CHAPITRE VI.

_Des Distillations pneumato-chimiques, des Dissolutions métalliques,

& de quelques autres opérations qui exigent des Appareils

très-compliqués._

§. PREMIER.

_Des Distillations composées, & des Distillations pneumato-chimiques._

Je n'ai présenté dans le §. 5 du Chapitre précédent, la distillation,

que comme une opération simple, dont l'objet est de séparer l'une de

l'autre deux substances de volatilité différente: mais le plus souvent

la distillation fait plus; elle opère une véritable décomposition du

corps qui y est soumis: elle sort alors de la classe des opérations

simples, & elle rentre dans l'ordre de celles qu'on peut regarder comme

des plus compliquées de la chimie. Il est sans doute de l'essence de

toute distillation, que la substance que l'on distille soit réduite à

l'état de gaz dans la cucurbite par sa combinaison avec le calorique;

mais dans la distillation simple ce même calorique se dépose dans le

réfrigérent ou dans le serpentin, & la même substance reprend son état

de liquidité. Il n'en est pas ainsi dans la distillation composée; il

y a dans cette opération décomposition absolue de la substance soumise

à la distillation: une portion telle que le charbon demeure fixe dans

la cornue, tout le reste se réduit en gaz d'un grand nombre d'espèces.

Les uns sont susceptibles de se condenser par le refroidissement, &

de reparoître sous forme concrète & liquide; les autres demeurent

constamment dans l'état aériforme; ceux-ci sont absorbables par l'eau,

ceux-là le sont par les alkalis; enfin quelques-uns ne sont absorbables

par aucune substance. Un appareil distillatoire ordinaire, & tel que

ceux que j'ai décrits dans le chapitre précédent, ne suffiroit pas pour

retenir & pour séparer des produits aussi variés: on est donc obligé

d'avoir recours à des moyens beaucoup plus compliqués.

Je pourrois placer ici un historique des tentatives qui ont été

successivement faites pour retenir les produits aériformes qui se

dégagent des distillations; ce seroit une occasion de citer Hales,

Rouelle, Woulfe & plusieurs autres chimistes célèbres; mais comme je

me suis fait une loi d'être aussi concis qu'il seroit possible, j'ai

pensé qu'il valoit mieux décrire tout d'un coup l'appareil le plus

parfait, plutôt que de fatiguer le lecteur par le détail de tentatives

infructueuses faites dans un tems où l'on n'avoit encore que des idées

très-imparfaites sur la nature des gaz en général. L'appareil dont je

vais donner la description est destiné à la plus compliquée de toutes

les distillations: on pourra le simplifier ensuite suivant la nature

des opérations.

A, _planche IV, figure 1_, représente une cornue de verre tubulée

en H, dont le col B s'ajuste avec un ballon GC à deux pointes. A la

tubulure supérieure D de ce ballon s'ajuste un tube de verre DE_fg_ qui

vient plonger par son extrêmité _g_ dans la liqueur contenue dans la

bouteille L. A la suite de la bouteille L qui est tubulée en _xxx_ sont

trois autres bouteilles L', L'', L''', qui ont de même trois tubulures

ou gouleaux _x', x', x'; x'', x'', x''; x''', x''', x'''_. Chaque

bouteille est liée par un tube de verre _xyz', x'y'z'', x''y''z'''_;

enfin à la dernière tubulure de la bouteille L''' est adapté un tube

_x'''_RM qui aboutit sous une cloche de verre, laquelle est placée

sur la tablette de l'appareil pneumato-chimique. Communément on met

dans la première bouteille un poids bien connu d'eau distillée, & dans

les trois autres de la potasse caustique étendue d'eau: la tarre de

ces bouteilles & le poids de la liqueur alkaline qu'elles contiennent

doivent être déterminés avec un très-grand soin. Tout étant ainsi

disposé, on lute toutes les jointures, savoir celle B de la cornue au

ballon, & celle D de la tubulure supérieure du ballon avec du lut gras

recouvert de toile imbibée de chaux & de blanc d'œuf, & toutes les

autres avec un lut de térébenthine cuite & de cire fondues ensemble.

On voit d'après ces dispositions que lorsqu'on a mis le feu sous

la cornue A, & que la substance qu'elle contient a commencé à se

décomposer, les produits les moins volatils doivent se condenser & se

sublimer dans le col même de la cornue, & que c'est principalement-là

que doivent se rassembler les substances concrètes: que les matières

plus volatiles telles que les huiles légères, l'ammoniaque & beaucoup

d'autres substances, doivent se condenser dans le matras GC; que les

gaz, au contraire, qui ne peuvent être condensés par le froid, doivent

bouillonner à travers les liqueurs contenues dans les bouteilles

LL'L''L'''; que tout ce qui est absorbable par l'eau doit rester dans

la bouteille L; que tout ce qui est susceptible d'être absorbé par

l'alkali doit rester dans les bouteilles L'L''L''', enfin que les gaz

qui ne sont absorbables ni par l'eau, ni par les alkalis, doivent

s'échapper par le tube RM, à la sortie duquel ils peuvent être reçus

dans des cloches de verre. Enfin ce qu'on appeloit autrefois le _caput

mortuum_, le charbon & la terre comme absolument fixes, doivent rester

dans la cornue.

On a toujours dans cette manière d'opérer une preuve matérielle de

l'exactitude du résultat; car le poids des matières en total doit être

le même avant & après l'opération: si donc on a opéré par exemple sur

8 onces de gomme arabique ou d'amidon, le poids du résidu charbonneux

qui restera dans la cornue A après l'opération, plus celui des

produits rassemblés dans son col & dans le matras GC, plus celui du

gaz rassemblé dans la cloche M, plus enfin l'augmentation de poids

acquise par les bouteilles L, L', L'', L'''; tous ces poids, dis-je,

réunis doivent former un total de 8 onces. S'il y a plus ou moins, il

y a erreur, & il faut recommencer l'expérience jusqu'à ce qu'on ait un

résultat dont on soit satisfait, & qui diffère à peine de 6 ou 8 grains

par livre de matière mise en expérience.

J'ai rencontré long-tems dans ce genre d'expériences des difficultés

presqu'insurmontables, & qui m'auroient obligé d'y renoncer, si je ne

fusse parvenu enfin à les lever par un moyen très-simple, & dont M.

Hassenfratz m'a fourni l'idée. Le moindre ralentissement dans le degré

de feu du fourneau, & beaucoup d'autres circonstances inséparables de

ce genre d'expériences occasionnent souvent des réabsorptions de gaz:

l'eau de la cuve rentre rapidement dans la bouteille L''' par le tube

_x_'''RM: la même chose arrive d'une bouteille à l'autre, & souvent

la liqueur remonte jusques dans le ballon C. On prévient ces accidens

en employant des bouteilles à trois tubulures, & en adaptant à l'une

d'elles un tube capillaire S_t_, _s't'_, _s''t''_, _s'''t'''_, dont le

bout doit plonger dans la liqueur des bouteilles. S'il y a absorption

soit dans la cornue, soit dans quelques-unes des bouteilles, il rentre

par ces tubes de l'air extérieur qui remplace le vuide qui s'est formé,

& on en est quitte pour avoir un petit mêlange d'air commun dans les

produits; mais au moins l'expérience n'est pas entièrement manquée. Ces

tubes peuvent bien admettre de l'air extérieur, mais ils ne peuvent en

laisser échapper, parce qu'ils sont toujours bouchés dans leur partie

inférieure _tt't''t'''_ par le fluide des bouteilles.

On conçoit que pendant le cours de l'expérience, la liqueur des

bouteilles doit remonter dans chacun de ces tubes à une hauteur

relative à la pression qu'éprouve l'air ou le gaz contenu dans la

bouteille; or cette pression est déterminée par la hauteur & par le

poids de la colonne de liquide contenu dans toutes les bouteilles

subséquentes. En supposant donc qu'il y ait trois pouces de liqueur

dans chaque bouteille, que la hauteur de l'eau de la cuve soit

également de trois pouces au-dessus de l'orifice du tuyau RM, enfin

que la pesanteur spécifique des liqueurs contenues dans les bouteilles

ne differe pas sensiblement de celle de l'eau; l'air de la bouteille

L sera comprimé par un poids égal à celui d'une colonne d'eau de 12

pouces. L'eau s'élevera donc de 12 pouces dans le tube S_t_, d'où il

résulte qu'il faut donner à ce tube plus de 12 pouces de longueur

au-dessus du niveau du liquide _ab_. Le tube _s't'_ doit par la même

raison avoir plus de 9 pouces, le tube _s"t"_ plus de six, & le tube

_s'''t'''_ plus de trois. On doit au surplus donner à ces tubes plus

que moins de longueur à cause des oscillations qui ont souvent lieu.

On est obligé dans quelques cas d'introduire un semblable tube entre

la cornue & le ballon; mais comme ce tube ne plonge point dans l'eau,

comme il n'est point bouché par un liquide, au moins jusqu'à ce qu'il

en ait passé par le progrès de la distillation, il faut en boucher

l'ouverture supérieure avec un peu de lut, & ne l'ouvrir qu'au

besoin, ou lorsqu'il y a assez de liquide dans le matras C pour fermer

l'extrêmité du tube.

L'appareil dont je viens de donner la description, ne peut pas

être employé dans des expériences exactes, toutes les fois que les

matières qu'on se propose de traiter ont une action trop rapide l'une

sur l'autre, ou lorsque l'une des deux ne doit être introduite que

successivement & par petites parties, comme il arrive dans les mêlanges

qui font une violente effervescence. On se sert alors d'une cornue

tubulée A, _planche VII, fig. 1_. On y introduit l'une des deux

substances, & de préférence celle qui est concrète, puis on adapte &

on lute à la tubulure un tube recourbé BCDA terminé dans sa partie

supérieure B en entonnoir, & par son extrêmité A en un tube capillaire:

c'est par l'entonnoir B de ce tube qu'on verse la liqueur. Il faut

que la hauteur BC soit assez grande pour que la liqueur qu'on doit

introduire puisse faire équilibre avec la résistance occasionnée par

celle contenue dans les bouteilles LL'L''L''', _planche IV, figure 1_.

Ceux qui n'ont pas l'habitude de se servir de l'appareil distillatoire

que je viens de decrire, ne manqueront pas de s'effrayer de la grande

quantité d'ouvertures qu'on est obligé de luter, & du tems qu'exigent

les préliminaires de semblables expériences; & en effet si on fait

entrer en ligne de compte les pesées qu'il est nécessaire de faire

avant l'expérience & de répéter après, les préparatifs sont beaucoup

plus longs que l'expérience elle-même. Mais aussi on est bien dédommagé

de ses peines quand l'expérience réussit, & on acquiert en une seule

fois plus de connoissances sur la nature de la substance animale ou

végétale qu'on a soumise à la distillation, que par plusieurs semaines

du travail le plus assidu.

A défaut de bouteilles triplement tubulées, on se sert de bouteilles

à deux gouleaux: il est même possible de mettre les trois tubes dans

la même ouverture, & de se servir de bouteilles ordinaires à gouleaux

renversés pourvu que l'ouverture soit suffisamment grande. Il faut

avoir soin d'ajuster sur les bouteilles des bouchons qu'on use avec une

lime très-douce, & qu'on fait bouillir dans un mêlange d'huile, de cire

& de térébenthine. On perce à travers ces bouchons avec une lime nommée

queue de rat, voyez _planche I, fig. 16_, autant de trous qu'il

est nécessaire pour le passage des tubes: on voit un de ces bouchons

représenté, _pl. IV, figure 8_.

§. II.

_Des Dissolutions métalliques._

J'ai déja fait sentir lorsque j'ai parlé de la solution des sels dans

l'eau, combien il existoit de différence entre cette opération & la

dissolution métallique. On a vu que la solution des sels n'exigeoit

aucun appareil particulier, & que tout vase y étoit propre. Il n'en

est pas de même de la dissolution des métaux; pour ne rien perdre

dans cette dernière, & pour obtenir des résultats vraiment concluans,

il faut employer des appareils très-compliqués, & dont l'invention

appartient absolument aux chimistes de notre âge.

Les métaux en général se dissolvent avec effervescence dans les acides;

or l'effet auquel on a donné le nom d'effervescence n'est autre chose

qu'un mouvement excité dans la liqueur dissolvante par le dégagement

d'un grand nombre de bulles d'air ou de fluide aériforme qui partent de

la surface du métal, & qui crèvent en sortant de la liqueur dissolvante.

M. Cavendish & M. Priestley sont les premiers qui aient imaginé des

appareils simples pour recueillir ces fluides élastiques. Celui de

M. Priestley consiste en une bouteille A, _pl. VII, figure 2_,

bouchée en B avec un bouchon de liège troué dans son milieu, & qui

laisse passer un tube de verre recourbé en BC, qui s'engage sous des

cloches remplies d'eau, & renversées dans un bassin plein d'eau: on

commence par introduire le métal dans la bouteille A, on verse l'acide

par-dessus, puis on bouche avec le bouchon garni de son tube BC.

Mais cet appareil n'est pas sans inconvénient, du moins pour

des expériences très-exactes. Premièrement lorsque l'acide est

très-concentré, & que le métal est très-divisé, l'effervescence

commence souvent avant qu'on ait eu le tems de boucher la bouteille;

il y a perte de gaz, & on ne peut plus déterminer les quantités avec

exactitude. Secondement dans toutes les opérations où l'on est obligé

de faire chauffer, il y a une partie de l'acide qui se distille & qui

se mêle avec l'eau de la cuve; en sorte qu'on se trompe dans le calcul

des quantités d'acide décomposées. Troisièmement enfin l'eau de la cuve

absorbe tous les gaz susceptibles de se combiner avec l'eau, & il est

impossible de les recueillir sans perte.

Pour remédier à ces inconvéniens, j'avois d'abord imaginé d'adapter

à une bouteille à deux gouleaux A, _planche VII, figure 3_, un

entonnoir de verre BC qu'on y lute de manière à ne laisser aucune

issue à l'air. Dans cet entonnoir entre une tige de cristal DE usée en

D à l'émeri avec l'entonnoir, de manière à le fermer comme le bouchon

d'un flacon.

Lorsqu'on veut opérer, on commence par introduire dans la bouteille A

la matière à dissoudre: on lute l'entonnoir, on le bouche avec la tige

DE, puis on y verse de l'acide qu'on fait passer dans la bouteille en

aussi petite quantité que l'on veut, en soulevant doucement la tige: on

répète successivement cette opération jusqu'à ce qu'on soit arrivé au

point de saturation.

On a employé depuis un autre moyen qui remplit le même objet, & qui

dans certains cas est préférable: j'en ai déjà donné une idée dans le

paragraphe précédent. Il consiste à adapter à l'une des tubulures de la

bouteille A, _pl. VII, fig. 4_, un tube recourbé DEFG terminé en D par

une couverture capillaire, & en G par un entonnoir soudé au tube; on

le lute soigneusement & solidement dans la tubulure C. Lorsqu'on verse

une petite goutte de liqueur dans le tube par l'entonnoir G, elle tombe

dans la partie F; si on en ajoute davantage, elle parvient à dépasser

la courbure E & à s'introduire dans la bouteille A: l'écoulement dure

tant qu'on fournit de nouvelle liqueur par l'entonnoir G. On conçoit

qu'elle ne peut jamais être chassée en dehors du tube EFG, & qu'il ne

peut jamais sortir d'air ou de gaz de la bouteille; parce que le poids

de la liqueur l'en empêche & fait l'effet d'un véritable bouchon.

Pour remédier au second inconvénient, à celui de la distillation

de l'acide, qui s'opère sur-tout dans les dissolutions qui sont

accompagnées de chaleur, on adapte à la cornue A, _planc. VII, fig. 1_,

un petit matras tubulé M qui reçoit la liqueur qui se condense.

Enfin pour séparer les gaz absorbables par l'eau, tel que le gaz acide

carbonique, on ajoute une bouteille L à deux gouleaux dans laquelle on

met de l'alkali pur étendu d'eau: l'alkali absorbe tout le gaz acide

carbonique, & il ne passe plus, communément, sous la cloche par le tube

NO, qu'une ou deux espèces de gaz tout au plus: on a vu dans le premier

chapitre de cette troisième partie comment on parvenoit à les séparer.

Si une bouteille d'alkali ne suffit pas, on en ajoute jusqu'à trois &

quatre.

§. III.

_Des Appareils relatifs aux fermentations vineuse & putride._

La fermentation vineuse & la fermentation putride exigent des

appareils particuliers, & destinés uniquement à ce genre d'expériences.

Je vais décrire celui que j'ai cru devoir définitivement adopter, après

y avoir fait successivement un grand nombre de corrections.

On prend un grand matras A, _planche X_, d'environ 12 pintes de

capacité: on y adapte une virole de cuivre _ab_ solidement mastiquée,

& dans laquelle se visse un tuyau coudé _cd_ garni d'un robinet _e_.

A ce tuyau s'adapte une espèce de récipient de verre à trois pointes

B, au-dessous duquel est placée une bouteille C avec laquelle il

communique. A la suite du récipient B est un tube de verre _ghi_,

mastiqué en _g_ & en _i_ avec des viroles de cuivre: il est destiné à

recevoir un sel concret très-déliquescent, tel que du nitrate ou du

muriate de chaux, de l'acétite de potasse, &c.

Enfin ce tube est suivi de deux bouteilles D, E, remplies jusqu'en _xy_

d'alkali dissous dans l'eau, & bien dépouillé d'acide carbonique.

Toutes les parties de cet appareil sont réunies les unes avec les

autres par le moyen de vis & d'écrous qui se serrent; les points de

contact sont garnis de cuir gras qui empêche tout passage de l'air:

enfin chaque pièce est garnie de deux robinets, de manière qu'on peut

la fermer par ses deux extrêmités, & peser ainsi chacune séparément à

toutes les époques de l'expérience qu'on le juge à propos.

C'est dans le ballon A qu'on met la matière fermentescible, du sucre

par exemple, & de la levure de bière étendue d'une suffisante quantité

d'eau & dont le poids est bien déterminé. Quelquefois lorsque la

fermentation est trop rapide, il se forme une quantité considérable

d'écume qui non-seulement remplit le col du ballon, mais qui passe dans

le récipient B & coule dans la bouteille C. C'est pour recueillir cette

mousse & empêcher qu'elle ne passe dans le tube déliquescent, qu'on a

donné une capacité considérable au récipient B & à la bouteille C.

Il ne se dégage dans la fermentation du sucre, c'est-à-dire dans la

fermentation vineuse, que de l'acide carbonique qui emporte avec lui

un peu d'eau qu'il tient en dissolution. Il en dépose une grande

partie en passant par le tube _ghi_ qui contient un sel déliquescent

en poudre grossière, & on en connoît la quantité par l'augmentation de

poids acquise par le sel. Ce même acide carbonique bouillonne ensuite

à travers la liqueur alkaline de la bouteille D, dans laquelle il est

conduit par le tube _klm_. La petite portion qui n'a point été absorbée

par l'alkali contenu dans cette première bouteille, n'échappe point

à la seconde E, & ordinairement il ne passe absolument rien sous la

cloche F, si ce n'est l'air commun qui étoit contenu au commencement de

l'expérience dans le vuide des vaisseaux.

Le même appareil peut servir pour les fermentations putrides; mais

alors il passe une quantité considérable de gaz hydrogène par le tube

_qrstu_, lequel est reçu dans la cloche F; & comme le dégagement

est rapide, sur-tout en été, il faut la changer fréquemment. Ces

fermentations exigent en conséquence une surveillance continuelle,

tandis que la fermentation vineuse n'en exige aucune.

On voit qu'au moyen de cet appareil on peut connoître avec une grande

précision le poids des matériaux mis à fermenter, & celui de tous les

produits liquides ou aériformes qui s'en sont dégagés. On peut voir les

détails dans lesquels je suis entré sur le résultat de la fermentation

vineuse, dans le Chapitre XIII de la première partie de cet Ouvrage,

page 139.

§. IV.

_Appareil particulier pour la décomposition de l'eau._

J'ai déjà exposé, dans la première Partie de cet Ouvrage, Chapitre

VIII, page 87, les expériences relatives à la décomposition de l'eau;

j'éviterai donc des répétitions inutiles, & je me bornerai à des

observations très-sommaires. Les matières qui ont la propriété de

décomposer l'eau, sont principalement le fer & le charbon; mais il

faut pour cela qu'ils soient portés à une chaleur rouge: sans cette

condition l'eau se réduit simplement en vapeurs, & elle se condense

ensuite par le refroidissement, sans avoir éprouvé la moindre

altération: à une chaleur rouge au contraire, le fer & le charbon

enlèvent l'oxygène à l'hydrogène; dans le premier cas il se forme

de l'oxide noir de fer, & l'hydrogène se dégage libre & pur sous la

forme de gaz; dans le second il se forme du gaz acide carbonique qui

se dégage mêlé avec le gaz hydrogène, & ce dernier est communément

carbonisé.

On se sert avec avantage, pour décomposer l'eau par le fer, d'un canon

de fusil dont on ôte la culasse. On trouve aisément de ces sortes

de canons chez les marchands de féraille. On doit choisir les plus

longs & les plus forts: lorsqu'ils sont trop courts & qu'on craint

que les luts ne s'échauffent trop, on y fait souder en soudure forte

un bout de tuyau de cuivre. On place ce tuyau de fer dans un fourneau

allongé CDEF, _planche VII, fig. 11_, en lui donnant une inclinaison

de quelques degrés de E en F: cette inclinaison doit être un peu

plus grande qu'elle n'est présentée dans la _fig. 11_. On adapte à

la partie supérieure E de ce tuyau, une cornue de verre qui contient

de l'eau & qui est placée sur un fourneau VVXX. On le lute par son

extrêmité inférieure F avec un serpentin SS', qui s'adapte lui-même

avec un flacon tubulé H, où se rassemble l'eau qui a échappé à la

décomposition. Enfin le gaz qui se dégage est porté à la cuve où il

est reçu sous des cloches par le tube KK adapté à la tubulure K du

flacon H. Au lieu de la cornue A, on peut employer un entonnoir fermé

d'un robinet par le bas, & par lequel on laisse couler l'eau goutte à

goutte. Si-tôt que cette eau est parvenue à la partie où le tube est

échauffé, elle se vaporise, & l'expérience a lieu de la même manière

que si elle étoit fournie en vapeurs par le moyen de la cornue A.

Dans l'expérience que nous avons faite, M. Meusnier & moi, en présence

des Commissaires de l'Académie, nous n'avions rien négligé pour obtenir

la plus grande précision possible dans les résultats; nous avions même

porté le scrupule jusqu'à faire le vuide dans les vaisseaux avant de

commencer l'expérience, afin que le gaz hydrogène que nous obtiendrions

fût exempt de mêlange de gaz azote. Nous rendrons compte à l'Académie,

dans un très-grand détail, des résultats que nous avons obtenus.

Dans un grand nombre de recherches on est obligé de substituer au

canon de fusil des tubes de verre, de porcelaine ou de cuivre. Mais

les premiers ont l'inconvénient d'être faciles à fondre: pour peu

que l'expérience ne soit pas bien ménagée, le tube s'applatit & se

déforme. Les tubes de porcelaine sont la plupart percés d'une infinité

de petits trous imperceptibles par lesquels le gaz s'échappe, surtout

s'il est comprimé par une colonne d'eau. C'est ce qui m'a déterminé à

me procurer un tube de cuivre rouge, que M. de la Briche a bien voulu

faire couler plein & faire forer sous ses yeux à Strasbourg. Ce tube

est très-commode pour opérer la décomposition de l'alkool: on sait

en effet qu'exposé à une chaleur rouge, il se résout en carbone, en

gaz acide carbonique & en gaz hydrogène. Ce même tube peut également

servir à la décomposition de l'eau par le carbone, & à un grand nombre

d'expériences.

§. V.

_De la préparation & de l'emploi des Luts._

Si dans un tems où l'on perdoit une grande partie des produits de la

distillation, où l'on ne tenoit aucun compte de tout ce qui se séparoit

sous forme de gaz, en un mot où l'on ne faisoit aucune expérience

exacte & rigoureuse, on sentoit déjà la nécessité de bien luter les

jointures des appareils distillatoires; combien cette opération

manuelle & mécanique n'est-elle pas devenue plus importante, depuis

qu'on ne se permet plus de rien perdre dans les distillations & dans

les dissolutions, depuis qu'on exige qu'un grand nombre de vaisseaux

réunis ensemble se comportent comme s'ils n'étoient que d'une seule

pièce, & comme s'ils étoient hermétiquement fermés; enfin depuis qu'on

n'est plus satisfait des expériences, qu'autant que la somme du poids

des produits obtenus est égale à celui des matériaux mis en expérience.

La première condition qu'on exige de tout lut destiné à fermer les

jointures des vaisseaux, est d'être aussi imperméable que le verre

lui-même, de manière qu'aucune matière, si subtile qu'elle soit, à

l'exception du calorique, ne puisse le pénétrer. Une livre de cire

fondue avec une once & demie ou deux onces de térébenthine, remplissent

très-bien ce premier objet; il en résulte un lut facile à manier,

qui s'attache fortement au verre & qui ne se laisse pas facilement

pénétrer: on peut lui donner plus de consistance & le rendre plus ou

moins dur, plus ou moins sec, plus ou moins souple, en y ajoutant

différentes résines. Cette classe de luts a l'avantage de pouvoir

se ramollir par la chaleur, ce qui les rend commodes pour fermer

promptement les jointures des vaisseaux: mais, quelque parfaits qu'ils

soient pour contenir les gaz & les vapeurs, il s'en faut bien qu'ils

puissent être d'un usage général. Dans presque toutes les opérations

chimiques, les luts sont exposés à une chaleur considérable & souvent

supérieure au degré de l'eau bouillante: or à ce degré les résines

se ramollissent, elles deviennent presque liquides, & les vapeurs

expansives contenues dans les vaisseaux se font bientôt jour &

bouillonnent à travers.

On a donc été obligé d'avoir recours à des matières plus propres à

résister à la chaleur, & voici le lut auquel les Chimistes se sont

arrêtés après beaucoup de tentatives; non pas qu'il n'ait quelques

inconvéniens, comme je le dirai bientôt, mais parce qu'à tout prendre

c'est encore celui qui réunit le plus d'avantages. Je vais donner

quelques détails sur sa préparation & sur-tout sur son emploi: une

longue expérience en ce genre m'a mis en état d'applanir aux autres un

grand nombre de difficultés.

L'espèce de lut dont je parle dans ce moment, est connue des Chimistes

sous le nom de lut gras. Pour le préparer on prend de l'argile non

cuite, pure & très-sèche; on la réduit en poudre fine, & on la passe au

tamis de soie. On la met ensuite dans un mortier de fonte, & on la bat

pendant plusieurs heures à coups redoublés avec un lourd pilon de fer,

en l'arrosant peu à peu avec de l'huile de lin cuite, c'est-à-dire,

avec de l'huile de lin qu'on a oxygénée & rendue siccative par

l'addition d'un peu de litharge. Ce lut est encore meilleur & plus

tenace, il s'attache mieux au verre quand, au lieu d'huile grasse

ordinaire, on emploie du vernis gras au succin. Ce vernis n'est autre

chose qu'une dissolution de succin ou ambre jaune dans de l'huile de

lin; mais cette dissolution n'a lieu qu'autant que le succin a été

préalablement fondu seul: il perd dans cette opération préalable un

peu d'acide succinique & un peu d'huile. Le lut fait avec le vernis

gras est, comme je l'ai dit, un peu préférable à celui fait avec de

l'huile de lin seul; mais il est beaucoup plus cher, & l'excédent de

qualité qu'on acquiert n'est pas en proportion de l'excédent du prix:

aussi est-il rarement employé.

Le lut gras résiste très-bien à un degré de chaleur même assez violent:

il est imperméable aux acides & aux liqueurs spiritueuses; il prend

bien sur les métaux, sur le grès, sur la porcelaine & sur le verre,

mais pourvu qu'ils ayent été préalablement bien séchés. Si par malheur

dans le cours d'une opération la liqueur en distillation s'est fait

jour & qu'il ait pénétré quelque peu d'humidité, soit entre le verre

& le lut, soit entre différentes couches même du lut, il est d'une

extrême difficulté de reboucher les ouvertures qui se sont formées; &

c'est un des principaux inconvéniens, peut-être le seul, que présente

l'usage du lut gras.

La chaleur ramollit ce lut, & même au point de le faire couler; il

a besoin en conséquence d'être contenu. Le meilleur moyen est de le

recouvrir avec des bandes de vessie, qu'on mouille & qu'on tortille

tout autour. On fait ensuite une ligature avec de gros fil au dessus

& au-dessous du lut, puis on passe par-dessus le lut même & par

conséquent par-dessus la vessie qui le recouvre, un grand nombre de

tours de fil: un lut arrangé avec ces précautions, est à l'abri de tout

accident.

Très-souvent la figure des jointures des vaisseaux ne permet pas d'y

faire une ligature, & c'est ce qui arrive au col des bouteilles à

trois gouleaux: il faut d'ailleurs beaucoup d'adresse pour serrer

suffisamment le fil sans ébranler l'appareil, & dans les expériences où

les luts sont très-multipliés, on en dérangeroit souvent plusieurs pour

en arranger un seul. Alors on substitue à la vessie & à la ligature des

bandes de toile imbibées de blanc d'œuf dans lequel on a délayé de la

chaux. On applique sur le lut gras les bandes de toile encore humides;

en peu de tems elles se sèchent & acquièrent une assez grande dureté.

On peut appliquer ces mêmes bandes sur les luts de cire & de résine. De

la colle forte délayée dans de l'eau, peut suppléer au blanc d'œuf.

La première attention qu'on doit avoir avant d'appliquer un lut

quelconque sur les jointures des vaisseaux, est de les asseoir & de les

assujétir solidement, de manière qu'ils ne puissent se prêter à aucun

mouvement. Si c'est le col d'une cornue qu'on veut luter à celui d'un

récipient, il faut qu'il y entre à peu près juste; s'il y a un peu de

jeu, il faut assujétir les deux vaisseaux en introduisant entre leurs

cols de petits morceaux fort courts d'alumettes ou de bouchon. Si la

disproportion des deux cols est trop grande, on choisit un bouchon qui

entre juste dans le col du matras ou récipient; on fait au milieu de ce

bouchon un trou rond de la grosseur nécessaire pour recevoir le col de

la cornue.

La même précaution est nécessaire à l'égard des tubes recourbés, qui

doivent être lutés à des gouleaux de bouteille, comme dans la _planche

IV, fig. 1_. On commence par choisir un bouchon qui entre juste dans

le gouleau; puis on le perce d'un trou avec une lime d'une espèce

nommée _queue de rat_. _Voyez_ une de ces limes représentée _planc. I,

fig. 16_. Quand un même gouleau est destiné à recevoir deux tubes,

ce qui arrive très-souvent, sur-tout à défaut de bouteilles à deux &

à trois gouleaux, on perce le bouchon de deux & de trois trous, pour

qu'il puisse recevoir deux ou trois tubes. On voit un de ces bouchons

représenté _pl. IV, fig. 8_.

Ce n'est que lorsque l'appareil est ainsi solidement assujetti & de

manière à ce qu'aucune partie n'en puisse jouer, qu'on doit commencer

à luter. On ramollit d'abord à cet effet le lut, en le pêtrissant;

quelquefois même, sur-tout en hiver, on est obligé de le faire

légèrement chauffer: on le roule ensuite entre les doigts, pour le

réduire en petits cylindres qu'on applique sur les vases qu'on veut

luter, en ayant soin de les appuyer & de les applatir sur le verre,

afin qu'ils y contractent de l'adhérence. A un premier petit cylindre

on en ajoute un second, qu'on applatit également, mais de manière que

son bord empiète sur le précédent, & ainsi de suite. Quelque simple

que soit cette opération, il n'est pas donné à tout le monde de la

bien faire, & il n'est pas rare de voir les personnes peu au fait,

recommencer un grand nombre de fois des luts sans succès, tandis que

d'autres y réussissent avec certitude & dès la première fois. Le lut

fait, on le recouvre, comme je l'ai dit, avec de la vessie bien ficelée

& bien serrée, ou avec des bandes de toile imbibées de blanc d'œuf &

de chaux. Je répéterai encore qu'il faut bien prendre garde, en faisant

un lut & sur-tout en le ficelant, d'ébranler tous les autres; autrement

on détruiroit son propre ouvrage, & on ne parviendroit jamais à clôre

les vaisseaux.

On ne doit jamais commencer une expérience, sans avoir essayé

préalablement les luts. Il suffit pour cela, ou de chauffer

très-légèrement la cornue A, _planc. IV, fig. 1_, ou de souffler

de l'air par quelques-uns des tubes _ss's''s'''_; le changement de

pression qui en résulte, doit changer le niveau de la liqueur dans tous

les tubes; mais si l'appareil perd air de quelque part, la liqueur se

remet bientôt à son niveau; elle reste au contraire constamment, soit

au-dessus, soit au-dessous, si l'appareil est bien fermé.

On ne doit pas oublier que c'est de la manière de luter, de la

patience, de l'exactitude qu'on y apporte, que dépendent tous les

succès de la Chimie moderne: il n'est donc point d'opération qui

demande plus de soins & d'attention.

Ce seroit un grand service à rendre aux Chimistes & sur-tout aux

Chimistes pneumatiques, que de les mettre en état de se passer de

luts, ou du moins d'en diminuer considérablement le nombre. J'avois

d'abord pensé à faire construire des appareils dont toutes les parties

fussent bouchées à frottement, comme les flacons bouchés en cristal;

mais l'exécution m'a présenté d'assez grandes difficultés. Il m'a

paru préférable de suppléer aux luts par le moyen de colonnes de

mercure, de quelques lignes de hauteur. Je viens de faire exécuter

dans cette vue un appareil dont je vais donner la description, & dont

l'usage me paroît pouvoir être utile & commode dans un grand nombre de

circonstances.

Il consiste dans une bouteille A, _planche XII, fig. 12_, à double

gouleau; l'un intérieur _bc_, communique avec le dedans de la

bouteille; l'autre extérieur _de_, qui laisse un intervalle entre lui

& le précédent, & qui forme tout autour une profonde rigole _db_,

_ce_, destinée à recevoir du mercure. C'est dans cette rigole qu'entre

& s'ajuste le couvercle de verre B. Il a par le bas des échancrures

pour le passage des tubes de verre destinés au dégagement des gaz. Ces

tubes, au lieu de plonger directement dans la bouteille A, comme dans

les appareils ordinaires, se contournent auparavant, comme on le voit

_fig. 13_, pour s'enfoncer dans la rigole, & pour passer par-dessous

les échancrures du couvercle B: ils remontent ensuite pour entrer dans

la bouteille, en passant par-dessus les bords du gouleau intérieur.

Il est aisé de voir que, lorsque les tubes ont été mis en place, que le

couvercle B a été solidement assujetti, & que la rigole _db_, _ce_ a

été remplie de mercure, la bouteille se trouve fermée & ne communique

plus à l'extérieur que par les tubes.

Un appareil de cette espèce sera très-commode dans un grand nombre

d'expériences; mais on ne pourra le mettre en usage que dans la

distillation des matières qui n'ont point d'action sur le mercure.

M. Séguin, dont les secours actifs & intelligens m'ont été si souvent

utiles, a même déjà commandé dans les verreries des cornues jointes

hermétiquement à des récipiens; en sorte qu'il seroit possible de

parvenir à n'avoir plus aucun lut. On voit, _planche XII, fig. 14_,

un appareil monté d'après les principes que je viens d'exposer.

Traité élémentaire de chimie, tomes 1 & 2 Présenté dans un ordre nouveau et d'après les découvertes modernes; avec Figures · 第 97 / 120 题