QUI ÉTAIT SAUL?

Il s’est chargé de nous répondre; il a dressé un sommaire état civil,

exhibé, pour les biffer aussitôt d’un trait méprisant, ses titres de

noblesse juive:

«Si quelque autre s’imagine être puissant selon la chair, _moi encore

plus_: circoncis le huitième jour, Israélite par ma race, de la tribu de

Benjamin, Hébreu issu d’Hébreux; à l’égard de la Loi, pharisien[68]...»

[68] _Philipp._ III, 4-3.

Aujourd’hui, on jugerait un peu vague le signalement. Ce n’est point

négligeable, pourtant, d’apprendre que Saul, «Hébreu issu d’Hébreux»,

était de la tribu de Benjamin, et pharisien.

Né hors de Palestine, il devait s’attacher d’autant plus à la pureté de

ses ascendants, certifier qu’il tenait du judaïsme tout ce qu’il était.

Mais il se prévalait d’un autre avantage: sa famille avait rang dans la

tribu de Benjamin, celle qui marchait en tête des processions, ayant, la

première, traversé la mer Rouge, de Benjamin qui, seule avec Juda, après

la grande captivité, avait relevé les murailles de Sion[69]. Ce n’était

pas tout; pharisien, il appartenait à une caste supérieure, un peu comme

le religieux d’un Ordre vis-à-vis des séculiers. Les pharisiens, «les

gens à part», se posaient eux-mêmes au-dessus du commun des Juifs; ils

avaient seuls la haute science, la vertu sans reproche; car peut-on être

agréable au Seigneur, si on ne connaît toute la Loi? Et ils se

targuaient de la méditer nuit et jour; plus ils en resserraient les

préceptes, plus ils en aggravaient les contraintes, plus ils

s’estimaient devant Dieu.

[69] ESDRAS, l. II, XI.

Chez Saul, l’orgueil théocratique fut sans doute immense. Converti, il

reconnaîtra que la fierté du sang est une vanité misérable, une de ces

choses «qu’on jette aux chiens[70]». Pour l’instant, excusons-le; jamais

peuple n’a pu justifier, comme Israël, la gloire de ses origines; il

était l’unique nation choisie par le Tout-Puissant, conduite par lui, en

ses grandeurs comme en ses désastres, afin qu’elle gardât les vérités

essentielles et la semence d’où l’Homme-Dieu prendrait sa chair.

[70] _Philipp._ III, 8. Tel est le sens exact du mot violent qu’il

emploie: _skybala_.

Le Messie étant venu, le peuple juif aurait pu mourir, comme l’arbuste

des solitudes quand, au sommet de sa tige, la fleur pourpre a surgi. Il

a survécu en qualité de témoin; la conscience de sa mission divine

l’avait doué d’une telle force qu’il est resté, dans sa déchéance, un

peuple-roi. Que lui importe d’avoir bu, durant des siècles, les affronts

comme l’eau? Il garde dans la bouche le goût du vin des Maîtres; il n’a

jamais douté de lui-même; cette foi tenace le prédestinait à dominer les

nations; et, maintenant, il a fait de toutes «l’escabeau de ses pieds».

A Jérusalem, un vendredi, vers 4 heures--c’est le moment où les

Israélites dévots vont allumer des cierges contre le mur des pleurs et

psalmodier--j’ai remarqué un petit bossu qui se rengorgeait en

marmottant des prières et se balançait, un livre à la main, avec une

mine de satisfaction presque arrogante. Je me suis dit: «Voilà Saul!»

La fierté juive, en Saul, était doublée de la hauteur pharisienne. Pour

celle-ci Jésus n’avait eu que des mots terribles. Le réquisitoire

qu’abrège saint Mathieu (ch. XXIII) est un magnifique portrait de la

caste, et qui vise, au delà, toute l’enflure des orgueils sociaux. Les

pharisiens n’agissent que pour être vus; il élargissent leurs

phylactères, ils allongent les franges de leurs robes. Ils aiment les

lits d’honneur dans les banquets, les bancs d’honneur dans les

synagogues. Ils veulent qu’on les salue sur les places, qu’on les

appelle: Rabbi, Rabbi!...

Saul pouvait donc se vanter d’appartenir, comme on dirait, à une

honorable famille juive. Son père n’était pourtant pas un Hébreu de

Judée, mais un helléniste établi à l’étranger depuis assez longtemps; il

portait le titre de citoyen romain, et son fils en hérita.

Pas une seule fois dans les _Épîtres_, Tarse n’est nommée; ce sont les

_Actes_ qui font dire à Paul[71]--et il le dit en araméen:--«Je suis né

à Tarse, en Cilicie.»

[71] XXII, 3. Il eut, vraisemblablement, dès son enfance, deux noms:

un nom juif, Saul, et un romain à désinence grecque, Paulos.

Tarse, proche de la mer, au débouché de la seule route par où les

caravanes venant de l’Asie Mineure franchissaient le défilé des portes

ciliciennes, était alors une des plus grandes villes de l’Orient. La

plaine de Cilicie, ample et magnifique, avec l’opulence de ses cotons et

de ses blés, ferait songer à l’Égypte, si elle ne s’appuyait aux rampes

du Taurus, dont les crêtes coiffées de nuages la barrent à l’Occident.

Point de jonction entre la haute Asie et la côte--le long du Cydnus les

bateaux de toute la Méditerranée remontaient jusqu’à ses quais--elle

s’offrait comme un confluent de civilisations. L’Hellade y superposait

son empreinte à celle de l’Assyrie, de la Perse, de la Phénicie. Ses

monnaies portent souvent un Baal, figuré en Zeus, ayant un aigle à son

côté[72]. Tarse amalgamait l’élégance grecque avec les rites et les

voluptés du vieil Orient. C’était là que, sur la proue d’or de sa

galère, sous des voiles de soie parfumées, Cléopâtre avait attendu

Antoine. Quand Paul citera aux Corinthiens le proverbe grec[73]:

Mangeons et buvons, car demain nous mourrons,

il se souviendra peut-être aussi de l’inscription assyrienne que

portait, non loin de Tarse, la statue de Sardanapale, la statue aux

doigts disposés comme si elle voulait les faire craquer:

[72] Voir RAMSAY, _The Cities of Paul_, p. 129.

[73] _1 Cor._ XV, 32. Ce proverbe se rencontre dans la _Thaïs_ de

Ménandre, mais il était déjà dans Isaïe (XXII, 13), où Paul a dû le

prendre.

«Passant, mange, bois, divertis-toi; car tout le reste ne vaut pas

_cela_[74].»

[74] STRABON, XIV, V. On voit encore à Tarse une construction massive

avec des murailles d’une prodigieuse épaisseur qu’on dénomme le

_tombeau de Sardanapale_.

Les Tarsiens possédaient, à un étrange degré, la facilité qu’ont les

Orientaux communément d’apprendre les langues et d’improviser. Les

écoles de Tarse envoyaient à Rome des grammairiens et des philosophes.

Le stoïcisme y florissait.

Sur les bords du Cydnus, un gymnase célèbre groupait les meilleurs

maîtres. Saul, enfant, le fréquenta-t-il? Apprit-il le grec dans une

école juive, près de la synagogue, ou avec un pédagogue, dans la maison

de son père? L’essentiel pour nous, c’est qu’il eut une pleine

connaissance de la langue des idées, de l’idiome qui pouvait le mieux

rendre universelle sa doctrine. S’il était né à Jérusalem, il l’aurait

ignorée ou mal sue. Les rabbins défendaient de l’apprendre aux garçons,

sauf, disaient-ils en raillant, «lorsqu’il ne faisait ni jour ni

nuit[75]». Elle était, pour leur méfiance, le véhicule du mensonge

païen; quiconque avait sucé le miel des fables helléniques trouvait dans

la vérité des Écritures une amertume.

[75] _Talmud._ Péa, I; Josèphe (_Antiq._, XX, 18) constate le mépris

des Juifs pour l’étude des langues profanes.

Mieux encore que le grec, Saul retint ce qu’on apprenait à tous les

petits Hébreux, les dix-huit bénédictions de l’Amida, la psalmodie du

Hallel. Il vit, dans la synagogue, le lecteur tirer de l’armoire l’étui

qui enfermait les rouleaux de la Loi, et, chez son père, le soir de

chaque vendredi, s’allumer les lampes du sabbat.

Il reçut aussi les rudiments d’un métier manuel. Nous savons par les

_Actes_[76] qu’il était «un faiseur de tentes». Rien ne prouve que son

père lui-même fût artisan. Mais, selon les docteurs, tout bon Juif

devait savoir œuvrer de ses mains; et le fameux Chammaï exhibait à son

oreille le copeau du charpentier.

[76] XVIII, 3.

Saul sut fabriquer ces tentes noires en poil de chèvre où s’abritent

encore les bergers ciliciens. J’ai vu, dans un faubourg de Tarse, des

ouvriers en faire le tissu d’après des méthodes simplistes qui, depuis

les temps de Paul, n’ont guère dû changer.

Ils étaient trois dans un hangar ouvert sur les côtés, trois hommes

maigres, un peu chauves, grisonnants, avec des visages ascétiques. Le

premier, debout, mettait en action un rouet d’où pendaient deux bouts de

corde; d’une sacoche suspendue contre son tablier il tirait un à un les

poils qu’il tordait autour de la corde en mouvement. Il filait ainsi,

marchant à reculons depuis le fond du hangar jusqu’à l’entrée, et là, il

abaissait la longueur du fil, le déposait auprès des autres.

Ses deux compagnons travaillaient, assis à terre sur une peau de mouton,

les pieds dans un trou. Chacun d’eux avait devant soi un vaste métier

incliné quelque peu en arrière; il y disposait la chaîne, l’écartait

avec un couteau de bois, passait agilement la navette entre les fils

tendus, les arrêtait; puis il étirait la chaîne et la trame d’un coup

sec de son cardoir, outil massif en bois poli, qui ressemblait, sauf ses

dents, à un joug pour les bœufs.

On s’explique comment Paul, après avoir manié des heures ce cardoir

pesant, écrivait d’une main gourde. Quand il dit aux Galates: «Voyez les

gros caractères de mon écriture[77]», il ne fait pas allusion à ses

mauvais yeux qui l’eussent contraint de grossir les lettres. Il écrivait

comme un ouvrier dont les doigts sont raidis par la manœuvre d’une chose

très lourde[78].

[77] VI, 11.

[78] Cet outil pèse près de deux kilos.

Auprès des artisans de Tarse, je recueillis quelques détails propres à

préciser certains faits dans sa vie. Leur métier est lucratif[79]; _il a

dû l’être toujours_. De la sorte, Paul subvenait à ses besoins et à ceux

des indigents, sans être une charge pour personne; il pouvait pratiquer

largement la maxime du Seigneur Jésus:

[79] Ils gagnent, par journée, cinquante à soixante francs.

«Donner, c’est plus de béatitude que recevoir[80].» J’appris, en outre,

des camarades lointains de l’Apôtre--savaient-ils son nom?--qu’ils

besognaient, comme lui, «nuit et jour[81]». Ils dormaient sur des sacs;

peut-être en faisait-il autant. Mais leur travail, tout uniforme et

machinal, laisserait libre leur esprit, s’ils avaient le goût de penser;

et Paul devait, sans interrompre le jeu de la navette et du cardoir,

songer aux églises ou prêcher autour de lui.

[80] _Actes_ XX, 35.

[81] I _Thessalon._ II, 9: «Nuit et jour au travail pour n’être à

charge à personne d’entre vous»; et I _Cor._ IV, 12: «Nous nous

épuisons à travailler de nos mains.»

A l’âge où il n’était qu’un apprenti amateur, il ne soupçonnait guère

qu’en tissant des poils de chèvre il préparait son apostolat. L’étude

des Écritures et les sentences des rabbins le captivaient davantage.

Son père voulut qu’il achevât sa formation de pharisien et de lettré.

Vers douze ans, il fit, comme tous les adolescents juifs, un pèlerinage

rituel à Jérusalem. Si l’on entend au sens littéral ce qu’il dit aux

Juifs[82] de son éducation, il aurait même grandi dans la ville sainte.

Mais il ajoute qu’il fut «nourri aux pieds de Gamaliel»; le fameux rabbi

l’aurait-il admis comme auditeur, s’il n’avait eu déjà la maturité d’un

étudiant?

[82] _Actes_ XXII, 3. Le terme qu’il emploie veut dire: nourri en

grandissant.

Nous imaginons volontiers Saul, assis aux pieds du maître, les genoux

entre ses mains croisées, semblable à ces jeunes musulmans qui, dans les

mosquées, font cercle autour d’un imam, silencieux et ravis, les yeux

pleins d’une sorte d’extase, tandis que le docteur, derrière une petite

table, pérore avec un feu prophétique.

L’éducation d’un étudiant juif se concevrait assez bien d’après celle

d’un séminariste dans un milieu sacerdotal fermé. La science qu’il

absorbait se ramassait autour de l’Écriture et de la Loi. Il devait

posséder à fond le _Pentateuque_, lire les prophètes, devenir exégète et

théologien. Il lisait aussi des écrits ésotériques comme le _Livre

d’Hénoch_, l’_Assomption de Moïse_[83].

[83] Voir LAGRANGE, _le Messianisme chez les Juifs_, _passim_.

Mais l’exégèse juive se plaisait à l’imprévu des conclusions; elle

accrochait aux textes des allégories, une dialectique retorse et

paradoxale. Ainsi, à propos du premier homme:

«Le Saint (béni soit-il) a fait dans le moule d’Adam tous les hommes de

la terre, et personne n’est semblable à l’autre. _Aussi, chacun doit se

dire que le monde_ a été créé pour lui...

«Dieu a varié dans l’homme trois choses: le visage pour éviter des

confusions; la pensée, afin d’éviter des vols; la voix, pour éviter (la

nuit) des unions illégitimes[84].»

[84] _Baba Bathra_, trad. SCHWAB, p. 270.

Les Écritures elles-mêmes étaient submergées sous les commentaires de la

Loi. Retenir sans notes--car il était interdit de noter les décisions

des rabbins--tous les cas qu’elle posait, les solutions contradictoires,

les possibilités qu’elle impliquait, c’était un travail embrouillé,

comme celui d’apprendre le grand alphabet chinois.

Aucun acte ne devait être accompli sans bénir le Seigneur, et chaque

bénédiction exigeait une formule spéciale. On ne prononçait pas les

mêmes mots, à table, pour bénir des raves coupées en petits morceaux ou

des raves coupées en long[85]. Avant de boire, les pharisiens se

lavaient les doigts. Mais, selon Chammaï, il fallait d’abord faire cette

ablution, ensuite verser l’eau dans le calice; selon Hillel, verser

l’eau avant de se laver.

[85] Voir MARNAS, _op. cit._, p. 26.

Et puis il y avait les ergoteries sans fin sur les impuretés, sur ce qui

est permis ou prohibé les jours de sabbat[86]. Il y avait la casuistique

des dommages qui entraînent ou non un châtiment:

[86] Faut-il rappeler l’opposition d’Hillel et de Chammaï autour de ce

point grave, si, un jour de fête, on pouvait manger un œuf pondu

dans la journée?

«Si un coq, en voltigeant d’un endroit à un autre, cause des dégâts par

son contact, le propriétaire sera responsable du dégât entier. Mais, si

le dommage est survenu par le vent des ailes, le propriétaire ne doit

payer que la moitié de la valeur[87].»

[87] _Baba Gama_, trad. SCHWAB, p. 12.

«Deux ânes se suivent; l’un glisse et tombe; puis l’autre arrive, se

heurte contre lui et tombe aussi; enfin le troisième heurte celui-ci et

tombe à son tour; le maître du premier devra payer à celui du deuxième

le dommage survenu, et le deuxième au troisième[88].»

[88] _Baba Gama_, p. 25.

«Si un homme frappant son père ou sa mère les blesse, ou s’il blesse

quelqu’un le jour du sabbat, _il ne paie rien, car il est condamné à

mort_. Si un homme blesse son propre esclave _païen_, il n’est pas

condamné au paiement[89].»

[89] _Id._ p. 65.

On ne s’étonnera guère que la logique, chez saint Paul, conserve des

traces d’arguties, une tendance aux coudes brusques dans le cheminement

des idées[90]. Un trait consigné par le _Talmud_ sur Rabbi Gamaliel, son

maître, révèle, s’il est véridique, l’ironie subtile d’un sophiste qui

trouve réponse à tout:

[90] De même, les citations composites, ou qui mettent des textes en

enfilade, sont une réminiscence des méthodes rabbiniques (voir PRAT,

_Théologie de saint Paul_, I, p. 32-33).

«R. Gamaliel allait prendre ses bains à Acco dans une maison de bains

qui appartenait à la déesse Aphrodite (le temple de cette déesse, ses

prêtres et le personnel étaient entretenus des revenus qu’on tirait de

la maison de bains). Un païen nommé Proclus ben Philosophos lui demanda

comment il pouvait se permettre d’aller prendre des bains dans une

maison affectée au service d’une idole, quand la Loi mosaïque défendait

de tirer profit des objets consacrés aux divinités païennes. Une fois

sorti, R. Gamaliel répondit: «Je ne vais pas dans le domaine de l’idole,

c’est elle qui vient dans le mien; on n’a pas construit la maison de

bains en l’honneur d’Aphrodite; c’est elle qui sert d’ornement à la

maison de bains[91].»

[91] _Aboda Zara_, trad. SCHWAB, p. 212.

Gamaliel, comme son aïeul Hillel, se distinguait par une relative

largeur de vues où il corrigeait la casuistique dure, pointilleuse de

Chammaï. Il représentait, parmi les pharisiens, _l’école libérale_. Le

langage qu’il tient dans le sanhédrin, au sujet des Apôtres, énonce une

bizarre doctrine de laisser faire et de fatalisme providentiel:

«... Et maintenant je vous dis: Écartez-vous de ces hommes et

laissez-les; parce que, si leur volonté, leur œuvre ne sont qu’humaines,

elles tomberont d’elles-mêmes. Mais, si elles sont de Dieu, vous ne

pouvez les abattre, de peur qu’on ne vous trouve combattant contre

Dieu[92].»

[92] _Actes_ V, 35-39.

On a supposé qu’une inspiration divine lui suggéra cette politique

évasive. La tradition[93] le représente comme secrètement chrétien.

[93] Les _Recognitiones_, livre apocryphe, hérétique, mais qui date du

IIe siècle, disent de lui: «Gamaliel, prince du peuple, était

secrètement notre frère.» Sur la légende de Gamaliel, voir LAGRANGE,

_Saint Étienne et son sanctuaire_, p. 42-59.

Quoi qu’il en soit, entre lui et Saul éclate une antithèse: voilà un

Maître, pondéré, souple, théoricien de l’indulgence, et son disciple

agit à l’encontre de sa doctrine autant qu’un Jacobin de 93 démentait un

Necker ou un Montesquieu.

Il serait oiseux de vouloir élucider ce problème, comme de trancher si

Paul fut ou non _rabbin_. Très souvent le disciple est l’opposé du

maître; de même que le fils est la négation du père. Gamaliel eut un

fils fanatique et hostile aux chrétiens. Saul, dans sa jeunesse, était

quelqu’un de très indépendant. Porté aux extrêmes, il suivait en ses

haines la fougue de ses énergies. S’il admirait la science et l’autorité

de Gamaliel, il estimait dangereux son libéralisme. En tant que Juif,

avait-il tort?

Une hypothèse semble absurde, effroyable, celle de concevoir la foi

chrétienne étouffée dans sa première croissance. A ne l’envisager

qu’humainement, elle aurait pu l’être, si on l’avait exterminée avec

suite et sans merci. Mais les empereurs ne la persécuteront par système

qu’au second et au troisième siècle, quand il sera trop tard pour la

tuer. Et la persécution juive a été brève, intermittente, indécise. Une

puissance supérieure la contrecarrait, la paralysait. Hérode aura beau

tenir Pierre lié de deux chaînes entre les soldats. Un Ange touchera les

chaînes; elles se dénoueront; d’elle-même, la porte de fer s’ouvrira. Et

Saul, au moment où il se croit victorieux de Jésus le Nazaréen, va

devenir son esclave, «le vase d’élection».

Saint Paul · 第 13 / 56 题