beaucoup sont bien connues.

Alors qu'il n'était que ministre à Dresde, M. de Metternich s'était

pris de passion pour une belle russe, la princesse Catherine Pavlovna

Bagration, femme du général qui, à la tête de l'une des armées

moscovites, devait périr en 1812 d'une blessure reçue à la bataille de

Borodino. Un contemporain la dépeint en ces termes: «Qu'on se figure

un jeune visage, blanc comme l'albâtre, légèrement coloré de rose, des

traits mignons, une physionomie douce, expressive et pleine de

sensibilité, un regard auquel sa vue basse donnait quelque chose de

timide et d'incertain, une taille moyenne mais parfaitement prise,

dans toute sa personne une mollesse orientale unie à la grâce

andalouse[41].»

[41] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de

Vienne_, p. 88.--Mme de Bassanville, dans _les Salons

d'autrefois, Souvenirs intimes_, t. II, p. 2, a copié ce passage

presque mot pour mot. La première édition des _Souvenirs_ de M.

de la Garde sous le titre de _Fêtes et Souvenirs du Congrès de

Vienne_ a paru en 1843, à Paris, chez Appert, 2 vol. in-8º.

Dans les cercles diplomatiques, la princesse Bagration avait reçu le

surnom de «bel ange nu» en raison de ses toilettes décolletées

jusqu'aux limites du possible. La vertu de cet ange n'était guère

farouche.

M. de Metternich conquit ses faveurs, et de leur liaison naquit, en

1802, une fille dont le prince s'occupa toujours avec sollicitude.

A Vienne, la princesse Bagration fut l'un des «astres les plus

brillants dans cette foule de constellations que le Congrès avait

réunies[42]». Elle se retira ensuite à Paris, où, dans sa maison des

Champs-Élysées, elle tenta longtemps de jouer un rôle politique et de

se poser en rivale diplomatique de Mme de Lieven[43].

[42] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de

Vienne_, p. 88.

[43] SKAVRONSKA (Catherine-Pavlovna, comtesse) était née en 1783

et mourut à Vienne le 21 mai 1857. Elle était la fille du général

Paul Skavronski et de Catherine Engelhardt, la nièce préférée de

Potemkin. Elle avait épousé, en septembre 1800, le prince Pierre

Bagration, né en 1765, qui mourut en septembre 1812. Bien plus

tard, en 1830, elle épousa, tout en conservant le nom de son

premier mari, le colonel anglais sir John Hobart Caradoc, baron

Howden (1799-1873). La fille qu'elle eut du prince de Metternich,

Clémentine, née en 1802, morte en couches le 29 mai 1829, épousa

en 1828 le général comte Otto Blome (1er octobre 1795-1er juin

1884) (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH, _Portraits

russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_.

Saint-Pétersbourg, manufacture des papiers d'État, 3 vol. in-4º,

1905-1907, t. I, p. 49.--STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und

seine Zeit_, t. I, p. 14 et 33).

A la cour de Napoléon, M. de Metternich sut mériter les bonnes grâces

de plus d'une Française. Mme de Rémusat nous le dit: «A cette époque,

il était jeune, de figure agréable. Il obtint des succès auprès des

femmes[44].»

[44] _Mémoires de Mme de Rémusat_, 1802-1808, publiés par son

petit-fils Paul de Rémusat. Paris, Calmann Lévy, 1879-1880, 3

vol. in-8º, t. III, p. 48.

Pendant son ambassade, il goûta les faciles baisers de Caroline Murat,

encore grande-duchesse de Berg, mais qui rêvait déjà de ceindre ses

jolis cheveux d'une couronne plus lourde. Il ne fut du reste pas un

ingrat, et quand les heures difficiles eurent sonné, il tenta de

sauver la royauté de son ancienne amie. Par l'intermédiaire de

celle-ci, du reste, il avait obtenu l'acte de trahison connu sous le

nom de traité du 11 janvier 1814. Il voulut peut-être sincèrement

payer sa double dette, mais les coups de tête du roi de Naples

devaient lui rendre la tâche impossible.

Quand, pour le mariage de Marie-Louise, M. de Metternich était revenu

à Paris, il ne s'était cependant pas piqué de fidélité envers la sœur

de Napoléon. Il eut alors pour maîtresse Mme Junot.

Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 · 第 14 / 114 题