Dans le jardin du pasteur de Taubenhain[8] il y a un bosquet,
fréquenté chaque nuit par des esprits: on y entend des bruits
étranges, semblables à un murmure plaintif, et quelquefois à un
pénible gémissement: on croit distinguer aussi les efforts et la
lutte d'une colombe qui se débat entre les serres de l'épervier.
Une flamme se promène lentement au bord de l'étang marécageux; sa
lumière est faible et triste. On voit une petite place qui ne
produit aucune herbe et que n'arrosent ni la pluie ni les rosées:
le vent en passant sur cet endroit rend des sons lugubres.
La fille du pasteur de Taubenhain était innocente comme la
tourterelle: encore au printemps de la vie, pleine de grâces[9] et
de beauté, elle était l'objet des hommages d'une foule d'amants
qui tous désiraient obtenir sa main.
De l'autre côté de la rivière, et sur le sommet du rocher, on
voyait un superbe château, dont les murs brillaient comme
l'argent, et les toits comme l'acier aux yeux des paisibles
habitants de la vallée.
Là vivait au sein des plaisirs le jeune chevalier de
Falkenstein[10]. Le château plaisait à la vue de la jeune fille,
mais le chevalier revêtu de l'élégant costume du chasseur,
plaisait encore mieux à son coeur.
Il lui adresse une lettre écrite sur un papier orné de filets
d'or: sa lettre accompagnait son portrait adroitement caché dans
un coeur d'or et de perles, avec une bague en diamant; elle
disait:
«Laisse soupirer en vain, ma Rosette, cette foule d'amants qui
t'obsède. Quelque chose de mieux t'est réservé. Tu es digne du
plus brillant chevalier qui ait jamais possédé terres et serfs.
» J'ai un mot bien doux à te dire, mais il faut que ce soit en
secret, et je voudrais obtenir de toi une réponse favorable. À
l'heure de minuit, je serai près de toi; alors rassemble ton
courage, et chasse la crainte.
» À l'heure de minuit, l'appeau imitera le chant de la caille,
dans les blés, derrière le jardin; et la flûte fera entendre les
accents harmonieux du rossignol qui appelle sa compagne. Alors,
rassemble ton courage et ne me fais pas attendre.»
À l'heure de minuit, il arriva, furtif et silencieux comme le
brouillard. Il était enveloppé d'un large manteau, et n'avait pas
oublié ses armes. Il s'approcha du jardin avec précaution et fit
taire les chiens vigilants en leur jetant du pain.
Alors l'appeau imita le chant de la caille, la flûte fit entendre
les accents harmonieux du rossignol qui appelle sa tendre
compagne, et Rosette ne se laissa pas attendre.
Il prononça le mot si doux à l'oreille et au coeur. Hélas! une
amante a tant de confiance; il mit tant d'art et d'adresse à
écarter la résistance que la pudeur lui opposait.
Il promit, par tout ce qui est sacré, d'être toujours fidèle: il
invoqua les noms les plus respectables et lui jura qu'elle
n'aurait jamais de regrets: elle résistait encore, mais
faiblement.
Enfin il l'entraîna dans le bosquet sombre et silencieux, embaumé
du parfum des pois odorants: son coeur battait avec force, son
sein se gonflait, et l'haleine brûlante de la volupté flétrit
bientôt son innocence.
Et quand sur la terrasse parfumée, les pois se fanèrent, la pauvre
fille sentit un malaise inconnu: ses joues couleur de rose,
devinrent pâles comme la neige, et le feu de ses yeux s'éteignit.
Et quand les graines commencèrent à se former, quand la fraise
rougit et que la cerise se colora, le sein de Rosette devint
oppressé et sa ceinture trop étroite.
Et quand le temps arriva de faucher les prairies, elle sentit les
premiers mouvements de l'enfant qu'elle portait.
Et quand le vent du nord vint siffler à travers les chaumes, il
lui fut impossible de cacher son état.
Son père, homme sévère et emporté, s'en aperçut, et fit éclater sa
colère:--Puisque ta faute a causé ta honte, fuis loin de moi, et
songe que le lit nuptial soit prêt en même temps que le berceau de
ton enfant.
Et d'une main saisissant une courroie, de l'autre ses longs
cheveux, il couvrit de coups et de meurtrissures sa peau blanche
et délicate.
Puis il la mit hors de la maison: la nuit était noire et terrible.
Le vent secouait des nuages une pluie glacée. Elle se traîna
jusqu'au sommet du rocher escarpé, et chercha à tâtons la porte du
château pour confier sa peine à son ami.
--Hélas! malheur à moi! tu m'as rendue mère avant d'être épouse:
je suis déshonorée et mon corps, déchiré de coups, porte le
témoignage de ma douloureuse récompense!
Elle se jette à son cou, et l'inonde de larmes amères:--Oh!
répare le mal que tu m'as fait: tu m'as ôté l'honneur, rends-le
moi, je t'en conjure.
--Pauvre petite, répond-il, je suis fâché de la violence de ton
père, nous nous en vengerons; en attendant, sois tranquille, entre
dans mon château, je veux avoir soin de toi: nous parlerons du
reste un autre jour.
--Hélas! il n'y a pas à différer: les soins que tu prendras de
moi, ne répareront pas mon honneur. Si tu étais sincère quand tu
juras de m'épouser, répète ce serment devant l'autel et sous la
main du prêtre.
--Petite fille, je ne l'entendais pas ainsi. Comment pourrais-tu
devenir mon épouse? Ne sais-tu pas que je suis d'une noble
famille? L'alliance ne peut exister qu'entre égaux: mes ancêtres
rougiraient de moi si j'agissais autrement. Je veux tenir ma
parole comme je l'ai donnée. Tu seras toujours mon amante: si mon
piqueur te plaît, je te donnerai une bonne dot, et je te garderai
mon amour.
--Que l'enfer soit ton partage, homme odieux et perfide! Si tu
crains de te déshonorer en m'épousant, pourquoi m'as-tu trouvée
digne d'être déshonorée par ta flamme coupable?
Va, prends une femme d'un sang illustre comme le tien. Ton tour
viendra: Dieu est juste, il entend et connaît tout. Un valet
souillera ta noble couche.
Alors, traître, tu sentiras quel bien cela fait de perdre honneur
et bonheur; tu frapperas ton front avili contre les murs, et de ta
main tu te donneras la mort!»
Elle se lève, le désespoir dans le coeur: elle court à travers les
ronces et les épines, les joncs et les marais, ses pieds étaient
tout en sang, et sa tête égarée par le délire.
«Où irai-je, Dieu de miséricorde! Où irai-je! À qui puis-je
m'adresser sur la terre, après avoir perdu honneur et bonheur!»
Elle revint enfin au jardin du Pasteur pour y terminer sa vie et
ses souffrances.
Ses pieds et ses mains étaient déchirés; elle chancelle et tombe
dans le bosquet fatal: les douleurs la saisissent sur un lit de
feuilles mortes et de branches couvertes de neige.
Là, au milieu des tourments les plus affreux, elle donne le jour à
un fils; et aussitôt tirant de ses cheveux une longue épingle
d'argent, elle la plonge au coeur de son enfant.
À peine a-t-elle commis le crime, que son délire cesse et que sa
raison revient.
L'effroi la saisit: «Oh! mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je fait!» et
elle se tord les bras.
Elle creuse avec ses mains sanglantes une fosse au bord du marais
fangeux:--«Repose en paix, mon pauvre enfant; ici tu es pour
toujours à l'abri de la misère et du mépris. Moi je serai la
pâture des corbeaux.»
C'est là que se promène la petite flamme sur les bords de l'étang
marécageux: sa lumière est faible et triste. C'est là qu'est la
place où ne croît aucune herbe, et que n'arrosent ni la pluie ni
les rosées; c'est là que le vent rend des sons si lugubres.
Derrière le jardin on a élevé la pierre des Corbeaux[11], et du
haut de la roue pend une tête de mort décharnée: c'est la tête de
la jeune fille; elle regarde la petite fosse placée à trois palmes
de l'étang fangeux.
Toutes les nuits une figure pâle et livide, se glisse au bas de la
roue et cherche à éteindre la flamme dans ses mains; mais elle ne
peut y parvenir, et elle gémit sur les rives du marais.