CHAPITRE III.

Les Russes essaient de nous surprendre dans nos quartiers

d'hiver.--Mouvement de Mohrungen.--L'empereur me confie le commandement

du 5e corps.--Bataille d'Eylau.--Bernadotte.--Affaire d'Ostrolenka.

Le mois de janvier s'écoulait assez paisiblement; l'armée se reposait;

la tête de l'empereur n'était guère occupée de ce qui se passait à

Paris, mais bien de ce qui pouvait arriver autour de lui.

L'Autriche venait de rassembler un corps d'observation de quarante mille

hommes en Bohême; il pouvait devenir offensif le lendemain d'un revers,

surtout depuis que les souverains avaient adopté de ne plus déclarer la

guerre que par les hostilités, sans avertir ni faire connaître de

motifs.

L'empereur était très-préoccupé de ce qui pourrait résulter dans un cas

de succès comme dans un cas de malheur, et allait se déterminer à tenter

une nouvelle ouverture, lorsqu'une entreprise de l'armée russe vint

l'obliger de remettre la sienne en mouvement, le 31 janvier, par une

gelée à fendre les pierres. Voici comment cela arriva:

Le corps du maréchal Bernadotte était à notre extrême gauche; son

quartier-général était à Mohrungen. Il avait ordre d'étendre sa gauche

le plus possible, mais de manière à ne donner aucune inquiétude à

l'ennemi, avec lequel on voulait passer l'hiver en repos. Dans cette

position, il couvrait les opérations que l'on se disposait à ouvrir

devant Dantzick, et pour lesquelles on rassemblait un corps dont je

parlerai plus bas. On avait envoyé le général Victor pour en prendre le

commandement; mais il fut enlevé en chemin par un parti prussien sorti

de Colberg, et qui ne craignit pas de pousser jusqu'aux environs de

Varsovie.

Le maréchal Lefebvre fut envoyé pour remplacer le général Victor. La

rigueur de la saison ne permettait pas d'ouvrir la terre devant

Dantzick. La garnison n'entreprenait rien; ainsi le complétement du

corps qui devait agir contre cette place ne devenait pas pressant: on se

contenta d'observer.

À la droite du maréchal Bernadotte était le maréchal Ney, qui avait,

comme tout le monde, l'ordre de se tenir en repos. Tout à coup il lui

prend fantaisie, sans ordre, de porter son corps d'armée en avant. On

lui imputa des intentions d'intérêt personnel; on eut tort: on ne met

pas une armée en marche pour cela. À la vérité, le maréchal Ney marcha

sans en avoir reçu l'ordre, et découvrit, par son mouvement, la droite

du maréchal Bernadotte; mais aussi il rencontra en pleine route l'armée

russe qui venait à l'improviste fondre sur Bernadotte par son centre;

mouvement qui, sans cela, serait resté ignoré. Ney donna de suite

l'alarme à toute l'armée, jusqu'à Varsovie.

On fut bientôt revenu de l'opinion que l'ennemi ne voulait que repousser

des maraudeurs. On se convainquit qu'il était en pleine opération, dans

l'espérance de nous surprendre dans nos cantonnemens, de pouvoir nous

jeter au-delà de la Vistule, et, selon les circonstances, achever

l'hivernage sur ses bords, ou passer ce fleuve sur le pont de Dantzick.

Il n'y avait pas un moment à perdre; l'ennemi avait déjà l'initiative

sur nous, lorsque l'empereur envoya ordre à ses différens corps d'armée

de se centraliser, et de le rejoindre sur la route de Varsovie à

Koenigsberg. Il ordonna à Bernadotte de refuser sa gauche, et de se

retirer lui-même, s'il y était obligé, de manière à refuser toute la

gauche de l'armée, et de laisser l'ennemi s'enfoncer sur la

Basse-Vistule; c'est ce qu'exécuta ce maréchal. Il revint jusqu'à une

petite ville qu'on appelle Strasbourg. L'ennemi, en s'avançant sur notre

gauche, nous donnait autant d'avance par notre droite, qui marchait

toujours, que lui-même en prenait du côté opposé.

L'armée russe, indépendamment de sa masse principale, qui partait de

Koenigsberg, avait un corps de vingt-deux mille hommes en observation sur

le Bug, et menaçant Varsovie.

Les choses en étaient là lorsque l'empereur quitta cette ville en même

temps que les troupes. Il s'arrêta à Pultusk, où le maréchal Lannes

était resté malade, ayant été obligé de quitter le commandement du

cinquième corps, qui avait passé par cette ville pour aller s'opposer à

ce corps russe, qui était sur le Haut-Bug. Il alla voir ce maréchal, et

le trouva en si mauvais état, qu'il le fit transporter à Varsovie.

L'empereur passa ce jour-là à dix lieues plus loin que Pultusk; le soir,

étant couché, il me fit appeler et me demanda si je me sentais en état

d'aller commander le cinquième corps en place du maréchal Lannes.

J'acceptai; et, pendant que le prince de Neufchâtel écrivait les ordres

dont j'avais besoin, l'empereur me donna ses instructions: elles étaient

d'observer le corps russe de si près, qu'il ne pût ni faire un mouvement

sur lui pendant qu'il allait attaquer la grande armée russe, ni surtout

marcher à Varsovie, que je devais couvrir à tout prix; et enfin, si ce

corps russe n'était pas tellement fort que je pusse le culbuter, de le

faire, mais à coup sûr; me recommandant de ne pas me laisser séduire par

un espoir de succès.

Je quittai l'empereur, et passai chez le major-général, qui me remit une

lettre de commandement, avec les instructions qui devaient me diriger.

Les deux pièces étaient ainsi conçues:

_Au général Savary._

Praznitz, le 31 janvier.

«Je vous préviens, général, que la santé de M. le maréchal Lannes ne lui

permettant pas de commander son corps d'armée, S. M. vous donne une

marque éclatante de la confiance qu'elle porte à vos talens militaires,

en vous nommant commandant en chef du 5e corps.

«Vous partirez sur-le-champ pour vous rendre au quartier-général, à

Brock, où le plus ancien général de division de ce corps d'armée vous

fera recevoir. Vous ferez mettre votre nomination à l'ordre du corps

d'armée; vous jouirez des honneurs, appointemens et traitemens attachés

au grade de général en chef.»

_Ordres et instructions pour le général Savary._

«Le 5e corps de la grande armée, que vous commandez, général, occupe en

ce moment Brock; le corps russe commandé par le général Essen occupe

Nur. Si les forces de ce général ne sont pas trop considérables, vous

devez l'attaquer, et le culbuter dans sa position de Nur; mais, pour peu

que les renseignemens que l'on aurait portassent à penser que le corps

du général Essen, au lieu de s'être affaibli, se serait augmenté, vous

vous bornerez à occuper Brock et Ostrolenka avec votre cavalerie.

«Vous consulterez le général Gazan et le général Campana, qui, étant

depuis long-temps en présence de l'ennemi, connaissent ses mouvemens.

«Que l'on reste en observation, qu'on attaque l'ennemi, ou qu'on n'ait

point de succès, le principal but du corps d'armée que vous commandez

est de couvrir la rive droite de la Narew, depuis la rivière de l'Omulew

(c'est-à-dire la petite rivière qui se jette près d'Ostrolenka) jusqu'à

Siérock; de garder la position de Siérock et la rive droite du Bug,

depuis Siérock jusqu'à la partie autrichienne.

«Il serait très utile, général, de faire construire un petit pont au

confluent de la Narew dans le Bug, c'est-à-dire au-dessus du confluent.

C'est un travail peu considérable, et ce pont sur le Bug rendrait

beaucoup plus faciles les subsistances à tirer de Varsovie.

«Vous ordonnerez que l'on travaille avec activité à la tête de pont de

Pultusk; car, en cas d'événement, la plus grande partie de votre corps

d'armée devrait se retirer sur Pultusk ou sur Ostrolenka; un régiment et

quelques pièces d'artillerie se retireraient aussi sur le Bug pour

garder la rive gauche de cette rivière. Vous sentez bien que ce que je

vous dis là est hypothétique, mais vous prouve la nécessité de

travailler à la tête de pont.

«Envoyez dans la Gallicie pour savoir si les nouvelles que l'on donne,

et qui font connaître que le général Essen se retire, sont vraies.

«Je dois vous faire observer qu'il faudra mettre quelque infanterie à

Ostrolenka avec quelques pièces de canon, sans quoi votre cavalerie

serait trop inquiétée. Jamais cette infanterie ne peut être compromise,

puisqu'en passant le pont elle se trouve couverte.»

Je me mis aussitôt en route, et allai prendre le commandement de ce 5e

corps, à Brock, en avant de Pultusk, au-delà de la Narew.

Je n'y fus pas très bien reçu, parce que tous les généraux de division

qui y étaient employés étaient mes aînés en grade; il fallut donc, par

de bons procédés, leur rendre supportable ce qui leur paraissait une

injustice.

Ce corps était composé de deux divisions d'infanterie, une aux ordres du

général Suchet, l'autre commandée par le général Gazan; de trois

régimens de cavalerie légère et d'une division de dragons, aux ordres du

général Becker: il devait être appuyé par le corps des grenadiers

réunis, commandés par le général Oudinot, qui en achevait la formation à

Varsovie, et avait reçu ordre de venir se placer à Pultusk.

J'avais pris le commandement du 5e corps le 2 février; le 5, je reçus

ordre de quitter ma position de Brock, et de venir me placer à

Ostrolenka pour me mettre en communication avec l'empereur, qui avait

rencontré l'avant-garde ennemie à Hoff, et se disposait à lui livrer

bataille.

Les troupes étaient bien souffrantes; elles étaient sans cesse à la

maraude pour trouver quelques pommes de terre. Je fis, par cette raison,

mon mouvement sur Ostrolenka par Pultusk, en remontant la Narew, au lieu

de le faire par un mouvement de flanc gauche, qui m'aurait fait perdre

un nombre considérable d'hommes isolés et de maraudeurs.

Je vis bientôt que j'avais mal fait; la faute tenait à ce que je

connaissais mal la topographie du pays. Si mon commandement avait daté

de quelques jours de plus, je n'aurais pas exposé la division Becker à

une défaite dont l'habileté de son général la préserva. Néanmoins je ne

me laissai pas décourager; je bouillonnais d'impatience d'en venir aux

mains à la première occasion que la fortune m'offrirait. Heureusement

pour moi, l'empereur était occupé d'autres choses; il ne vit que le

résultat de mon mouvement, qui, en définitive, s'était fait sans

accident, sans quoi j'aurais eu la tête lavée de main de maître, pour

m'y être pris comme je l'avais fait.

En approchant de l'armée ennemie, l'empereur resserrait les corps de la

sienne; il leur avait envoyé à chacun, par un officier différent,

l'ordre d'être rendus à Preuss-Eylau dans la journée du 8, _de manière à

pouvoir livrer bataille le 9_; il avait ajouté cette phrase afin que

chacun amenât tout ce dont il prévoyait avoir besoin.

Le malheur voulut que celui de ces officiers qui allait au corps du

maréchal Bernadotte fût un jeune homme sans expérience, qui, sans

prendre aucun renseignement en chemin, se dirigea sur le lieu qu'on lui

avait indiqué; il alla, de cette manière, se faire prendre par les

cosaques, sans avoir détruit sa dépêche, qui fut portée au général en

chef de l'armée russe. Ce petit accident, qui n'aurait eu que peu

d'importance dans toute autre circonstance, eut, comme on le verra, des

conséquences désastreuses dans celle-ci.

En voyant le contenu de l'ordre, le général Benningsen abandonna ses

projets, et ne songea qu'à réunir son armée; elle était déjà rassemblée.

Il prit immédiatement le chemin de Koenigsberg, et se trouva, le 7

février, en mesure d'attaquer l'armée française, qui ne devait être

réunie que dans la journée du 8, de manière à pouvoir opérer le 9.

L'empereur arriva la veille à Eylau avec le 7e corps, commandé par le

maréchal Augereau, la garde et le corps du maréchal Davout, à peu de

distance. Il fut en effet attaqué par toute l'armée russe le 8, à sept

heures du matin, par une neige très épaisse. Le 7e corps, serré en

colonne, fit une résistance extrêmement vigoureuse; mais la supériorité

du feu des ennemis parvint à éteindre le sien en décomposant les

régimens qui formaient ce corps. Le maréchal Davout arriva, et donna

vivement. Les ennemis marchaient toujours; déjà ils étaient près de

Preuss-Eylau, lorsque l'empereur fit donner la garde, dont l'artillerie

l'arrêta. Le combat de canon s'engagea, et devint terrible. Le maréchal

Soult et le maréchal Ney arrivèrent sur ces entrefaites. L'action

continua; des charges de cavalerie, conformément aux instructions qu'ils

avaient reçues, souvent répétées, empêchaient les progrès des Russes,

mais ne mettaient pas l'empereur en état d'entreprendre quelque chose de

décisif; on attendait le maréchal Bernadotte, qui avait quatre divisions

d'infanterie et deux de cavalerie. On ignorait l'aventure arrivée à

l'officier qui lui avait porté des ordres; on était impatient; on

envoyait à sa rencontre dans toutes les directions: ce fut en vain. On

fut obligé de gagner la nuit comme l'on put, et on s'estima heureux

d'avoir pu coucher sur le champ de bataille après tout ce que l'on avait

perdu.

Ce combat d'Eylau n'avait été donné par les Russes que pour faire

respecter leur retraite, qu'ils effectuèrent ensuite sur Koenigsberg,

sans coup férir. On les suivit, pour l'honneur des armes, avec de la

cavalerie; mais, pendant ce temps, on évacuait de Preuss-Eylau les

blessés avec tout le matériel inutile.

On accusa le général Bernadotte de n'être pas arrivé sur le champ de

bataille, encore bien que l'ordre ne lui fût pas parvenu. Ceci paraît

singulier; mais le fait est qu'il était en communication avec la

division de cuirassiers du général d'Hautpoult, lorsque celui-ci reçut

l'ordre de se réunir à l'empereur pour livrer bataille. Il a même dit

qu'il avait averti Bernadotte de son départ, et de ce qu'on allait

faire. Quoi qu'il en soit, d'Hautpoult arriva, fut tué, en sorte qu'on

ne put donner suite à cette affaire. D'ailleurs comment Bernadotte

n'avait-il pas marché d'après la communication que lui avait faite le

général d'Hautpoult? Il avait trop d'expérience de la guerre et de ses

événemens pour ne pas voir que, s'il n'avait pas reçu d'ordre direct,

c'est que quelque méprise ou quelque accident avait empêché qu'il ne lui

parvînt. Il attendit; enfin, il marcha lui-même avec son corps, autant

pour s'informer de ce qui se passait que pour mettre sa responsabilité à

couvert; mais il était trop tard. Arrivé près d'Osterode, il apprit le

mouvement rétrograde de l'armée, qui venait se placer derrière la

Passarge.

L'empereur eut l'air d'attribuer à la prise de l'officier une négligence

sur laquelle son opinion était arrêtée, il se souvint d'Iéna; mais le

mal était fait, il ne lui en parla qu'en termes de douceur.

Après cette mauvaise journée d'Eylau, nous nous trouvâmes heureux de

passer le reste de l'hiver derrière la Passarge, tandis que, sans la

prise de l'officier porteur de la dépêche de l'empereur au maréchal

Bernadotte, l'armée russe aurait continué son mouvement offensif sur la

Basse-Vistule; et l'empereur l'eût forcée de combattre acculée, ou au

Frisch-Haff, ou à la Vistule. Que l'on juge maintenant de la différence

qu'il y aurait eu dans les résultats: l'armée russe ne pouvait pas

manquer d'être détruite, la paix se serait faite sur-le-champ; au lieu

de cela, le succès de nos armes devint douteux, et la fierté empêcha

réciproquement de se rien proposer.

La position militaire de l'empereur était moins bonne qu'en partant de

Varsovie, tandis qu'elle aurait dû être infiniment meilleure; elle eut

des inconvéniens de toute espèce, dont un autre que lui ne se serait

jamais tiré. Avant d'en tracer le tableau, je vais achever de parler de

la bataille d'Eylau, que les Russes prétendent avoir gagnée, et que nous

voulons n'avoir pas perdue.

Bernadotte ayant déclaré qu'il n'avait pas reçu l'ordre de marcher, et

Berthier soutenant le lui avoir envoyé, on alla aux recherches sur le

registre des expéditions, et l'on trouva que l'officier qui avait été

porteur de cet ordre était un jeune élève de l'école de Fontainebleau,

qui rejoignait un régiment du corps du maréchal Bernadotte; on avait mal

à propos profité de son départ pour la transmission d'un ordre aussi

important. L'empereur en leva les épaules de pitié, et ne dit pas un mot

de reproche à Berthier. Bernadotte fut en partie justifié, quoiqu'il

n'eût fait aucun cas de l'avis que lui avait donné d'Hautpoult en

quittant sa position pour rejoindre la grande armée.

Si l'on appelle gagner une batailler, rester maître du champ de bataille

et suivre la retraite de son ennemi, il n'y a pas de doute que nous

n'ayons gagné celle d'Eylau; elle l'eût été bien mieux, et d'une manière

incontestable si l'armée russe, au lieu de se retirer sur Koenigsberg,

eût encore suivi son premier plan de se porter sur la Vistule, et eût

été forcée de l'abandonner par suite de la bataille. Au lieu de cela,

elle a suivi tranquillement son plan de retraite, elle ne peut donc

avoir perdu la bataille; il est bien vrai qu'elle n'a tiré aucun

avantage de sa supériorité, et que, si elle avait été commandée par un

homme comme l'empereur, c'en était fait de l'armée française; cela est

d'autant plus extraordinaire de la part du général russe, qu'il

connaissait le plan d'opérations de l'empereur, et qu'il n'a attaqué que

parce qu'il était convaincu qu'il surprendrait l'armée française dans

son mouvement de réunion, et que, de plus, il était assuré que

Bernadotte, avec quatre divisions d'infanterie et deux de cavalerie, ne

s'y trouverait pas. Ces considérations obscurcissent le succès des

Russes, surtout si l'on remarque que leur armée, dont le but avait été

de nous jeter derrière la Vistule, fut obligée d'aller passer le reste

de l'hiver derrière Koenigsberg, et de laisser l'armée française se

replacer dans la position qu'elle occupait auparavant derrière la

Passarge; elle couvrait ainsi le blocus de Dantzick, dont le siége fut

commencé au mois de mars, et mené jusqu'à la fin sans que les Russes

entreprissent de le faire lever (cette place ne capitula que le 12 de

mai). En cela, au moins, l'armée russe a manqué le but pour lequel elle

s'était mise en mouvement.

D'un autre côté, si l'on appelle perdre la bataille, la perte

considérable qu'a éprouvée l'armée française, dont les corps

combattaient l'un après l'autre, à mesure qu'ils arrivaient sur le champ

de bataille, contre toute l'armée russe, on peut dire, sous ce point de

vue, que les Français ont perdu la bataille; car cette perte fut telle

qu'il devenait impossible à notre armée de rien entreprendre d'offensif

le lendemain, et qu'elle aurait été complétement battue, si les Russes,

au lieu de se retirer, l'eussent attaquée de nouveau, parce que

Bernadotte ne pouvait arriver que le surlendemain.

Si l'on prétendait que, parce que le plan qu'avait l'empereur d'acculer

l'armée ennemie au Frisch-Haff, ou à la Vistule, pour la combattre avec

tous ses moyens réunis, a totalement manqué, il a perdu la bataille, ce

serait une erreur: ce plan ne manqua pas par suite de la bataille, mais

bien parce que, d'une part, les Russes se retirèrent, et que, de

l'autre, le corps de Bernadotte n'avait pas rejoint.

L'empereur aurait eu toute son armée réunie, que si l'armée russe, ayant

été informée de son projet, eût pris le parti de la retraite avant que

notre droite l'eût débordée, au lieu de poursuivre son premier mouvement

sur la Vistule, le plan de l'empereur aurait encore échoué, et à plus

forte raison avec toutes les circonstances qui survinrent.

Le fait est que les deux armées ont manqué chacune leur but; qu'elles se

sont trouvées après la bataille dans la même position qu'avant de

s'ébranler, et que leurs pertes ont été réciproquement sans résultats;

mais cet événement donna au moral et à l'opinion une secousse qui ne fut

point favorable à l'empereur, et sans son extrême habileté, il eût eu

des conséquences bien fâcheuses, que j'expliquerai plus loin. Je vais

auparavant terminer le récit des événemens militaires qui firent suite à

ceux d'Eylau.

L'empereur m'écrivit ce qui venait d'arriver en me mandant que, si je ne

pouvais rien entreprendre sur les ennemis, je vinsse me mettre en

communication avec la grande armée, dans la position qu'elle prenait

derrière la Passarge. La dépêche ne m'en disait pas autant que

l'officier qui en était porteur m'en racontait.

Après avoir réfléchi à ma situation, je me décidai à sortir de ma

position et à marcher aux ennemis: je fis porter ma cavalerie légère en

avant, et la fortune lui fit prendre un officier russe en dépêche, qui

était expédié en retour par le général en chef du corps d'observation

sur le Haut-Bug[4], au général en chef Benningsen, commandant la grande

armée russe. Par le contenu des lettres dont il était porteur, je vis

que le général Benningsen avait fait sonner haut son succès d'Eylau;

qu'il n'avait pas parlé de sa retraite, et avait donné ordre aux

généraux Essen et Muller, commandant le corps du Haut-Bug, de marcher

franchement sur moi et de m'attaquer; cet officier m'apprit qu'il avait

laissé ces deux généraux faisant leurs préparatifs pour exécuter cet

ordre.

J'étais à Sniadow, en avant d'Ostrolenka, lorsque cette circonstance

m'arriva, et j'y fus informé qu'un corps russe de quatre à cinq mille

hommes avait été envoyé pour me tourner par ma gauche, et avait déjà

passé la Narew, qui était gelée partout, à Tikolshin. Je ne crus pas

prudent de sortir de ma position d'Ostrolenka, d'autant plus que j'avais

encore un ou deux jours à marcher avant de joindre les Russes, et que,

pendant ce temps, ce corps de quatre à cinq mille hommes pouvait être

arrivé par la rive droite de la Narew et m'y faire beaucoup de mal;

d'ailleurs, les Russes venaient eux-mêmes m'attaquer, il était inutile

que je leur diminuasse le trajet en perdant de mes avantages. Je revins

donc le lendemain reprendre ma première position, et portai un corps de

troupes sur la rive droite de la Narew à la rencontre de celui que les

Russes y avaient envoyé.

Je ne tardai pas à être resserré par l'armée russe; le 15 février, je

l'étais à un point extrême, et je devais m'attendre à un événement;

j'adoptai pour dispositions de garder Ostrolenka en défensive, et de

prendre vivement l'offensive sur le corps qui venait par la rive droite.

Pour cela, je fis repasser mes troupes sur la rive droite derrière

Ostrolenka, ne laissant que trois brigades d'infanterie placées hors de

l'insulte du canon, dans les dunes de sable qui entourent cette ville;

je plaçai mon artillerie de manière à flanquer, de la rive droite, les

ailes des brigades d'infanterie dont je viens de parler; ma cavalerie me

fut inutile, et je la laissai en repos.

Je fis attaquer, le 16, de grand matin, le corps russe qui descendait la

rive droite de la Narew; il fut mené vivement par le général Gazan, qui

le rencontra en marche pour venir l'attaquer lui-même; il le refoula sur

une chaussée étroite entre deux bois, sans qu'il pût jamais s'arrêter

pour se déployer; et comme le général Gazan avait eu la précaution de le

faire prolonger par des colonnes d'infanterie qui passaient des deux

côtés de la route dans les deux bois, il le mena battant plus de deux

lieues, le fusillant à mi-portée de mousqueterie. Cette attaque eut un

succès si prompt, qu'il surpassa mon espérance.

J'entendais une bien vive canonnade à Ostrolenka; j'y envoyai le général

Reille, qui était chef d'état-major du corps d'armée; il y arriva bien à

propos pour me suppléer: les Russes débouchaient par les trois routes

qui arrivent à cette petite ville; ils la canonnaient avec à peu près

cinquante bouches à feu, et les officiers qui commandaient les troupes

demandaient des ordres.

Je voyais bien que l'on n'était pas très disposé à faire quelque chose

pour ma propre gloire; mais je ne fus pas dupe, et j'étais déterminé à

me faire obéir.

J'envoyai ordre au général Reille de tenir Ostrolenka jusqu'à mon

arrivée, ajoutant que je partais pour m'y rendre; je laissai Gazan

poursuivre son succès, en le prévenant de ne pas aller trop loin, parce

que je ne pouvais pas le faire échelonner, ayant besoin de mes troupes à

Ostrolenka où je courais.

J'y arrivai comme le général Reille venait de soutenir le choc de

l'attaque des trois colonnes russes, qui vinrent, sans tirer un coup de

fusil, sous la protection du feu de leur artillerie, pour forcer la

ville.

Le général Reille les attendit bravement jusqu'à portée de pistolet;

alors, comme ils ne pouvaient plus être protégés par leurs canons, il

fit habilement débusquer ses troupes et les accueillit par toute la

mitraille et la mousqueterie qu'il avait de prêtes à leur envoyer: il

les arrêta sur place, et son feu continuant avec la même vivacité, il

les fit rebrousser chemin.

Les deux colonnes qui venaient par les deux ailes pour forcer la ville

par le bord de la Narew, furent repoussées par le canon de la rive

droite. Le premier moment de fureur des Russes une fois passé, je fis à

la hâte repasser toute l'infanterie et la cavalerie sur la rive gauche;

je me déployai en avant de la ville, et après m'être formé, et couvert

de mon artillerie, je marchai droit aux ennemis et les menai battant

jusqu'à la nuit; je leur tuai beaucoup de monde, surtout à l'attaque du

général Gazan; je leur pris sept pièces de canon et trois drapeaux. Ils

me laissèrent environ mille blessés sur le terrain, mais je ne fis pas

un grand nombre de prisonniers; parce que je ne pus pas les poursuivre,

le général Oudinot ayant reçu l'ordre de partir avec son corps pour

rejoindre l'empereur.

Je perdis dans cette action le général Campana, qui fut tué; le général

Boussard fut grièvement blessé, ainsi que presque tous les colonels des

régimens que j'avais engagés.

Je fus satisfait, parce que le but de l'empereur était bien rempli: les

Russes s'en allèrent reprendre la position qu'ils avaient quittée pour

venir m'attaquer. La tranquillité de Varsovie fut assurée et la

communication avec l'empereur couverte. L'empereur lui-même fut

satisfait, il me fit l'honneur de me l'écrire et de m'envoyer le

grand-cordon de la Légion-d'Honneur avec le brevet d'une pension viagère

de 20,000 francs: il y avait un certain nombre de ces pensions sur la

Légion-d'Honneur; le général d'Hautpoult, qui venait de mourir, en avait

laissé une vacante. Mais comme chaque chose doit porter son correctif

avec soi, Berthier m'adressa une longue dépêche[5] qu'il sema de

conseils, d'assertions propres à tempérer la satisfaction que le succès

et les félicitations de l'empereur m'avaient causée. Ces conseils, sa

longue expérience l'autorisait sans doute à les donner, et je les reçus

avec reconnaissance; mais sa constance à reproduire une évaluation dont

je lui avais fait connaître l'inexactitude m'étonna. Je le lui

témoignai, il persista; de mon côté, je restai bien convaincu que

j'avais devant moi les forces que j'aurais à combattre.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 · 第 7 / 38 题