L'empereur Napoléon cède aux instances de l'empereur
Alexandre.--L'autocrate prend une part de la dépouille de son allié.--Le
roi et la reine de Prusse à Tilsit.--Formation du royaume de
Westphalie.--M. de Nowosilsow avertit l'empereur Alexandre de se
rappeler le sort de son père.
L'empereur de Russie fut obligé de nous faire, de son côté, des
abandons.
Le ministre français proposait d'abord de rayer la Prusse du nombre des
puissances, et ce n'est assurément qu'aux instances de l'empereur de
Russie qu'elle doit d'avoir été conservée; elle fit des pertes énormes,
mais il n'y avait pas de compensation à donner pour leur restitution:
elle fut donc obligée d'y souscrire.
L'empereur de Russie lui-même prit à la Prusse, sur les bords de la
Narew, le district de Bialystock; nous devions donc, nous, ennemis, nous
attendre à ne pas être taxés de spoliation en la divisant comme nous
l'avons fait, parce qu'enfin, si la conquête est un droit, nous l'avions
acquis.
Le roi de Prusse et même la reine de Prusse vinrent à Tilsitt[16], pour
chercher à conjurer cette ruine; ils y furent reçus avec égards,
beaucoup de démonstrations de respect; mais ni l'un ni l'autre
n'obtinrent rien. L'empereur de Russie, leur protecteur, fut obligé de
songer à lui, ne pouvant rien faire pour eux.
Il y avait bien autour de l'empereur Napoléon un petit parti qui
cherchait à éloigner la paix dans des vues particulières d'ambition; M.
de Talleyrand le voyait, et se hâtait tant qu'il pouvait de conclure. Un
jour qu'il sortait du cabinet de l'empereur, il trouva dans le salon à
côté le grand-duc de Berg, qui, pendant ces conférences, se donnait
beaucoup de mouvement pour obtenir quelques portions de territoire qu'il
trouvait à sa convenance; M. de Talleyrand lui dit haut devant tout le
monde: «Monseigneur, vous nous avez fait faire la guerre, mais vous ne
nous empêcherez pas de faire la paix». Il n'en dit pas davantage, et
quitta la compagnie; la paix se signa effectivement deux ou trois jours
après.
L'empereur de Russie reconnut tout ce qu'on voulait lui faire
reconnaître à Austerlitz, et s'il avait accepté le rendez-vous qui lui a
été proposé alors, il aurait épargné la vie de bien des braves gens, et
aurait empêché le malheur d'un grand nombre de familles.
À Tilsit, la Prusse rendit tout ce qu'elle avait acquis depuis
l'avènement de Frédéric II au trône, excepté la Silésie; mais elle
perdit Magdebourg.
La Hesse, le duché de Brunswick, avec quelques autres territoires,
formèrent le royaume de Westphalie, que l'empereur de Russie reconnut.
La portion de la Pologne qui était échue à la Prusse, dans les divers
partages, fut érigée en grand-duché de Varsovie[17], et placée sous la
domination de la Saxe.
L'empereur de Russie reconnut aussi la possession du Hanovre par la
France; il lui rendit Corfou. En général, il fut d'accord avec
l'empereur Napoléon, non seulement sur les changemens qui étaient la
conséquence du traité patent, mais encore sur d'autres changemens que
l'empereur méditait et dont il avait conféré avec lui; j'expliquerai du
mieux qu'il me sera possible les raisons que j'ai de le croire.
Comme la Russie était encore en guerre avec la Porte, il ne fut stipulé
autre chose sinon que nous emploierions nos bons offices pour déterminer
la Porte à faire la paix; et je crois, sans en être bien assuré, que
nous avions consenti à la cession des provinces occupées par les Russes
au moment de l'ouverture des négociations, bien entendu que dans le cas
où les Turcs se refuseraient à traiter, notre intervention cesserait
sur-le-champ, c'est ce qui arriva; ils furent indignés d'être abandonnés
dans une querelle dont ils ne s'étaient mêlés que par respect pour leur
alliance avec nous; et je viens d'expliquer comment nous fûmes obligés
de les abandonner, et il est juste d'ajouter que le nouveau sultan avait
cherché à nous devancer en faisant la paix avec l'Angleterre, qui
ensuite la lui aurait fait faire avec les Russes. Dès ce moment, il
fallut renoncer plus que jamais à rien obtenir de la Turquie, et notre
ambassadeur, après avoir joui à Constantinople de la plus haute estime
et de la plus grande faveur, ne fut tranquille que lorsqu'il eut obtenu
son rappel.
Les choses réglées à Tilsitt[18], les deux souverains se quittèrent
paraissant s'estimer et s'aimer beaucoup; l'empereur Napoléon accompagna
l'empereur de Russie jusque sur la rive gauche du Niémen, où la garde
Russe était en bataille; c'est là qu'en s'embrassant l'empereur Napoléon
détacha sa croix de la Légion-d'Honneur, et l'attacha à la boutonnière
du grenadier qui était à la droite du premier rang de la garde russe, en
disant: «Tu te souviendras que c'est le jour où nous sommes devenus
amis, ton maître et moi.»