VII

A L'OCCASION DE CERTAINS DÉSORDRES DANS LA CONDUITE DES HÔTES DU

CHÂTEAU, JACQUETTE PRONONCE UN MOT ÉNORME QUI NOUS VAUT UNE DISCUSSION

DES DEUX VIEILLARDS SUR LA PUDEUR. ON SE RÉSOUT ENSUITE À CONFIER

L'ENFANT À UNE GOUVERNANTE.

A l'heure où nous en sommes, il y avait précisément du grabuge au

château, et l'on échangeait à table, ou après dîner, dans les coins, des

expressions très peu propres à former l'oreille d'une enfant.

Figurez-vous qu'après un si long temps,--que vous pouvez d'ailleurs

mesurer à la taille de Jacquette,--Mme de la Vallée-Chourie venait

seulement de faire du bruit à propos des relations adultères de son mari

avec la grosse belle Mme de Châteaubedeau. Cela tenait à ce que M. de la

Vallée-Chourie avait mis littéralement des années à parvenir à ses fins.

Il est vrai qu'il s'était produit quelques interruptions dans le séjour

de tout ce monde-là, à Fontevrault. Par décence, chacun retournait chez

soi l'espace de quelques mois, et c'était autant de perdu pour la

conquête. Mais cela n'eût pas suffi encore à faire ainsi piétiner

l'amour sur place, d'autant plus qu'il n'y avait pas apparence que Mme

de Châteaubedeau fût une femme à opposer une résistance opiniâtre. A

vrai dire, elle n'en opposait presque pas; mais M. de la Vallée-Chourie

était d'une hésitation extrême. Lui et son frère souffraient d'une

infirmité curieuse, héritée assurément du grand-père de la Vallée, vieux

débauché du temps de la Régence, et qui se traduisait chez l'un par une

maladresse extraordinaire en tous ses gestes,--d'où le surnom de

Malitourne,--chez l'autre par une sorte de bégaiement de la volonté,

s'il est permis de s'exprimer ainsi, incapacité de se décider à quoi que

ce fût, malgré certains désirs violents. M. de la Vallée-Chourie

désirait Mme de Châteaubedeau, quoi qu'il aimât beaucoup sa femme; il se

disait que celle-ci aurait du chagrin s'il la trompait, il en mesurait

minutieusement les conséquences, et temporisait. Mais, d'autre part,

quand il voyait les bras pleins, forts, consistants, blanc de lait, de

Mme de Châteaubedeau, ses épaules arrondies et lisses comme le dos des

otaries qui ondulent dans l'eau, sa gorge puissante que toutes ces dames

disaient sans défaut, il en mesurait l'attrait avec le charme acide de

sa petite femme, et, ce faisant, se ruait sur celle-ci avec l'espoir de

tromper l'appétit qu'il avait de l'autre; ce qui, effectivement,

contribuait à lui donner de la patience. Il poursuivrait très

probablement encore aujourd'hui ce manège, si sa femme elle-même, lassée

de ses assiduités intempestives, n'en eût par ses propres soins dérivé

le cours vers celle à qui elles étaient mentalement destinées. Et ce

qu'elle dut encore se donner de mal est inouï. Mais elle n'avait pas

plus tôt mené à bien son entreprise, qu'elle fonçait sur le pauvre

Chourie encore tout moulu de plaisir, avec les imprécations ordinaires à

l'épouse outragée. En présence de cette malchance, M. de la

Vallée-Chourie désirait ardemment reconquérir l'amitié de sa femme, mais

en même temps jugeait indélicat d'abandonner sa maîtresse sur ce coup

d'essai. Pour lui, désormais, agir c'était rompre avec Mme de

Châteaubedeau, et il ne pouvait pas s'y décider. Ajoutons que sa femme

courroucée, en se refusant à ses baisers, le rejetait aiguillonné vers

sa maîtresse, et le savait bien, la coquine, tandis que la veuve

aspirait l'indécis amant comme une éponge de Venise boit un verre d'eau.

Ces événements apportaient un certain trouble dans la conversation, car

chacun les avait présents à l'esprit et s'y intéressait si vivement que

l'on éprouvait bien de la peine à parler d'autre chose. Aussi, pour un

oui, pour un non, appelait-on Jacquette qui faisait diversion. Ces

messieurs l'embrassaient, se la passaient, lui versaient à boire. Elle

profitait des gelées, des croquignoles, de la mousse qu'on lui faisait

humer au bord des verres, recueillait, entre temps, des allusions

chuchotées à l'oreille auprès d'elle, les répétait tout haut, faisait

scandale, et on la mettait à la porte.

Les choses s'envenimèrent un beau jour, par l'intermédiaire de Mme de

Matefelon qui s'indignait de ce désordre. Usant de son ascendant sur

Ninon, cette dame ne l'avait-elle pas convaincue de la nécessité

d'expulser les Châteaubedeau, mère et fils? On s'attendait à l'exécution

de cette mesure de rigueur, et on s'ingéniait à l'éviter, car la maman

était bonne âme, et le fils amusant par les sottises mêmes qu'il

commettait. Au beau milieu du silence qui accueillit une pièce de

pâtisserie, Jacquette lança une phrase glanée par elle on ne sait où et

qui bouleversa la situation:

«--Je ne vois qu'un moyen de tout raccommoder, dit-elle: c'est de

coucher ce vaurien de Châteaubedeau dans le lit de maman.»

On peut tout attendre des choses excessives. Ce coup de théâtre eut les

conséquences les plus imprévues: au lieu de mettre le feu aux poudres,

il les noya.

Soit par un détour habile, soit par une inclinaison instinctive, Ninon

ne retint de cette énormité que le fait qu'elle sortait de la bouche de

sa fille, et elle s'alarma à bon droit au sujet de son éducation qu'il

devenait urgent de surveiller de près. La marraine renchérissant, bien

entendu, on oublia le reste et même les Châteaubedeau. Chacun d'ailleurs

se cramponna au sujet nouveau qui redonnait de l'aise aux relations, et

ce fut à qui fournirait les plus utiles préceptes de morale.

Mme de Matefelon voulait que l'enfant fût soustraite à toute influence

fâcheuse, qu'on lui donnât des appartements, une gouvernante éprouvée,

des principes et des livres édifiants, enfin que tout ce qui participe à

la vie toujours impure du monde fût épargné à la fleur de son âme. M. le

baron de Chemillé lui fit observer que c'était tout le contraire qu'elle

semblait rechercher pour son petit-neveu le chevalier Dieutegard.

«Il est vrai, dit-elle, mais il s'agit de faire de M. le chevalier un

homme!»

«--Et de Jacquette?»

«--Une femme, cela va sans dire.»

M. de Chemillé remuait le pois chiche qu'il portait à l'aile droite du

nez, et, puisant une pincée de poudre blonde dans sa tabatière, il

referma celle-ci d'un coup sec:

«--Depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui font

l'amour, dit-il, nous venons trop tard, ma bonne madame, pour empêcher

que notre filleule en surprenne le secret. Qu'elle ouvre les yeux sur

cet ingénieux mécanisme aujourd'hui ou bien plus tard, l'inconvénient

n'est pas capital...»

Je vous laisse à penser si Mme de Matefelon se trémoussait.

«--Ah! monsieur, dit-elle, fallait-il que j'atteignisse l'âge que j'ai

pour entendre blasphémer de la sorte ce qui, depuis que le monde est

monde, fait l'objet du plus cher souci des mères: la pudeur de la jeune

fille!...»

«--Tout beau! dit M. de Chemillé, je me garde bien de médire, madame, du

délicat sentiment que vous évoquez; je dis seulement que les oeillères

que l'on met aux filles pour les garantir, ne font que les émoustiller

davantage, en leur inspirant le désir du fruit défendu, qui de tout

temps exerça un grand attrait sur l'animal pensant. C'est leur déformer

la figure véritable des choses qu'elles auront tant de mal, après, à

remettre au point, puisqu'aussi bien il faudra tôt ou tard qu'elles les

envisagent de front. Que ne laissez-vous faire la nature et la vie comme

elles vont... La pudeur!» dit le baron, en faisant claquer sa langue

comme s'il parlait d'une sauce, «quelle chose exquise! Et, tenez, elle

est peut-être le plus substantiel aliment de l'amour. La dédaigner est

le fait d'un tempérament affaibli qui renie par impuissance le noble

désir de conquête ou le secret appétit du viol qui est le propre de la

virilité. A parler franc, l'homme méprise la femme qui se donne à lui:

il a le goût de la lutte, du combat; il aime enlever la femelle de vive

force, et l'orgueil de la victoire le dispose au sentiment durable de

l'amour.»

«--Nous n'entendons pas ces choses-là de la même oreille, je le vois

bien, interrompit Mme de Matefelon; mais puisque vous consentez à donner

quelque prix à la pudeur, dites-moi donc comment vous éviterez que ce

sentiment s'émousse s'il est soumis aux rudes assauts que le spectacle

de la vie lui fournira, d'après votre méthode.»

«--Il ne s'émousse pas plus, dit le baron, que la bonté, par exemple, ou

bien que le caractère grincheux que nous apportons en naissant, et qui

ne nous abandonnent qu'avec notre dernière chemise. Le spectacle du

monde, ou la mode, nous apprennent à faire fi, dans le public, de tel ou

tel penchant naturel qui se retrouve infailliblement, au moment venu,

dans le particulier. Tantôt c'est le bon ton d'être subtil en amour,

tantôt de le faire quasi comme les bêtes: des mots, des mots, Madame!

bouche à bouche les vrais amants se retrouvent et prononcent les mêmes

onomatopées que proféraient nos grands-papas et nos grand'mamans d'avant

le déluge. Il en est de même de l'effroi pudique, que bien des belles

foulent aux pieds aux chandelles et quand une brillante compagnie les

entoure, qui sont des petites filles, les rideaux tirés, et contre la

poitrine d'un homme, pourvu que le coeur s'en mêle. La pudeur! elle

renaît chez la catin la plus éhontée, tout à coup, quand elle se met à

aimer, sans frime, une bonne canaille d'homme.»

«--Il n'y a point à raisonner avec vous là-dessus, reprit la marraine;

vous parlez des vertus des femmes comme vous le feriez de la qualité du

rouge dont elles s'ornent le visage pour vous séduire, et l'on dirait

qu'elles ne sont honteuses et réservées que pour aiguillonner vos sens.

Ainsi la femme aurait des qualités garanties bon teint et d'autres qui

risquent de passer au premier lavage? Qu'importent la pluie et les

orages, si la pudeur se retrouve au moment de s'en servir!--Dieu me

pardonne! ce maudit baron me fait parler une langue de Parc aux

Cerfs!...--Eh bien! monsieur, nous envisageons, nous autres, la pudeur

en elle-même, et nous disons qu'elle mérite de n'être pas froissée,

uniquement parce qu'elle est la plus tendre et la plus délicate parure

que le Ciel ait donnée à la jeunesse, parce qu'il y a pour la créature

qui a reçu cette grâce divine, au premier heurt, une douleur d'un genre

trop particulier pour qu'un homme la comprenne jamais,--ce qui,

peut-être, la rend plus précieuse encore à notre sexe,--enfin parce que

je ne sais pas de spectacle plus pénible pour quiconque a l'épiderme un

peu sensible, que d'être témoin de ces chocs...»

«--Je trouve, dit Ninon, que vous savez tous les deux de fort belles

choses et que vous parlez très bien; mais je ne vois point, dans tout

cela, le parti que je dois prendre vis-à-vis de ma fille, qui prononce

des mots à faire dresser les cheveux.»

«--Pratiquez uniquement la vertu autour d'elle,» dit le baron.

«--Pour une fois que vous hasardez une chose sensée, dit Mme de

Matefelon, que n'avez-vous le courage de le faire sans ricaner?»

Ninon songea à mettre Jacquette au couvent. Il y en avait un célèbre

dans le pays; mais, outre que Mmes de la Vallée-Chourie et de la

Vallée-Malitourne y avaient été élevées, on n'en disait point de bien.

Ces dames racontaient que l'on s'y baignait deux fois l'an, à partir de

l'âge nubile, et vêtues d'un grand sac de toile qu'une converse, les

yeux baissés, vous passait et vous nouait au cou, sous la chemise, avant

d'enlever celle-ci, et vous arrachait de même au sortir de l'eau, après

avoir repassé la chemise, de telle manière qu'à aucun moment le corps ne

pût apparaître à nu, que les mains ne fussent tentées d'en frôler les

contours et les yeux d'y exercer la concupiscence. Le même usage était

pratiqué, disait-on, par les religieuses, et, grâce à lui, un homme

avait pu se dissimuler et vivre au couvent, sous figure de nonne, onze

mois durant.

«--Vraiment! faisait Ninon; et comment finit-on par s'apercevoir de son

sexe?»

«--En crevant le sac, à la suite de graves désordres: un certain nombre

de ces dames et plusieurs élèves nobles accouchaient.»

On en revint à l'idée première, qui était de donner à Jacquette une

gouvernante.

«--De cette façon, dit Ninon, nous ne cesserons d'avoir la chère enfant

sous les yeux, et nous aurons mis notre responsabilité à couvert.»

On avisa le marquis de ce projet. Foulques fronça d'abord le sourcil,

comme toutes les fois qu'on le consultait pour la forme, car il tenait à

paraître rouler mille objections dans sa tête. Puis il jugea le projet

convenable.

La difficulté était de trouver la gouvernante, car on ne connaissait

personne qui fût apte à remplir cette fonction.

Mme de Châteaubedeau avait justement dans ses relations une certaine

demoiselle de Quinsonas, issue d'une famille des plus honorables, mais

ruinée par le Système, et dont elle savait le plus grand bien quant à la

science et à la moralité.

Le marquis Foulques haïssait les figures ingrates et décrépites; il les

prétendait néfastes à la jeunesse, et pour rien au monde n'eût consenti

à ce qu'une d'elles respirât au chevet de sa fille. C'est pourquoi il

avait tout d'abord froncé le sourcil un peu plus longuement qu'à

l'ordinaire, au seul mot de gouvernante.

«--Ma fille, dit-il, ne sera point élevée par une duègne. Ces vieilles

sottes inculquent à l'enfance des idées d'un autre âge; elles ont des

manies invétérées et l'obstination des mules, sans compter qu'il leur

arrive fréquemment de répandre une aigre odeur.»

Mais Mme de Châteaubedeau le tranquillisa en lui affirmant que Mlle de

Quinsonas réunissait précisément le double avantage d'offrir des dehors

agréables et une docilité parfaite aux exigences des familles touchant

les méthodes d'éducation. Elle était la propre nièce et filleule de Mgr

l'évêque d'Angers, et vivait présentement dans une petite ruelle

avoisinant la cathédrale, d'une maigre rente servie par la munificence

épiscopale. La description de cette maison humide et basse abritant une

personne pleine de mérites, suffit à gagner le coeur excellent de Ninon,

qui ne savait plus comment témoigner sa reconnaissance à Mme de

Châteaubedeau.

Il fut sensible pour tout le monde que la maîtresse de M. de la

Vallée-Chourie avait aujourd'hui tiré la famille de la situation la plus

difficile.

La seule Mme de Matefelon, qui ne perdait point la tête, s'avisa, le

soir, de faire observer à Ninon, qu'en somme, on avait pris un parti

bien promptement.

«--Croyez-vous?» dit Ninon.

«--Je le crois, dit Mme de Matefelon, car cette gouvernante ne vous est

connue, en somme, que par Mme de Châteaubedeau, qui a rendu elle-même

son intervention nécessaire par les désordres de sa conduite.»

«--Je l'oubliais, fit Ninon; mais tout cela c'est de quoi se rompre la

tête...»

La leçon d'amour dans un parc · 第 11 / 29 题