Paul, dans sa véhémence, avait eu si nettement raison que Barnabé, comme
Pierre, lui pardonna. Et, peu de temps après, il dit à Barnabé:
«Retournons donc, par toutes les villes où nous avons annoncé la parole
du Seigneur, voir les frères comment ils vont.»
Cette proposition, brusque en apparence, eut d’autres mobiles qu’un
besoin de changement ou les difficultés que son allure intraitable lui
valut avec les judaïsants d’Antioche. C’était sa méthode, nous l’avons
remarqué, et une méthode commune à tous les missionnaires chrétiens, de
revoir les églises après leur fondation. La vie des Apôtres ressemblait,
dans cette mobilité, à celle d’un provincial d’Ordre, sans cesse en
tournée, de couvent en couvent, pour maintenir partout l’harmonie, les
bonnes coutumes et la ferveur.
Paul voulait donc, avec Barnabé, retraverser Chypre; puis ils visitèrent
une seconde fois les églises de Pamphylie, de Lycaonie, de Phrygie. Un
plus ample itinéraire sollicitait leur espérance; Paul songeait à la
Galatie du Nord, à la Bithynie, à la Mysie. Au reste, d’étape en étape,
la Voix secrète et infaillible lui dicterait: «Prends cette route ou
détourne-t’en.»
Mais une étrange querelle devait troubler leur départ. Jean-Marc, le
cousin de Barnabé, était venu de Jérusalem à Antioche. Barnabé décida
qu’il les accompagnerait. Paul ne voulut point de cet acolyte. Au milieu
de leur première mission Jean-Marc les avait abandonnés, avait refusé
«d’aller à l’ouvrage avec eux». Des motifs dont nous ne savons rien
imposaient à Paul une rigueur qui n’était point de la rancune.
Barnabé en conçut quelque dépit, insista. Paul s’obstina; ils se
fâchèrent. On peut croire que d’autres griefs irritaient leur
mésintelligence. Elle ne fut guère tenace, puisque Paul écrivant
d’Éphèse aux Corinthiens[245] nommera Barnabé sur un ton fraternel, fera
cause commune avec lui.
[245] I _Cor._ IX, 6: «Est-ce qu’à moi seul et à Barnabé on refuse le
droit de ne point travailler?»
Pour l’heure, Barnabé partit seul, emmenant Jean-Marc. Ils
s’embarquèrent à Séleucie, et reprirent à Chypre le travail commencé
avec Paul. Celui-ci prit comme compagnon Silas; d’Antioche, ils
parcoururent la Syrie et la Cilicie; des églises se développaient en ces
deux provinces; apparemment, c’était Paul qui leur avait donné leur
essor.
De Tarse, ils franchirent le Taurus, afin de gagner la Lycaonie.
Sur la route de la montagne, au bas des longues rampes coupant le ciel
qui brûle, entre les parois des rochers que les pluies hivernales
flagellent depuis le commencement des siècles, on aimerait pouvoir
suivre l’Apôtre et ses compagnons. On voudrait surtout faire halte avec
eux, près d’un arbre et d’une source, devant un de ces abris où se
rencontrent les caravanes. Ce devait être la même écurie à l’entrée
basse, la même grande chambre sous le toit. Les ânes déchargés, les
chameaux, les petits chevaux des steppes erraient et mangeaient dans un
libre désordre. Des pintades criaient; les conducteurs vociféraient,
faisaient claquer leur fouet. L’hôte apportait aux voyageurs importants
un escabeau de bois sous l’arbre et leur lavait les pieds dans la
fontaine. Paul s’informait des pays vers lesquels il marchait; aux
colporteurs juifs, aux soldats, aux chameliers, il parlait du royaume de
Dieu.
La voie romaine était sans doute meilleure que la route turque
d’aujourd’hui, défoncée, ébréchée sur le bord. Mais, comme elle,
forcément, elle longeait le gouffre et le torrent qui tournait,
précipitant sa clameur farouche. Par endroits il était facile de
descendre pour s’abreuver à la nappe claire et filtrée entre les roches.
_De torrente in via bibet; propterea exaltabit caput._ Le double abîme
d’humilité et de splendeur qu’ouvrait l’histoire du Christ se
réfléchissait «en énigme» dans le miroir d’un site façonné par la seule
main de Dieu: sous leurs pieds, l’ombre, le gémissement éternel de la
créature en travail; au-dessus d’eux, le silence des crêtes radieuses,
des pins, çà et là, dressés comme des fers de lance, dans le soleil; et,
sous une nuée ardente, des éperviers qui tournoyaient.
Quand Paul atteignit l’endroit où les deux formidables murs se
rapprochent comme les portes d’une écluse qu’on ferme, il put considérer
une image de l’étranglement rigide, sans issue apparente, où la Loi
bloquait l’avenir humain. La caravane pourtant y trouvait un passage, et
montait plus haut, vers la liberté «des fils de la lumière», avant de
redescendre dans la grande plaine verte, scintillante d’eaux bleuâtres,
qui s’étalait, au printemps, comme le pâturage du Bon Berger.
Il revit les églises lycaoniennes, Derbé, Lystres, et connut, en cette
ville, un très jeune disciple prédestiné à devenir, entre tous, «son
vrai fils dans la foi[246]». Timothée avait pour père un Grec. Mais sa
grand’mère Loïs et sa mère Eunice étaient des Juives, converties, sans
doute, lors de la première mission. Dès son enfance, elles l’avaient
initié aux Saintes Lettres[247]. Les lettres de Paul font entrevoir,
chez lui, une complexion délicate, un naturel timide et sensible, une
âme charmante.
[246] I _Tim._ I, 2.
[247] II _Tim._ III, 15.
Timothée, enfant, n’avait pas été circoncis; comme fils d’une Juive, il
aurait dû l’être; Paul voulut qu’il subît cette initiation légale, «à
cause, nous dit-on, des Juifs qui vivaient dans ces pays[248]». Son
dessein était d’associer Timothée à sa campagne. Or, il se souvenait
trop que les Juifs avaient failli tuer son œuvre et l’assassiner
lui-même. Il se préoccupait d’éviter ce qui pourrait encore les aigrir
contre lui. Il tenait davantage à démontrer que, s’il faisait la guerre
aux judaïsants, il n’était pas l’ennemi juré de la Loi.
[248] _Actes_, XVI, 3.
Dans les villes où il passa, il propagea comme un pacte de paix entre
Juifs et gentils le décret de Jérusalem; et cette sorte de concordat
demeura, plusieurs siècles, pour les chrétiens d’Asie, une charte
respectée. La lettre fameuse des églises de Lyon et de Vienne se plaît à
rappeler, comme un trait de fidélité aux principes reçus, qu’une martyre
nommée Biblis, _une Asiatique_, après avoir, au milieu des tortures,
apostasié, se ressaisit et cria aux païens:
«Comment voulez-vous que des gens à qui il n’est pas permis de manger le
_sang des bêtes_ mangent des enfants?»
D’Iconium, et d’Antioche de Pisidie, Paul remonta vers le Nord, se
proposant de pénétrer en Bithynie. Les Galates étaient sur son chemin;
et c’est ainsi que des hommes de sang gaulois, des Celtes barbares,
vingt ans après la mort du Christ, eurent la révélation de la foi.
Les Galates descendaient d’une bande d’aventuriers qui, des bords de la
Garonne, étaient arrivés jusqu’en Thessalie. Arrêtés aux Thermopyles,
ils s’étaient embarqués, avaient ravagé les côtes de l’Asie
Mineure[249]. Repoussés vers l’intérieur des terres, ils avaient pris
d’assaut les villes phrygiennes d’Ancyre et de Pessinonte, puis
s’étaient établis au delà du fleuve Sangarius, groupés, comme dans leur
patrie d’origine, en trois tribus, dont l’une, celle que Paul
évangélisa, gardait le nom de Tolstibolges; et l’une de leurs villes, au
sud de Pessinonte, s’appelait Tolosichôrion, _Toulouse_. Auguste,
unissant la Galatie du Nord à la Phrygie, à la Lycaonie, avait réduit
ces régions en une seule province. Des colonies juives étaient
disséminées parmi les Galates, comme partout.
[249] Voir PAUSANIAS, l’_Attique_, ch. IV.
Ce peuple avait rencontré en Phrygie des inclinations mystiques qui
s’accordaient avec les siennes. La violence de l’amour, la folie du
sacrifice, s’exaltaient dans les rites sanglants de Cybèle; autour de
son temple, à Pessinonte, les dévots, en dansant et en hurlant, se
mutilaient. Il ne faudra pas s’étonner si les judaïsants persuadent aux
Galates de s’infliger la circoncision.
L’éloquence de Paul, sa doctrine les émerveilla. Prompts à se donner ils
se convertirent en foule. Pendant qu’il traversait le pays, sans vouloir
s’y arrêter, il tomba malade. On le combla de soins et d’affection.
«Vous n’avez pas rejeté avec horreur, leur écrira-t-il tendrement,
l’épreuve que vous causait ma chair, mais vous m’avez reçu comme un ange
de Dieu, comme le Christ Jésus... Je vous rends ce témoignage que, si la
chose eût été possible, vous vous seriez arraché les yeux, pour m’en
faire don[250].»
[250] _Gal._ IV, 15-16.
De cette hyperbole proverbiale on a conclu que Paul fut atteint d’une
ophtalmie purulente. Mais les maux d’yeux sont si communs en Orient que
le contact d’une telle maladie n’eût pas été, pour les Galates, «une
épreuve». Il vaut mieux supposer quelque fièvre aggravée d’une éruption
violente et contagieuse comme la variole.
Paul se souviendra, toute sa vie, du dévouement des bons Galates. Mais
il apprendra aussi à souffrir de leur inconstance. Sa doctrine les avait
enivrés; lorsque des judaïsants survinrent après lui et déformèrent son
évangile, le peuple galate se laissa berner par eux. Il crut, d’après
l’exemple de Timothée, que l’Apôtre faisait de la circoncision un
précepte. Cette versatilité l’indigna: «O absurdes Galates,
s’écria-t-il, qui donc vous a ensorcelés[251]?» Et son apostrophe semble
franchir les siècles comme les lieux, viser les Français qui se croient
modernes, leur manie de verbiage, leur fausse générosité.
[251] III, 1.