CHAPITRE IV.

L'empereur à Osterode.--État de l'opinion.--Fouché.--Agitation du

cabinet de Madrid.--Mesures diverses de l'empereur--Le divan arme contre

les Russes.--Mission du général Gardanne.

Je me mis en mesure d'exécuter les ordres que m'avait transmis le

major-général; je me portai à Pultusk et me mis en communication avec

Osterode, où l'empereur s'était établi. J'étais à peine arrivé dans la

première de ces deux places, qu'il envoya le maréchal Masséna pour

prendre le commandement du cinquième corps, m'enjoignant de le rejoindre

le plus tôt possible.

Je le fis en passant par Varsovie, où M. de Talleyrand était encore avec

le corps diplomatique, que l'on s'applaudissait beaucoup de n'avoir pas

laissé à Paris dans une semblable circonstance; les contes qui se

débitaient auraient gâté l'opinion et le jugement de tous ses membres.

M. de Talleyrand servait l'empereur on ne pouvait pas mieux; il avait à

ménager l'Autriche, à laquelle l'événement d'Eylau donnait la tentation

d'en venir aux mains, d'autant plus qu'il venait d'y avoir à Vienne des

altercations entre notre ambassadeur et quelques personnages importans,

et que ces différends se seraient volontiers mis sur le compte de la

politique pour justifier une aigreur que l'on voulait exciter, afin de

la faire suivre d'une rupture. Heureusement, notre ambassadeur tint

ferme et fut prudent, et, par cette conduite, il aida M. de Talleyrand à

maintenir l'harmonie. D'un autre côté, il avait à donner de la confiance

à la régence polonaise, qui était fort effrayée, précisément au moment

où l'empereur lui demandait des efforts en tous genres.

L'administration de l'armée avait été transférée à Thorn; je trouvai

l'empereur à Osterode, à peu de choses près comme au bivouac;

travaillant, mangeant, donnant audience et couchant dans la même

chambre: il résistait à tout ce qui l'entourait, ainsi qu'au grand-duc

de Berg et au maréchal Berthier, qui le sollicitaient de repasser la

Vistule; lui seul tenait tête. Il venait de recevoir de Paris la

nouvelle de l'arrivée du bulletin de la bataille d'Eylau dans cette

capitale; les esprits en étaient retournés: ce n'étaient que

lamentations partout; les fonds publics avaient éprouvé une baisse

notable. Il comprit bien qu'il arriverait pis encore, si, à la suite de

cela, il repassait la Vistule: sa position morale était horrible; il

luttait contre tous; il tint tête à l'orage, eut du courage pour tout le

monde, et son inflexible opiniâtreté fit rentrer la raison dans les

têtes d'où elle était sortie.

Il écrivit d'une manière sévère au ministre de la police sur la baisse

des fonds, lui faisant observer qu'il ne pouvait qu'y avoir inertie de

sa part, puisqu'il n'y avait pas lieu à un pareil discrédit, ou bien

qu'il avait laissé le champ libre à la malveillance, habile à saisir

tout ce qui peut nuire à l'autorité souveraine.

Le ministre, effrayé par la seule pensée de voir, pour la seconde fois

de la campagne, l'empereur de mauvaise humeur contre lui, se procura une

lettre du général Defrance à son beau-père, dans laquelle il lui

racontait l'événement d'Eylau, ajoutant qu'il allait, avec sa brigade de

carabiniers, reprendre les cantonnemens qu'il avait auparavant derrière

la Vistule. Il envoya cette lettre à l'empereur, comme la cause du

mouvement des fonds publics, parce que, disait-il, le beau-père du

général Defrance l'avait fait circuler.

L'empereur gronda le général Defrance; mais le ministre avait fait un

lourd mensonge: il aurait mieux fait de dire que cette baisse provenait

de la frayeur dont tout le monde était atteint, chaque fois que l'on

voyait les destinées de la France et de chaque famille soumises à un

coup de canon. Mais il ne l'osait pas, et l'empereur, tout en grondant

le général Defrance, ne fut pas dupe du verbiage de son ministre; il

s'occupa moins de tout ce qui se passait à Paris que de ce qu'il avait à

faire à l'armée.

Il faisait réunir les élémens du corps du maréchal Lefebvre, qui devait

commencer le siége de Dantzick. Les pertes d'Eylau l'avaient obligé de

supprimer le 7e corps, dont les régimens étaient réduits à un bataillon;

le maréchal Augereau, qui l'avait commandé, ayant été blessé d'un coup

de feu, partit pour la France; une partie de ses troupes forma le noyau

du corps assiégeant.

Depuis que l'empereur avait fait la paix avec la Saxe, il avait demandé

au souverain de ce pays de porter son armée à Posen; elle y était

arrivée, et il la fit venir devant Dantzick au corps de siége. Il y

ajouta des troupes de Baden et de quelques principautés d'Allemagne, de

même que quelques corps francs qu'il avait fait former des déserteurs;

enfin il eut à la fin de mars une armée de siége respectable, quoique

composée de troupes de toutes les nations.

C'était lui seul qui soignait les détails infinis que cela entraînait;

en même temps, il avait son armée mobile à renforcer.

Après la bataille d'Iéna et l'occupation de la Prusse, il avait offert

la paix au roi de Prusse; après celle d'Eylau il aurait eu l'air de la

demander: d'ailleurs, le roi de Prusse s'était mis dans la dépendance de

l'empereur de Russie, dont les troupes étaient sa sauvegarde; il

n'aurait rien pu faire sans le lui communiquer, et l'empereur de Russie

n'était pas à l'armée, il était à Saint-Pétersbourg; une négociation

aurait donc été impossible à nouer. Cependant on essaya de parlementer;

on saisit des prétextes frivoles, mais on ne trouva que hauteur et

fierté, quelquefois même de l'arrogance.

Tout en ne négligeant pas les moyens d'amener un rapprochement, on

suivait vivement ceux de se rendre respectable.

On appela le corps du maréchal Mortier, qui était en Poméranie; il prit

le n° 7; on le grossit de quelques troupes saxonnes, et il remplit

complétement le vide qu'avait fait la disparition du corps d'Augereau.

Le prince Jérôme avait assez avancé les opérations en Silésie pour qu'on

pût lui retirer quelque chose; on lui prit deux divisions bavaroises: il

jeta les hauts cris, mais on ne l'écouta pas.

On fit venir en poste, de France, tout ce qui était dans les dépôts des

différens régimens; on imprima décidément un grand mouvement à la

Pologne, et on ne craignit pas de se compromettre avec elle, ni de la

compromettre vis-à-vis de qui que ce fût.

L'empereur envoya ordre à son ambassadeur à Constantinople de faire

déclarer la guerre aux Russes par les Turcs; c'étaient les travaux

d'Hercule, cependant il fut obéi.

Il écrivit au roi d'Espagne pour réclamer l'exécution des conditions de

l'alliance qu'il avait contractée avec lui, et lui demander de faire

passer en France un corps de troupes dont il détermina la force, et de

le mettre à sa disposition pour l'appeler sur l'Elbe au besoin, bien

entendu qu'il passait dès-lors à la solde de la France. Enfin il peignit

la situation de l'Europe au sénat, et demanda qu'on rappelât, par

précaution, la conscription de 1807, ce qui fut fait.

Il fut partout servi à souhait, hormis de l'Espagne, qui fit des

observations que je n'ai pas trop bien connues; mais elle avait fait

paraître, au mois d'octobre précédent, une proclamation au peuple

espagnol, tendant à le porter aux armes. Comme le gouvernement n'avait

donné à ce sujet aucune explication préalable, on ne put se défendre

d'inquiétude, d'autant plus que l'empereur avait déjà été trompé deux

fois, et que les souverains paraissaient avoir renoncé à toute espèce de

loyauté vis-à-vis de lui, ne reconnaissant de juste que ce qui pouvait

être exécuté.

Cependant nos liaisons avec l'Espagne étaient si étroites et si

anciennes, que l'on se défendait encore, quoique mal, d'un mauvais

soupçon. On avait déjà su que l'intrigue ennemie, qui poursuivait notre

politique, de cabinet en cabinet, avait trouvé quelque accès près de

celui de Madrid, où le prince de la Paix, qui y était soutenu en grande

partie par la pensée qu'il nous était agréable, avait dû se relâcher et

céder pour ne pas faire éclater l'orage qui le menaçait. Les intrigues

des favoris, des confesseurs, des chevaliers, avaient quelquefois porté

le trouble dans l'intérieur de la famille du roi, qui avait été obligé

de parler en maître à ses enfans, et d'envoyer dans leurs terres ou au

couvent les courtisans et les confesseurs.

À la distance où était l'empereur, on n'en voyait le mal qu'avec un

verre à multiplians, en sorte que, quoiqu'ayant l'air rassuré, on resta

impatient de savoir à quoi on devait attribuer ce changement subit de la

part de l'Espagne; elle en avait trop fait par sa proclamation pour le

maintien de la sécurité, et pas assez pour faire la guerre, si tel avait

été son projet.

L'empereur reçut bien toutes les excuses qu'on lui donna, d'autant qu'il

était occupé ailleurs sérieusement; il ne devait donc pas fournir à ses

ennemis une circonstance favorable pour se rapprocher de l'Espagne, mais

il n'en resta pas moins convaincu qu'il y avait quelque chose à revoir

dans ses affaires avec ce pays.

Il en insista d'autant plus sur l'entrée en France du contingent

espagnol, et on le lui fournit; il le fit venir dans les villes

anséatiques pour relever les Hollandais, qui vinrent remplacer le corps

de Mortier dans la Poméranie; un autre corps espagnol passa en Italie.

Tous les ordres qu'il avait à donner pour le recrutement et le

ravitaillement de l'armée étaient partis; tout ce qu'il avait à

communiquer à ses alliés l'était aussi, et enfin les coups de levier qui

devaient ébranler de tous côtés la puissance de ses ennemis étaient

donnés; il avait envoyé jusqu'en Perse, pour porter cette puissance à

prendre les armes. Ses ennemis personnels ont envenimé cette démarche,

en lui donnant un motif d'ambition, dont le but aurait été de

s'approcher de l'Inde: l'empereur n'a pas donné à son ambassadeur

d'autres instructions que de suivre avec activité tout ce qui pouvait

amener les Persans à établir une armée régulière, et à les rendre assez

menaçans pour obliger les Russes à diviser les forces qu'ils avaient

contre lui[6]. Les Anglais eux-mêmes gagnaient à cela, et sont

aujourd'hui les plus intéressés à reprendre l'ouvrage de l'empereur dans

cette partie.

La Perse doit devenir pour l'Inde, ce que la Pologne et la Suède ont été

pour l'Europe jusqu'à leur destruction.

Si au lieu d'être resté dans un trou comme Osterode, où chacun était

sous sa main et où il pouvait faire marcher tout le monde, l'empereur

eût été se mettre dans une grande ville, il aurait employé trois mois

pour faire ce qu'il obtint en moins d'un mois.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 · 第 8 / 38 题